PANEGYRIQUE D'ALBERT PAR I1UTTEN
De retour d'Italie (1514), Hütten chercha fortune à la cour de l'archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg. Là, il comptait sur la protection d'Eitelwolf de Stein, ami de Mutian, qui y occupait un poste influent. Personne, au dire d'Ulrich, ne surpassait Albert en bonté; c'était le « père de la patrie ». Pourtant, en sa qualité d'agitateur révolutionnaire, Hütten nourrissait pour tous les princes des sentiments hostiles; mais il était d'avis < que son parti, pour triompher, devait savoir utiliser cette race d'hommes », les célébrer, leur prodiguer les noms de Mécène et d'Auguste. Il importait « de dresser des pièges à leur vanité, d'obtenir leur faveur, d'entrer à leur service, et, comme avaient su le faire les juristes et les théologiens, de briguer des charges à leurs cours1 ». Aussi le voyons-nous porter Albert aux nues. Dans l'un de ces poèmes, il l'appelle « l'ornement de son siècle, la parure de la piété, l'appui de la paix, le défenseur des sciences » (1514). Le Rhin invite tous les fleuves à célébrer l'Electeur, et s'empresse de venir lui-même « rendre hommage à son roi et à son maître. Jamais le visage du dieu n'avait été plus rayonnant qu'aujourd'hui! » « Parle, prince, quels seront donc tes hauts faits dans l'avenir, toi qui dans la fleur de ta jeunesse surpasses déjà tes prédécesseurs *? » Or le prince de Hohenzollern, alors âgé de vingt-quatre ans, n'avait, en dehors de sa haute naissance, aucun titre à l'admiration de son peuple. En vertu du détestable abus qui régnait alors3, il avait été élu archevêque de Magdebourg, puis administrateur de l'archevêché d'Halberstadt, plus tard archevêque de Mayence, et enfin primat de l'Église d'Allemagne.
Erasme, lorsque parut le Panégyrique d'Albert, annonçaàl'Allemagne l'avènement d'un grand poète épique. Le prince archevêque fît remettre à Hütten un présent de deux cents florins d'or, et lui promit de pluß un emploi à sa cour aussitôt qu'il aurait achevé en Italie ses études juridiques. Hütten partit donc pour Rome et Bologne (voyage dont Albert fît tous les frais), nourrissant toujours une profonde haine contre la « race hypocrite et damnée des théologiens et des moines ». A Rome, il suivit avec un extrême intérêt le procès de Reuchlin, bien que le sentiment du Pape sur cette question le laissât absolument indifférent. « Une flèche lancée par Érasme à un faquin », disait-il, « me paraîtra toujours plus redoutable que dix excommunications ou sentences d'exil prononcées par ce Florentin 4;
1 Voy. Strauss, t. I, p. 327.
' Voy. ces passages dans L. Schübart, Uebersetzung des Gedichtet bei May, l I. Beilagen und Urkunden, p. 11-19.
eiiagcnuna uricunaen, p. n-iy.
* Voy. notre premier volume, p. 578.
' Le pape Léon x.
HÜTTEN ET ÉRASME. 57
les foudres qu'il lance, pour de nombreux et excellents motifs, n'ont plus grande importance, aux yeux de ceux qui possèdent encore un peu de virile énergie '. »
A Mayence, Hütten, en 1514, était entré en relation avec Érasme. Peu de temps après, il couvrait d'éloges la « véritable théologie » ressuscitée par celui-ci « pour la confusion et la rage de leurs ennemis communs ». Et pourtant, exclusivement épris de l'antiquité païenne, Hütten n'avait jamais approfondi les sciences chrétiennes, et les questions théologiques luiétaientabsolumentétrangères. Cela ne l'empêche point d'exalter Érasme, qu'il appelle le Socrate allemand, assurant qu'il n'a pas rendu de moindres services à la culture populaire que Socrate, en Grèce, n'en avait rendu autrefois à l'éducation des jeunes hommes de son pays. Il lui témoigne le désir qu'il a de s'attacher étroitement à lui, et veut devenir son Alcibiade3.
Érasme, peu de temps auparavant, avait < lancé de nouvelles flèches aux faquins », selon l'expression de Hütten, dans sa nouvelle édition de Y Eloge de la folie (1515) 3, et l'avait accompagnée d'un commentaire dont soi-disant Gerardus Listrius était l'auteur, mais qui en réalité était de lui4.
Ce commentaire accrut encore la réputation d'Érasme. Cette mordante satire donna sa véritable portée à l'agitation passionnée excitée par la querelle de Reuchlin, et servit à merveille la guerre audacieuse entreprise contre le culte populaire, la science scolastique, les Ordres religieux et la chaire apostolique. Elle se propagea rapidement5.
Au moment de son apparition, les amis de IMutian préparaient de leur côté d'autres satires d'un genre plus dangereux encore0. Nous voulons parler des Epîlres des hommes obscurs , composées en grande partie par Crotus Rubianus et Hütten7. Les poètes se flattaient que
1 BÖCKING, Ulr. Huilent op., I, p. 133.
s Erasmi op., III, 1573. App. ep. 86. La lettre est datée d'octobre 1515. — Voy. Strauss, t. I, p. 156, note.
3 Voyez plus h;mt, p. 15, 17.
*Du moins quant au fond. Voy- Vischer, Erasmiana, p. 36.
s Voy. Stockmeyer et Reber, Beitrüge zur Bateier Buchdruckergeschichte, p. 89. • Vix aliud (opus) majore plausu exceptum est • , disait Érasme lui-même à propos de sa satire, « prsesertim apud mafjnates • (Op. X. 3), qui alors jouaient encore avec le feu.
•Voy. KAMrscHULTE, t. I, p. 208-226. — Alutian n'écrivit pas une seule des Epltres, mais il créa l'atmosphère où de telles productions devinrent possibles, et fut l'inspirateur de ces libelles pleins de fiel. Sur la participation qu'eut trèsprobablement Eoban Hessus aux Épîtres, voy. KfUUSS, Eobamis Hessus, t. II, p. 183- 190. — Voy. aussi Sciewertzell, p. 19-23.
7 Böckinß, dans les deux volumes de supplément dont il fait suivre l'édition des œuvres de Hütten, a donné une excellente reproduction des Epistolœ obscurorum virorum. Elle est suivie d'un commentaire savant et complet Sur l'huma-