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L'ÉLECTION

fort, l'électeur de Trêves, Richard, se mit avec une grande fermeté au travers de ses desseins. Quant à Albert de Mayence, il exprima l'opinion « qu'à son avis, son frère le margrave devenait fou1! » Plusieurs voix semblèrent se porter sur Frédéric de Saxe; le Pape encourageait ce choix*, et l'électeur de Trêves, comprenant que le sentiment général de la nation répugnait à voir un roi de France revêtu de la dignité impériale, le suppliait d'accepter la couronne. Mais Frédéric resta sourd à ses invitations. A la vérité, s'il eut consenti à faire valoir ses litres, il lui eût été bien difficile de réussir, car, à la dernière heure, la majorité des électeurs fut bien forcée de compter avec la volonté populaire.

Un document contemporain, émané de la chancellerie de Mayence, va nous faire comprendre ce que réclamait cette volonté. « Aucun prince allemand », y est-il dit, - n'est assez puissant pour porter en ce moment la couronne impériale; aucun n'est assez riche pour suffire aux dépenses nécessitées par l'état actuel des choses. L'Empire est impuissant et épuisé. Prélever un nouvel impôt sur le pauvre homme semble impossible. Dans les villages, les paysans menacent de se soulever. Si nous n'avons un empereur pouvant disposer de vraies ressources, les villes et les États s'uniront aux Suisses, et chacun ne songera plus qu'à prendre le parti qui lui semblera offrir le plus de sécurité. Dès lors, les Turcs, et autres ennemis de notre nation et de la chrétienté, nous envahiront sans que nous puissions faire la moindre résistance, pour disposer ensuite de nous selon leur caprice et leur tyrannie. On ne peut songer qu'à un prince possédant assez de revenus pour ne pas se voir contraint d'écraser le pauvre homme par de nouvelles taxes. Il nous faut un souverain en état de rétablir la paix et la justice, et de rendre au royaume son antique splendeur. Mais ce puissant chef doit être Allemand; la dignité impériale, ce plus riche joyau de la Germanie, ne doit pas nous être enlevée. Le peuple doit être tranquillisé à cet égard, car il est dans une telle anxiété sur ce point, que si Charles n'était pas élu, il est fort à craindre qu'il ne se soulève et ne se laisse entraîner à une rébellion coupable. Ce qui rend impossible l'élection du roi Frauçois, c'est que le peuple voit toujours en lui un étranger. Outre cela, il gouverne rudement son peuple; son sceptre pèse lourdement sur ses sujets. Il est toujours en guerre avec ses voisins; il ne rêve que batailles, et sou élection coûterait bien des vies et bien des pertes à l'Empire. S'il réussit, l'Autriche et les pays qui l'environnent seront

1 Dhoysen, 2 b. 84. On disait à Rome qu'Albert avait écrit au Pape : • Corne le suo bon servitor, ma non vol sia Franzo, e che suo fradello et marchese di Brandenb. è pazo. • P. 459, note de la page 81.

* Voy. Droysen, 2 b. 85.

de nouveau séparés de la natioD, et l'Allemagne, sans défense du côté des Turcs, sera exposée à des troubles perpétuels et ne connaîtra plus de paix1. »

Tout militait donc en faveur de Charles, et le peuple, profondément attaché à la maison de Habsbourg, se déclarait hautement pour lui. Son élection ne fut plus douteuse lorsque le Pape, pour ne pas être une occasion de scandale et de guerre*, fit connaître son intention aux princes électeurs par l'entremise de ses légats : son désir était que, sans avoir égard à la question du royaume de Naples, ils portassent leurs suffrages sur Charles3.

L'élection eut lieu le 28 juin. La foule éclata en cris d'allégresse lorsque le nom de Charles-Quint fut proclamé.

1 OEuvres posthumes de Spalatin, p. 114-115. « Nolle occasionem praebere scandalis aut bellis, sed quietem paceraque omnium cupere et procurare. • 8 Mémoire du 24 juin 1519 dans Buchholtz, t. III, p. 672.

La période de renaissance intellectuelle qui s'ouvre en Allemagne vers le milieu du quinzième siècle avait, nous l'avons vu, produit de merveilleux résultats. A cette époque, la civilisation, la culture de l'esprit pénètrent dans toutes les classes de la société, se propagent et progressent, et la science et les arts se développent à leur tour dans un élan puissant et fécond. La prédication, le catéchisme enseigné, la traduction delà Sainte Écriture, de nombreux ouvrages de doctrine et d'édification, exercent la plus heureuse influence sur l'enseignement religieux et sur l'ensemble de la vie chrétienne. Dans les écoles élémentaires et secondaires, de solides bases d'instruction sont posées. Les universités prennent une importance que rien jusque-là n'avait pu faire pressentir, et deviennent les centres actifs du- mouvement de la pensée. L'art, plus encore que la science, s'épauouit, fécondé par la religion et par la sympathie populaire. 11 orne les églises, la cité, le foyer domestique, des œuvres les plus nobles, et révèle, dans les chefs-d'œuvre grandioses et saisissants enfantés par le système d'association qui en est l'âme, ce qu'il y a de plus intime et de plus profond dans le génie et dans le caractère allemands.

Sur le terrain politique, au contraire, les choses ont un aspect moins satisfaisant. Les grands esprits qui dirigent le mouvement intellectuel de leur époque, Nicolas de Cusa à leur tête, apportent cependant la plus sérieuse attention à l'étude des questions publiques. Pleins d'un amour enthousiaste pour 1' « Empire romain de nation germanique »," pour la restauration et l'affermissement de l'ancienne unité, désireux de voir la paix inlérieure assurée, le droit chrétien germanique restauré, l'influence de l'Allemagne reconquise à l'extérieur, ils n'épargnent ni leurs efforts, ni leurs exhortations. Mais ils ne sont pas écoutés. Plusieurs des réformes que Nicolas de Cusa juge indispensables à la réorganisation de l'état politique, deviennent, il est vrai, lois du pays sous une forme plus ou moins modifiée : le droit de guerre privée est aboli; la paix publique proclamée; un tribunal suprême érigé; l'Empire, au grand bénéfice de la concorde et de la justice, partagé en dix cercles dont l'administration se perfectionne et s'organise; les documents contempo-

rains nous renseignent sur les interminables essais de réforme qui remplissent tant d'années de notre histoire; ils sont, en dépit de leur aridité, traversés d'un souffle bienfaisant, témoignent d'un amour persévérant pour l'unité de la patrie et celle de l'Église, et, jusqu'au milieu du seizième siècle, font espérer une heureuse issue. Mais, à partir de ce moment, un profond changement se fait pressentir dans les idées; l'horizon s'assombrit, et ce que Nicolas de Cusa avait prédit se vérifie exactement : « Si l'autorité de l'Empereur n'est rétablie dans la mesure où elle existait autrefois », avait-il dit, « il ne faut attendre aucun résultat durable de tous nos plans de réforme. » L'impôt général et l'armée permanente, qui auraient dû former les deux fermes appuis du souverain, ne s'organisent point, malgré les promesses si souvent réitérées des Etats, et le pouvoir exécutif va si bien en s'alfaiblissant, que les violations impunies de la paix publique et du droit finissent par causer dans la nation une sourde inquiétude, un trouble croissant.

La fatale révolution qui s'opère dans l'ordre juridique accroît ce trouble dès la fin du quinzième siècle. a1f lieu (comme l'avait tant souhaité Nicolas de Cusa) de remettre en honneur le droit germanique tombé en désuétude; au lieu de réformer la justice en se servant du droit coutumier, propre à chaque condition, pouren composer un code national applicable à tous, une législation étrangère, brusquement introduite, bouleverse tous les ressorts existants de la justice, jette une confusion déplorable dans les notions de droit jusqu'alors adoptées, et, dans un certain sens, anéantit, avec le droit national, les anciennes libertés populaires. Le peuple allemand, jusque-là le plus libre de la chrétienté dans ses institutions civiles, est désormais administré « à la mode welche1 ». Le droit romain engendre le pouvoir arbitraire des princes, pouvoir absolument antipathique à l'esprit allemand. Il fait dépendre le droit du pouvoir souverain, et ne manifeste que trop, dès le quinzième siècle, ses tendances vers le despotisme le plus absolu, aussi bien dans les questions politiques que dans le domaine religieux. Les axiomes de ce droit étranger exercent leur influence destructive jusque dans les rapports sociaux, et causent une agitation profonde, qui se révèle dès lors parmi les paysans par des révoltes fréquentes, et fait redouter dans un avenir prochain un bouleversement général. Les villageois se soulèvent pour la défense de leurs vieilles coutumes et libertés; un commun besoin de résistance les ligues contre la rapacité cupide que le droit romain a développée chez les princes et seigneurs. Mais surtout ils se révoltent contre l'avilissant servage, qui vers le milieu du

1 ZARNCKE, Narrenschiff, 161.

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