CONQUETES DES TURCS DEPUIS
royons les uns contre les autres; mais nous laissons les Turcs dominer et gouverner en maîtres absolus. Les chrétiens prennent les armes contre eux-mêmes et livrent de sanglantes batailles; mais contre les Turcs, qui blasphèment notre Dieu, détruisent nos églises et veulent anéantir jusqu'au nom chrétien, personne ne songe à lever la main. On dit que les faits sont accomplis, qu'il n'y a plus à les changer, que désormais nous aurons le repos; comme si l'on en pouvait attendre d'un peuple qui a soif de notre sang-, et qui, après avoir asservi la Grèce, a déjà mis l'épée au cœur de la Hongrie ! Comme si l'on pouvait se flatter d'obtenir quelque répit d'un adversaire tel que Mahomet! Renoncez enfin à cette espérance ! Mahomet ne déposera les armes que lorsqu'il verra son complet triomphe assuré. Chacune de ses victoires lui sert de degré pour parvenir à une autre conquête; il ne sera satisfait qu'après avoir vaincu tous les rois de l'Occident, renversé l'Evangile, et imposé au monde entier la loi de son faux prophète. ■
En 1 î.ï8, la Serbie devient province turque; en 1460, lePéloponèse est soumis; en 1461, l'empire de Trébizonde prend fin; en 1463, la Bosnie et l'Esclavonie tombent au pouvoir des musulmans, qui remportent une vicloire importante sur les Vénitiens. A ce moment, Pie II, animé d'un saint zèle, recommence à prêcher la croisade; malade, affaibli par l'âge, il déclare néanmoins que son intention est de se mettre en personne à la tête des croisés. « Tous les ans, dit-il, les Turcs dévastent quelque pays chrétien. Est-ce donc à nous de supplier les souverains de venir en aide à nos enfants opprimés et de chasser l'ennemi de nos frontières? Cependant nous l'avons fait bien souvent, mais loujours inutilement. En vain nous leur avons crié : Allez! peut-être que le cri de : Venez! aura plus de pouvoir sur leurs esprits.. le vous déclare donc que je suis résolu à marcher contre les Turcs; je prétends encourager les princes chrétiens par mes paroles et mes actes à suivre mou exemple. Quand ils verront leur maître et leur père, le pape de Rome et le représentant du Christ, vieillard malade et chancelant, entreprendre la campagne, peut-être rougiront-ils de restera la maison! » « Armez-vous donc enfin », répétait-il aux souverains, « et puisque vous n'avez pas voulu partir sans nous, venez du moins avec nous! Saisissez l'épée et le bouclier, aidez-nous, ou plutôt aidez-vous vous-mêmes, et toute la chrétienté avec vous! » « H s'adresse à tous, il demande à chacun de se joindre à l'expédition. » « Pense à tes proches, à tes frères dans le Christ! Ils languissent dans les prisons turques ou sont en continuel danger d'y être traînés. Si lu es homme, laisse-loi toucher par un sentiment d'humanité] Viens en aide à ceux qui sont menacés des traitements les plus indignes! Si tu es chrétien, obéis à la loi évangélique qui
t'ordonne d'aimer ton frère comme toi-même! Considère la détresse des fidèles, exposés à la barbare fureur des Turcs; les fils sont arrachés des bras de leurs pères, les enfants du giron de leurs mères; les épouses sont déshonorées sous les yeux de leurs époux; les jeunes gens sont attelés aux charrues comme des bêles de somme. Aie pitié de tes frères, ou si lu n'as pitié d'eux, aie du moins compassion de toi-même! Souges-y bien, si tu ne défends la cause des peuples qui sont plus proches que toi de l'ennemi, un sort semblable au leur te menace, et ceux qui sont derrière toi t'abandonneront à leur tour. Vous, Allemands, qui n'assistez pas la Hongrie, n'espérez pas que les Français vous viennent en aide ! et vous, Français, ne comptez pas sur le secours des Espagnols si vous ne portez d'abord secours aux Allemands. On se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis pour les autres. Les empereurs de Constantinople et de Trébizonde, le roi de Bosnie, tant d'autres princes, surpris, vaincus les uns après les autres, sont là pour nous convaincre qu'attendre, regarder à l'horizon, sert de peu. Après avoir conquis l'Orient, il est clair que Mahomet n'a qu'un désir : s'emparer de l'Occident '. » L'Europe entière fut remuée par ce cri d'appel. D'Allemagne, des Pays-Bas, de France, les troupes affluaient; ce n'étaient, il est vrai, que des bandes désordonnées, dont la plupart étaient sans armes et ne disposaient d'aucune ressource; néanmoins toutes se hâtaient de rejoindre l'expédition2. Mais l'entreprise fut dissoute par la mort du pontife qui en avait été l'âme, et la force offensive resta à l'Osmanisme. En 1469, les Turcs envahirent la Croatie et les pays autrichiens de la Carniole. Bientôt, ce fut le tour de la Carinthie (1173); le pays fut ravagé, les villages pillés, incendiés, les champs dévastés, les hommes égorgés. « On voyait de tous côtés des corps en lambeaux; les haies étaient pleines d'enfants empalés; la terre ruisselait de sang chrétien. » Les armées turques, envoyées par le pacha de Bosnie, traversaient tous les ans les pays frontières de l'Allemagne jusqu'à Salzbourg, pillant, massacrant tout sur leur passage. En 1477, les musulmans firent irruption en Italie, et dévastèrent les plaines situées entre l'Isonzo, le Tagliamento et la Piavc. Déjà les puissances chrétiennes commençaient à former des alliances avec eux, et réclamaient leur assistance contre leurs ennemis particuliers. C'est ainsi qu'en 1478, à la sollicitation du roi Ferdinand de Naples, les troupes turques envahirent le territoire vénitien, et que, deux ans après, les Vénitiens, bridant de se venger de Ferdinand, mirent entre les mains des mahomélans tout un plan de cam-
1 lïAYN.w.iM Annale» ad a an. 1463, p. 29-40.
2 Deux mille hommes se rendent de Lübeck à Venise pour se joindre aux croisés (1464). Lûteckiiehe Chroniken, t. II, p. 273-275.