CONVENTIONS SECRETES DES PRINCES AVEC LA FRANCE
secours d'aucun genre ». Philippe promettait à Charles qu'en cas de besoin il lui fournirait un bon nombre de soldats, et le roi de France s'engageait de son côté à envoyer au prince électeur, si la nécessité le réclamait, mille ou deux mille chevaux1. Des chargés d'affaires palatins et français avaient ensemble des conciliabules secrets 2. Les craintes qu'on nourrissait au sujet du prince palatin à la cour de Maximilien n'étaient donc que trop fondées. Un parti puissant, favorisant les prétendons de la France, s'était formé en Alsace, et Wimpheling jugea nécessaire d'établir par l'un de ses écrits que les pays du Rhin occidental avaient de tout temps fait partie des provinces allemandes, et n'avaient jamais appartenu aux Français. « La France », disait-il, « a néanmoins le dessein de conquérir ces contrées, comme le Dauphin l'a bien fait voir au moment de la guerre des Armagnacs; et malheureusement il trouve un notable encouragement à ses vues ambitieuses dans un nombreux parti alsacien, plus porté vers les Welches que vers le Saint-Empire. Des messagers à demi français sont envoyés d'Allemagne au roi de France et reçus par lui avec amitié; ils flattent ses vues, dans l'espérance que si les souverains français sont un jour maitres de nos provinces, ils leur accorderont un crédit, une considération, qu'ils désespèrent d'obtenir jamais à la cour de l'Empereur3. »
Les véritables amis de la patrie étaient révoltés des manœuvres des princes et de leurs ligues particulières. « Notre mère la Germanie m'est apparue en songe », dit Henri Bebel dans un discours prononcé devant Maximilien en une solennelle assemblée tenue au château royal d'Inspruck (1501). « Hàte-toi, m'a-l-ellc dit, va trouver Maximilien, mon fils bien-aimé; il donne volontiers audience aux simples particuliers. Parle-lui de ma détresse; dépeins-lui ma lamentable situation; dis-lui mes larmes et la continuelle douleur qui me consume! Piépète-lui qu'il est la seule consolation, l'unique refuge de sa mère! Depuis sa naissance, j'ai mis en lui tout mon espoir. Il est la tête encore pleine de santé, quand tous les membres sont malades! » « Mais qu'il ne perde pas courage! Sa mâle résolution, son énergie, peuvent guérir plus d'un membre atteint. Là oà la corruption a pénétré trop avant, qu'il n'hésite pas à mettre le fer dans la plaie! Dis-lui surtout que les alliances particulières qu'ont
1 Voy. le rapport du 31 mars 1489 dans Mone, Zeitschrift, t. XVI, p. 79-80.— Le 5 septembre 1492, Charles VIII s'allia au comte palatin Philippe, qui avait recherché son amitié, et lui promit assistance contre toute attaque. Voy. les documents des archives de Carlsruhe. Pfalz, Copialbïicker, 43/12, 63.
* Voy. la correspondance de Philippe avec Charles VIII et Louis XII dans Ludewig, Ihliquiœ manuscriplorum, t. VI, p. 96-120.
1 Dans la dédicace de son ouvrage Germania ad rempublieam /irgentinensem (1501). Wimpheling le traduisit plus tard en allemand.
entre eux quelques princes, alliances qui dénouent leurs liens de soumission envers l'Empire, me déplaisent extrêmement. Fais-lui entendre que la chute des plus puissants royaumes, ceux des Perses, des Macédoniens, des Grecs et des Romains, n'a été causée que par l'égoïsme des individus et les dissensions qui en ont été la suite1. »
L'irritation que causait à Maximilien « le piteux état des affaires d'Allemagne » se fait jour dans les lettres qu'il adresse à la régence d'Empire. Il s'y plaint amèrement des affronts qu'on lui fait subir; mais son mécontentement éclate surtout dans sa correspondance avec Berthold de Henneberg. « Xous te gardons quelque rancune », lui écrit-il. « Depuis bien des années, nous n'avons rien vu sortir de fécond ni d'utile des diètes où nous avons assisté en personne, à nos propres dommages et dépens. Maintenant encore, l'expédition contre les Turcs, le Saint-Empire, la couronne royale sont en grand péril, comme tu le sais et le vois toi-même, et nous avons à te faire de grands reproches de ce que toi, le premier prince du royaume, tu traites continuellement avec les États des affaires du pays, sans nous en informer, et ne voulant pas entrer dans nos vues en ce qui concerne les vrais intérêts de la nation. Tu n'as pas assez réfléchi jusqu'ici au but général, au bien de tous; tu as ton propre intérêt trop à cœur, et tu nous repousses. » Berthold aurait pu aisément se disculper quant à ce qui concernait son zèle, son désintéressement personnel; mais quant au résultat de sa politique, les plaintes du Roi n'étaient que trop légitimes 2.
Indigné des sympathies françaises que montrait la régence d'Empire et du peu de zèle qu'elle mettait à remplir les promesses faites à la diète d'Augsbourg, rendant ainsi la résistance impossible en Italie, Maximilien conclut à Trêves uu traité de paix avec Louis XII (13 octobre 1501) et consentit à lui donner l'investiture du duché de Milan. L'inviolabilité des droits de l'Empire en Italie, la promesse de l'appui delà France au cas de l'élection d'un nouvel empereur, tels étaient les avantages que Maximilien croyait pouvoir attendre de cet accord. Mais dès l'année suivante il sut à quoi s'en tenir sur la loyauté de Louis XII3. Il apprit à n'en pouvoir douter, ainsi qu'il
1 Voy. Slir ce point Muther, Aus dem Universiläts und Gelchrtenlebcn, p. 78-79. — Sébastien Braut craignait aussi, comme il l'écrivait en 1504 à Conrad Peutinger, que la coupable désunion des princes n'eût pour conséquence la ruine de l'Empire. Ch. Schmidt, Notice, p. 210. — Voy. l'élégie de ßrant dans Goedeke, cti. XIll-XIX.
9 La correspondance du Roi avec l'archevêque se trouve dans Gudenus, Codex ilog.dipl., t. IV, p. 443-451. — Voy. II. ÜLMANN, Oie Wahl Maximilians, dans les Forschungen zur deutschen Gesch., t. XXII, p. UJ7 (Göttingen, 1882).
* Voy. pour plus de détails Jager, Maximilians Verhältnis* zum Papslhum, p. 219-221.
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le déclara aux députés des villes dans une assemblée tenue à Ulm (juillet 1502), que le roi de France travaillait en secret contre tous les intérêts allemands, et n'était occupé qu'à semer dans l'Empire le trouble, la révolte et la désunion. Louis, affirmait-il, avait la main dans les complots révolutionnaires des Pays-Bas et du Rhin, et soutenait les confédérés dans leur résistance contre l'Empire. Enfin, parmi les membres des États, son influence avait si bien prévalu que Maximilien se voyait menacé de n'y avoir bientôt plus aucune autorité et de voir son pouvoir diminué et méprisé, aussi peu obéi des Allemands que des Welches. Louis, audirede l'Empereur, avait offert à l'archevêque de Mayence deux cent mille couronnes, à la condition qu'il aurait la haute main sur les décisions de la régence d'Empire. Son but était de mettre la discorde entre les princes électeurs et autres petits souverains, et de se servir de la discorde générale pour parvenir à l'Empire. Il rêvait de soumettre à son autorité l'Allemagne et l'Italie, et pour y réussir, recherchait activement l'alliance du Pape, des Vénitiens, des Suisses et du roi de Hongrie.
Maximilien assurait avoir dépensé pour l'Empire un million et demi de florins tiré de ses propies fonds, et devait, disait-il, se féliciter que les mines d'argent des montagnes de l'Adige ne fussent pas encore épuisées. Après avoir exposé tous ces faits à l'assemblée, levant par deux fois les mains vers le ciel, il jura devant Dieu et les saints que si l'on ne se décidait enfin à le suivre, il répudierait à jamais l'Empire et ne s'en soucierait plus. Il allait faire, au reste, un acte auquel personne ne s'attendait; mais il n'agirait ainsi qu'en imitant le dévouement d'un bon pasteur, qui veut préserver ses brebis d'un grand danger, et doit s'attendre à les trouver fidèles et. soumises '.
A quel plan hardi ou désespéré Maximilien faisait-il allusion? On l'ignore ä. Quant aux agissements qu'il dénonçait, il n'était que trop bien informé. 11 est certain qu'à Paris, en 1503, on se flattait de voir le « Roi Très-Chrétien », aidé de ia plus grande partie des princes électeurs, ceindre bientôt la couronne romaine prête à s'échapper des mains des souverains de Habsbourg. En même temps la mésintelligence qui s'était mise entre Maximilien et les électeurs
1 KnjPi'i L, l'rh. zur Gesch. des Schwäbischen Hundes, t. I, p. 469-471 , avec sa rectification dans V. Stalin, t. IV, p. 45, note -'.
* Quelques indices pourraient faire croire que Maximilien conçut alors la pensée de combattre les princes à l'aide des comtes et des chevaliers, et d'opérer ainsi une révolution radicale dans le royaume. Voy. Promemoria David Baumgärtner' s dans STUMPF. — Urkuntl. Darstellung der Gesch. Wilhelm'* von Grumbach, dans les Denkwürdigkeiten der deutschen Gesch., t. I, p. 18. — TlUTHEMil, Chron. Hirsaug. ad annuin 1502. — Mone, Iladischcs Archiv., t. II, p. 168-169. Sur les soulèvements de paysans sous Frédéric 111 et Maximilien, voy. le vol. II de cet omraye.
prenait un caractère si menaçant qu'on pouvait craindre de voir se renouveler les faits qui s'étaient produits sous le roi Venceslas, jadis déposé du trône. Mais les bons citoyens conjuraient le ciel de ne pas permettre que « les loups dévorants »»c'est-à-dire les princes, continuassent à déchirer l'Empire '.
L'Allemagne fut préservée d'un si grand malheur.
Mais l'œuvre de réforme que les partisans de l'oligarchie avaient rêvée échoua par leur faute même. Les États, avec leur habituelle incurie, n'avaient pas même pris la peine d'organiser la régence d'une manière stable. Les sommes votées pour l'érection de la Chambre Impériale n'avaient pas élé recueillies, et les assesseurs, faute d'émoluments, s'étaient dispersés. « Vous savez tous », écrivait Maximilien au conseil de Francfort, « que depuis le commencement de notre règne nous avons convoqué plusieurs diètes à nos frais et dépens, entamé beaucoup de négociations et travaillé par tous les moyens possible au salut de l'Empire, et de la chrétienté en général. Nous avons mis sous vos yeux l'état inquiétant des affaires, et réclamé du secours de la manière la plus pressante. Cependant nous n'avons jamais pu obtenir aucun résultat. À Augsbourg, nous avions pris les mesures les plus efficaces pour rétablir l'ordre, la paix, la justice. En ce qui nous concerne, nous nous sommes conformés, en toute occasion et selon notre pouvoir, à tout ce qui alors avait été décidé. Mais la régence d'Empire et la Chambre Impériale, sur lesquelles reposaient l'espoir de voir l'ordre et la sécurité rétablis, n'ont pas été organisées. Après mille promesses mensongères , les assesseurs et les membres de la régence n'ont p;is reçu leurs appointements, de sorte que tous nos plans ont été ruinés. Mais nous le déclarons, personne dans le Saint-Empire, nul chrétien équitable ne peut nous rendre responsable des angoisses et des difficultés présentes *. »
AFFERMISSEMENT DE LA MONARCHIE. DIÈTES DE COLOGNE ET DE CONSTANCE. 1505-1507.
Mais ni revers, ni contradictions n'étaient capables d'ébranler le courage de Maximilien; rien ne pouvait lui ravir l'espérance de voir se relever un jour la gloire de l'Empire, et de rendre à l'Allemagne la concorde et le bonheur. Les événements qui se produisirent peu après semblèrent ouvrir enfin à ses regards des perspectives plus consolantes. Le parti des princes et de l'opposition perdit
1 Lettre de Henri Grünebeck, 9 mars 1503. * Frankfurt» Reichscorrespondenz, t. II, p. C70.