GUERRE VENITIENNE
toujours grandissants du capital, les cités avaient de plus en plus renoncé à leur primitive et généreuse politique, à ce patriotisme qui avait été jadis la vraie source de leur grandeur et de leur influence. Elles étaient presque exclusivement dominées par des vues mercantiles, regardaient la guerre vénitienne comme opposée à tous leurs intérêts commerciaux, et par conséquent ne voyaient en elle qu' « une affreuse calamité ». D'ailleurs, elles en voulaient à l'Empereur, qui, trouvant avec trop de raison que leurs compagnies commerciales n'étaient que des ligues daugereuses produisant un renchérissement général dans le pays et exploitant les classes laborieuses, îeur avait toujours opposé une énergique résistance. En Souabe, des chefs militaires faisaient ouvertement des enrôlemenis pour le compte des Vénitiens, et conduisaient en Italie, par le Tyrol, les troupes qu'ils réussissaient à embaucher1.
Aussi était-ce à bon droit que Maximilien se plaignait des ennemis que l'Empire nourrissait « dans son propre sein », gens insouciants, disait- il, « attachés seulement à leurs propres intérêts, ne se préoccupant pas plus de l'honneur de l'Empire que de celui de l'Empereur ». « Aucun des secours qui avaient été votés à Constance et à d'autres diètes », écrit-il dans une lettre justificative adressée aux Etats, « n'avait élé fourni. » Il n'avait éprouvé qu'humiliations et revers; mais les Etats devaient seuls porter la responsabilité des malheurs publics. Avec une lenteur dérisoire, ils avaient fourni des secours tardifs et insuffisants; l'Empereur avait exposé son corps et sa vie, ses trésors, ses terres et ses hommes, pendant que la plus grande partie des députés étaient restés tranquillement chez eux. Ils avaient par leurs promesses engagé le Moi dans son entreprise; mais bien que les secours votés fussent maigres et mesquins, ils les avaient livrésavec tant de retard, de négligence, et si imparfaitement, qu'ils n'avaient été d'aucune utilité, ce qui avait élé la cause de l'épuisement des trésors du Roi et de la perte de ses terres et de ses hommes2.
Craignant que les Vénitiens n'envahissent les pays autrichiens comme ils avaient menacé de le faire, Maximilien quitta Worms précipitamment, afin de presser les armements dans ses possessions3. 11 engagea le produit des douanes, des mines et d'autres sources de ses revenus héréditaires, et les États territoriaux lui fournirent, outre cela, certains secours. La ligue de Cambrai lui vint aussi en aide et lui fournit d'importantes sommes, de sorte qu'il parvint à
1 ScnÖNHEnR, Der Krieg Kaiser Maximilian $ I mil Venedig. 1509, p. 4. (Vienne, 1876.) * GOLDAST, Politische lieichskandel , p. 400-407. — Lu.MG, Reichtarehiv, t.Il, p. 2S2- ' Voy. ScnÖNHEnR, t. U.
mettre sur pied une armée de 15,000 hommes. Il en prit le commandement au mois de juin 1509, au moment même où les Français venaient de remporter la brillante victoire d'Agnadel. La campagne s'annonça d'abord heureusement. Boveredo et les pays a voisinants se soumirent. Padoue et Vérone s'empressèrent d'ouvrir leurs portes. La puissance de Venise sur le continent semblait brisée. Le Frioul et l'istrie étaient occupés par les troupes allemandes. Mais les Vénitiens s'aperçurent bientôt que l'Empereur ne recevait aucun secours des États, qu'il était isolé, abandonné à lui-même; dès lors, ils reprirent courage. Grâce à leurs manœuvres, à l'argent qu'ils surent répandre à propos de tous côtés, ils parvinrent à enlever à l'Empereur lapins grande partie des territoires et des villes qu'il venait de recouvrer. Padoue retomba en leur puissance.
Cependant Maximilien restait plein de confiance dans le succès. 11 résolut de mettre le siège devant Padoue; mais auparavant, il voulut passer à Bovolenta la revue de ses troupes (septembre 1509). « L'Empereur », écrit un témoin oculaire, « portait ce jour-là toute son armure et s'était paré de la manière la plus magnifique. 11 montait un superbe étalon, dont la houssine était de velours noir brodé d'or; la tête et le poitrail du noble animal étaient orués de riches harnais d'or ciselé. La cotte d'armes de Maximilien était en brocart d'or rayée de vert. Il portait un chapeau français, orné de précieux joyaux et surmonté d'un panache blanc. Derrière lui marchait un jeune page tenant un étendard blanc déployé1. Les comtes, seigneurs, chevaliers, accompagnés de leurs écuyers, les lansquenets, les Bourguignons, les Albanais, les Français, les Italiens, les varlets allemands, tous s'étaient richement et splendidement parés pour cette circonstance, et semblaient fiers de leurs armures, de leurs casques ornés de panaches, de leurs joyaux, de leurs chaines d'or, clés houssines de leurs chevaux. Les escadrons laissaient flotter au vent leurs étendards, et défilaient un à un devant l'Empereur. Il y avait un tel plaisir à le regarder que je ne saurais i'expriiner. En somme, il faut bien l'avouer, ni les Welches, ni aucune autre nation, ne peuvent, sous le rapport militaire, se comparer aux Allemands. » Les étrangers présents à cette revue, le cardinal de Ferrare, le comte Constantin, de Mantoue, d'autres encore, jouirent vraiment d'un grand spectacle, et semblaient regarder avec une particulière complaisance Sa Majesté Impériale. Le ciel lui-même, d'un azur clair et radieux, paraissait être « bon impérial ».
;< L'Empereur notre sire », continue le chroniqueur, « paraissait tout joyeux. Sa Majesté était d'avis que si tous les Vénitiens et les
1 filiation de la revue, écrite par un bourgeois d'Inspruck présent à la revue. (Cette revue est l'une des plus anciennes, peut-être la première qui soit mentionnée dans lliistoire d'Allemagne.) Voy. Sciioniieru, p. 52-54.