LES .JEUNES HUMANISTES ET REUCHLIN
monstres barbares1 ». « C'est sans doute par une disposition des dieux », lui écrit Crotus Rubianus, « que cette querelle est survenue, car les dieux ont coutume de fortifier ceux qu'ils aiment par des épreuves. Mais rassure-toi, tu n'es pas seul! Tu as pour toi Mutian, le savant illustre, et toute la cohorte de Mutian*. Là se trouvent des philosophes, des poètes, des théologiens; tous te sont dévoués, tous sont prêts à combattre pour toi. Eoban possède un don divin, c'est un poète heureux; dans mon Hulten se réunissent la chaleur de l'inspiration et la force du raisonnement. Fais de nous tes courriers, donne-nous tes ordres! Nous sommes en tout temps prêts à te servir3. » Eoban, exaltant Reuchlindans une de ses pièces de vers, le nomme le « dompteur des monstres * ». Il lui écrit (janvier 1515) : « Le sénat de la République des savants a résolu ton triomphe \ Puissent les dieux faire périr les méchants, et effacer leur souvenir de la terre des vivants! Ils méritent la haine de tous les gens de bien, car non-seulement ils persécutent la science, mais ils corrompent notre divine religion. J'ai composé récemment quelques ïambes énergiques contre les diabologues de Cologne, ainsi que tu les appelles; j'en composerai encore bien d'autres, et je te les enverrai lorsque le moment en sera venu. Ce qui me donne du courage, c'est que je ne suis pas seul, car j'espère que Hütten, Busch, Crotus, Spalatin, les compatriotes Philomusus n et Melanchthon, et beaucoup d'autres, emboucheront bientôt avec moi la trompette de la victoire7. » « Tes ennemis », lui annonçait Busche après qu'eut été publiée la décision de l'évêque de Spire, « nous donnent maintenant le spectacle de leur rage furieuse; dans leur délire insensé, ils roulent les yeux, deviennent tantôt rouges, tantôtblafards, soupirent, grincent des dents! Aussi je t'exhorte à prendre courage, car tu verras bientôt la perversité de tes ennemis confondue 8. »
« Je te recommande le calme », écrivait à Reuchlin Ulrich de Hütten (13 janvier 151 7). « Je me suis associé des compagnons dont l'âge et les facultés correspondent de tous points à la lutte qui se pré-
1 ■ ...Adversus tot deterrima monstra ex olida barbariae palude emergentia invictissime Hercules. » — Voy. Kampschulte, t. I, p. 190, note 2 — Krause, Briefwechsel, L-LU.
* « ...Habes totum Mutiani ordinem. »
3 Bocking, Huiteni op., t. I. p. 28-30. — Voy. Kampschulte, t. I, p. 190.
* Frankfurter Codex der Mutianischen Briefe, fol. 259. — Voy. Kampscbulte, t. I, p 213
s « Tu vinces; Iatinae civitatis senatus jam tibi triumphum decrevit. • 8 Jacques Locher. — Voy. plus haut, p. 23, note 1.
7 Bocking, Hutieni op., I, p. 453-455. Les adversaires de Reuchlin étaient tous considérés comme 1' « ignavum pecus .. — Voy. les lettres de M. Hummu.- BERGER dans HorawitZ, Zur Biographie Kiuchlins, p. 13, 25, 35-36.
8 Dans Bocking, Suppl., II, p. 746-747. — Voy. Geiger, Beuchlin, p. 362-363.
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pare. Tu verras bientôt la pitoyable tragédie de tes adversaires tomber sous les sifflets d'une bande de rieurs. » « Ne pense pas que j'aie fait choix pour mon entreprise d'auxiliaires indignes de toi. Je m'avance à pas comptés, avec des amis dont chacun, tu peux le croire, est de taille à lutter contre cette engeance. » « Prends courage, l'incendie est préparé de longue main, et j'espère qu'il éclatera au moment favorable *.
Ulrich de Hütten, issu d'une famille noble, mais pauvre, de Franconie, était né au château de Stekelberg en 1488. Lorsqu'il eut atteint l'âge de onze ans, ses parents l'envoyèrent à l'abbaye de Fulde pour y faire ses études. Son père le destinait à l'état ecclésiastique; mais Ulrich s'échappa secrètement de Fulde à l'instigation de Crotus Rubianus (1504 ou 1505). Depuis lors il mena la vie nomade d'un étudiant et d'un lettré ambulant. Souvent il était réduit au plus lamentable équipage, et sa détresse était extrême. Pendant de longues années il erra d'Université en Université, du nord au sud de l'Allemagne, et voyagea aussi en Italie. Ses mauvaises mœurs avaient ruiné sa santé; son corps était couvert d'ulcères et d'abcès douloureux, et souvent il était réduit à un tel état de souffrance qu'un jour un de ses amis ne craignit pas de lui conseiller ouvertement de mettre fin à ses jours2.
C'était une nature sans frein, incapable de se plier à une discipline quelconque. Ses amis mêmes redoutaient ce caractère irritable à l'excès; un feu sombre couvait dans ce petit être faible, d'apparence chétive. « Un seul mot, même murmuré tout bas », disait Mutian, « suffit pour l'aigrir*. » Les dons brillants qu'il avait reçus de la nature, sa connaissance approfondie des langues anciennes, le remplissaient d'une vanité tellement extravagante, qu'il se considérait comme l'initiateur d'un mouvement nouveau dans son siècle, et regardait ses moindres actes comme important à l'histoire du monde.
Or, son rôle ne consista jamais qu'à détruire.
1 BöcKiNG, Huttcni op., I, p. 129. • .lampridem incendium conflo, quod tempestive spero efflafjrabit. ■ Expliquant à ses amis le complot qu'il trame, il leur dit : « Vißinti amplius sumus in infamiam ac perniciem , vestram conjurati • Dans la préface du Triumphus Capnionis.
ä Voy. Strauss, t. I, p. 3*0.
1 Voy. Strauss, t. I, p. 167-171.
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Ce qui s'opposait à l'idéal fantastique qu'il s'était formé, et gênait son rêve de liberté sans limites, il cherchait de toutes ses forces à l'anéantir, et l'appelait despotisme, oppression intellectuelle. Pour combattre ses adversaires, tous les moyens lui étaient bons. II dénaturait les faits, mentait, calomniait bassement, et cela sans aucun scrupule. On ne voit pas qu'il ait jamais subi l'influence dune grande idée '.
Introduit dans le cercle des humanistes par Crotus Rubianus, il y apprit bien vite à honnir l'Église, à la cribler de sarcasmes, à se railler de son enseignement et de ses lois. En peu de temps, il devint le plus ardent et le plus habile disciple de Mutian. 11 considérait ce « saint homme » comme le chef commun de tous les conjurés contre la barbarie, et resta en correspondance suivie avec lui durant tout le cours de son aventureuse carrière ».
Hütten s'était tellement assimilé les manières de sentir et de penser du paganisme, que dès 1510, dans une élégie, il se plaignait aux dieux, et particulièrement au Christ, le dieu de la douleur, de l'amertume de sa destinée, et demandait vengeance contre l'un de ses ennemis. « Puisse tout ce qui se peut imaginer d'affreux et de néfaste l'atteindre! Que ma fièvre et mes plaies horribles le torturent, et que les nombreuses souffrances qui m'accablent deviennent toutes le partage de ce pervers M »
Une autre élégie qu'il composa en 1515, après que le duc Ulrich de Wurtemberg eut fait assassiner le maréchal Hans de Hütten, cousin du poète, mérite, à ce point de vue, d'être remarquée. Le fond en est essentiellement païen *. « Les àmcs survivent-elles à la mort? » dit Ulrich en s'adressant au père du jeune homme et cherchant à ie consoler. « En bons chrétiens, nous devons le croire; mais quand bien même elles retourneraient au néant, leur perte ne serait pas un mal, puisque, avec la sensation, ces âmes ont vu finir toutes leurs souffrances. » Le reste du morceau n'est que le développement de ce thème.
Dès son premier séjour en Italie (1513), Hütten voua la haine la plus implacable à la papauté. Il avait du reste donné la mesure de ses sentiments sous ce rapport dans ses Epigramme*, où il avait pris à partie le « corrupteur du monde, la peste de l'humanité », Iules II 3.
1 Vorreiter (p. 185-213) trace un très-juste portrait de Hütten. ■ Certe vafer est » , écrivait Laurent Behaim à Pirkheimer, quae mera sunt meudacia (et ipse fassus est) instruit in illa. ■ IIeuma.vn, Doc litt., p. 258.
5 Kampschulte, t. I, p. 68, 96, 202-204.
3 MoilNIKE, Ulrich Huilent Klagen. (Greifswalde, 1816.)
1 Comme le dit très-justement Strauss, t. I, p. 119. J Voy. Strauss, t. I, p. 99-100.