MÉTHODE D'ENSEIGNEMENT ET MORALE D'ÉRASME
Érasme ne le niait point; mais il admettait également une sorte d'inspiration chez les grands auteurs païens; selon lui, les maximes qu'ils nous ont léguées sont si pleines de sagesse qu'elles les ont rendus dignes d'être mis en parallèle avec les saints de l'Église chrétienne. « II est vrai que le premier rang doit être laissé aux saintes Écritures », lisons-nous dans ses Entretiens familiers ; « mais je découvre souvent dans les auteurs païens, même chez les poètes, des pensées si pures, si saintes, si divines, que je suis persuadé qu'un esprit divin a guidé la plume de ces hommes. Je ne puis lire les traités de Cicéron sur la vieillesse, sur l'amitié, sur les devoirs de l'homme; je ne puis lire ses Tusculanes, sans baiser avec respect les pages de mon livre, et sans rendre hommage au cœur vraiment religieux que Dieu même inspirait. Lorsque j'ai en main, au contraire, les écrits moralistes de notre temps, que tout m'y parait froid! » « C'est à peine si je puis m'empêcher de dire : Saint Socrate, prie pour nous! » « Souvent je me persuade que les âmes de Virgile et d'Horace ont été sanctifiées '. »
.Mais s'il avait été donné aux païens d'atteindre à la sainteté, pourquoi, alors, les rudes austérités delà pénilence chrétienne"? pourquoi l'observance des conseils évangéliques, les Ordres religieux? pourquoi le jeûne, les pèlerinages et autres pratiques de dévotion? Jésus- Christ, modèle achevé de toute perfection, être parfait, exemplaire unique et vivant de la plus pure vertu, n'avait pas ordonné le jeûne; il s'y était plutôt montré opposé, ainsi qu'à d'autres prescriptions; le jeûne était donc une invention humaine, et même une tyrannie2.
La « philosophie du Christ » qu'Érasme voulait répandre n'était au fond que la morale facile d'un homme du monde, sans reproche aux yeux de la sagesse humaine. Dans ses Entretiens familiers, auxquels il travaillait encore en sa vieillesse, et qu'il regardait comme une œuvre d'une importance capitale au point de vue de l'éducation
1 « Mulii surit in consortio sanctorum, qui non sunt apud nos in catalogo... Proinde quum huiusmodi qua'dam lego de talibus viris, vix mihi terapero quin dicam : Sande Socrates, ora pro nobis. At ipse mihi sapenumero non tempero, quin bene oininer sanctae animée Maroniset Flacci. » Colloquia familiaria, dans le Convivium religiosum d'après l'édition portative de Leipzig), p. 122, 126. — Les humanistes italiens avaient depuis longtemps imaginé un paradis païen ou les héros de l'histoire et des lettres éclipsaient les saints du christianisme. Voy. BimcKii.vRDT, Renaissance, p. 4ïG. — Érasme avait aussi inventé un paradis païen. Dans ses Apothcosis Capnionis, de incomparabili keroe Joanne Reuchlino in divorum numerum relato (p. 141-147), il place Reuchlin au nombre des saints, et l'invoque comme le patron de la philologie, s'écriant : "0 sancta anima, sis felix Unguis, sis felix linguarum cultoribus, faveto unguis sanctis, perdito malas linguas, infectas veneno gehenna,'. » (P. 147.)
4 Voy. ILvgen, Deutschlands literarische Verhältnisse, t. I, p. 320. — Mcjllek, P. 236, 265. - DRUMMOND, t. I, p. 321. — IlESS, t. I, p. 233.