‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 393 sur 630 · DISPUTE DE LEIPZIG · texte numérisé non relu

DISPUTE DE LEIPZIG

le compte rendu de ses pourparlers avec le cardinal Caietan, il écrit : « De bien plus grandes idées assiègent ma plume; je t'enverrai mes petits essais, afin que tu puisses voit si j'ai raison de supposer que le véritable Antéchrist, décrit par saint Paul, règne en ce moment à Rome, et soit bien plus à redouter que le Turc; je crois pouvoir le prouver '. » « La cour romaine », écrit-il le 10 décembre 1518 à Spalatin, « lutte contre le Christ et son Église de concert avec tant de monstres, qu'en fait de tyrannie elle va plus loin que tous les Turcs. » Et le 13 mars 1519 : « Je te dirai en confidence que j'ignore si le Pape est véritablement l'Antéchrist, ou seulement son apôtre ". » Cependant dix jours auparavant il avait écrit au Saint-Père : « Dieu et toutes les créatures me sont témoins que je n'ai jamais eu l'intention de combattre l'Église romaine, et que je ne mets rien au-dessus d'elle au ciel et sur la terre 3. » Ce qui ne l'empêchait pas de déclarer, au mois de mai de cette même année, que ce n'était que par condescendance pour l'électeur de Saxe et l'Université qu'il s'abstenait « de vomir tout ce qu'il avait sur le cœur contre Rome, ou pour mieux dire contre Rabylone, la corruptrice de la sainte Écriture et de l'Église4 ».

Telle était déjà sa disposition d'esprit lorsque eurent lieu entre lui et Jean Eck (juin et juillet 1519) les célèbres colloques connus sous le nom de Dispute de Leipzig 5. Lorsque, dans le cours de la discussion, son adversaire lui reprocha très-justement d'avoir pris vis-à-vis de la primatie du Pape une attitude qui ne différait guère de celle des hussites; lorsqu'il lui dit que les Frères de Rohême se vantaient avec raison d'avoir trouvé en lui un nouvel adepte et un protecteur Luther repoussa vivement toute communauté de sentiments avec les hérétiques de Rohême. « Jamais », assurait-il, « son intention n'avait été de susciter un schisme, jamais il ne donnerait les mains à un pareil dessein. » En février 1519 il avait écrit « que sous aucun prétexte, si grand qu'il fût ou pût devenir, il ne pouvait être permis de se séparer de l'Église romaine ». « Non, aucun crime, nul abus, ne peut justifier une scission. Jamais il ne peut être légitime de déchirer l'unité. » A Leipzig, il répèle encore que les hussites ont eu tort de se séparer de Rome.

1 De Wette, t. I, p. 192.

5 De Wette, t. I, p. 200-239.

3 De Wette, t. I, p. 233-235.

* De Wette, t. I, p. 260.

5 La dispute de Leipzig a eu un tel retentissement, et l'on entend encore aujourd'hui affirmer si souvent que Luther y a été entraîné malgré lui par Eck, qu'on nous permettra de grouper ici quelques faits positifs relatifs à cette question.

I. A la prière de l'évéque d'Eichstaedt , Eck avait rassemblé sous le nom d'Obélisques (dague; critiques) une série de remarques sur un certain nombre de

Mais peu de temps après il changea subitement de langage et apprécia tout différemment l'hérésie de Bohème; c'est qu'il avait reçu, le 3 octobre 1519, des lettres de deux chefs hussites qui le prèspropositions avancées par Luther, remarques non destinées à la publicité. Sans qu'il pût deviner par quelle voie ce travail tomba entre les mains de Luther, qui avait le docteur Eck en grande estime à cette époque (voy. ses lettres dans de Wette, t. I, p. 63, 100, et le Briefbuch de Scheurl, t. I, p. 425), néanmoins il riposta, en mars 1518, par ses Astérisques (Étoiles critiques), Asterisci Lutheri adversus Obeliscos Eccii (in Op. latina, t. J, p. 405-456).

II. Pour défendre ses assertions, mais sans citer Eck ni les Obélisques, Luther, le 26 avril 1518, ouvrit au monastère des Augustins d'Heidelberg, où l'avaient appelé les affaires de son Ordre, une dispute publique à laquelle assistèrent un grand nombre de professeurs, d'étudiants, de bourgeois et de courtisans. Luther, dans cette dispute, soutint vingt-huit propositions théologiques et quarante philosophiques. Ces thèses déplurent aux théologiens d'Heidelberg («peregrina illis videbatur theologia »), et l'un d'eux émit l'opinion que « si rustici haec audirent, certe lapidibus vos obruerent et interficerent ». (Lettre de Luther, 18 mai, de Wette, t. I, p. 3.) Dans ses thèses, et les notes justificatives publiées postérieurement (Op. latina, t. I, p. 387-444), Luther développe nettement sa nouvelle doctrine sur la justification parla foi seule, sur la complète captivité de la volonté de l'homme, et sur les œuvres humaines, toutes entachées de péché. « L'homme », dit-il, « est dans la main de Dieu comme la scie dans la main du charpentier. ■

III. Content des résultats de la dispute d'Heidelberg, qui lui avait fait beaucoup d'amis dans l'Allemagne du Sud (Martin Bucer, entre autres, qui est d'avis que Luther joint à la vigueur d'un saint Paul la finesse d'un Érasme. Voy. Kahnis, t. I, p. 213), Luther, à son retour, eût aimé soutenir à Erfurt une dispute publique (voy. Kampschulte, t. II, p. 19-20). « Erfurdiensibus •, écrit-il, « mea theologia est. Bis mortem crambe. » Mais ses anciens professeurs, Trutvetter et Usingen (voy. Kampschulte, t. II, p. 17-18), l'exhortèrent paternellement à changer d'attitude vis-à-vis de l'Église. Luther, répondant à ces conseils, écrit à Trutvetter (9 mai 1518) : • Ego simpliciter credo quod impossibile sit ecclesiam reformari nisi funditus canones décrétâtes, scholastica theologia, philosophia, logica, ut nunc habentur, eradicentur et alia studia instituantur. » Il écrit à Spalatin le 18 mai que les vieillards entêtés méprisaient sa doctrine, mais que la jeunesse était pour lui : « Eximia spes mihi est, ut, sicut Christus ad gentes migravit rejectus a Judœis, ita et nunc quoque vera ejus theologia, quam rejiciunt opiniosi il li senes, ad juventutem sese transférât. » De Wette, t. I, p. 188-112.

IV. Ce qui ralluma la guerre entre Eck et Luther, ce fut la malencontreuse démarche de Carlstadt, l'ami et le collègue de Luther : il défendit publiquement ce dernier contre les Obélisques inédites de Eck, et il en publia une partie en les défigurant et en les accompagnant d'injures à l'adresse de Eck. (Löscher, t. II, p. 66-104.) En vain Eck (29 mai 1518) pria-t-il instamment Carlstadt, et cela de la manière la plus conciliante, de s'abstenir de ces attaques publiques (Löscher, t. II, p. 64-65); en vain adressa-t-il la même prière à Luther par l'entremise de Christophe Scheurl (de Wette, t. I, p. 125) : Luther, au mois d'août, fit paraître ses Astériques. Eck s'abstint de se justifier. Il se borna à réfuter les attaques de carlstadt dans un langage plein de dignité et de calme. Löscher, t. II, p. 107, en convient lui-même. Cependant son amer adversaire continua à lui refuser la paix qu'il souhaitait si sincèrement. (Voy. l'article sur la dispute de Leipzig dans le Katholik de Mayence, 1872, liv. de septembre-novembre.)

V. Pendant qu'avaient lieu les conférences avec le cardinal Caietan (octobre 1518), Luther sollicita instamment la permission de discuter ses opinions en public. Le 19 novembre 1518, il écrit à l'électeur Frédéric de Saxe : « Il (Caietan) refuse de m'autoriser à discuter publiquement mes opinions; cependant je ne renonce pas encore à tout espoir. Peut-être pourrais-je organiser une dispute,

saient de marcher hardiment en avant. « Ce que Jean Huss a été autrefois pour la Bohème », lui écrivait l'un d'eux, prévôt de l'église abbatiale de Saint-Charles, à Prague, « toi, Martin, tu l'es maintenant

soit à Leipzig, soit à Erfurt, soit à Halle, à Magdebourg ou eu tout autre lieu où Votre Grâce a autorité. Cette discussion, loin d'y renoncer, je l'implore de Votre Grâce. ■• (« Quin etiam oro et utinam exorem. ») De Wette, t. I, p. 185. Il rappelle aussi dans une lettre à Miltiz (17 mai 1519) que Caietan lui a refusé la discussion publique. — (De Wette, t. I, p. 276.)

VI. Cependant, pour parvenir à ses fins, il somme Eck, qu'il rencontre à Augsbourg, d'avoir à soutenir contre lui et Carlstadt, grand partisan des doctrines luthériennes, une dispute publique : ■ Eccius noster » , écril-il à Sylvius Egranus le 2 février 1519, « ameteniatus Augusiœ, ut cum Carlstadio nostro Lipsiae cungrederetur pro componenda contentione, tandem obsecutus est. » — De Wette, t. I, p. 216. Il prend sur lui d'engager aussi Carlstadt dans l'affaire, et de retour à Wiuemberg, il écrit à Eck (15 novembre 1518) que Carlstadt est prêt à la dispute, et lui laisse le soin de déterminer le lieu et le jour où elle aura lieu.

• Itaque fac ■ , ajoute-t-il, « ut non frustra hominem permoverim. » — De Wette, t. I, p. 171. Eck donne enfin son assentiment à la dispute, mais il est bien évident que c'est Luther qui l'a provoquée.

VIL C'est par une lettre de Christophe Sehe url, du 24 novembre 151 8, que Jean Eck apprit que Carlstadt avait déclaré à Erfurt « quod te eo inox evocaturus sic in arenam atque etiam ea lege disputaturus, ut singula verba calamus excipiat diligentissime... ». • Tuae defensioues apud Wittenbergenses publice disirahuntur. » Schcurl's Briefbuch, t. II, p. 61-62. — Eck reçut plus tard V Appellatio ad concilium de Lutheu, qui date du 18 novembre 1518. — Ldtueri Op. latina, t. II, p. 438-445.

VIII. Entre les deux Universités dont le choix lui était laissé par Carlsdat, Eck se décida pour Leipzig. 11 écrivit à la faculté de théologie de cette ville et au duc Georges de Saxe pour obtenir l'autorisation de la dispute (4 décembre 1518). L'Université la refusa. Le duc Georges, au contraire, envoya le 31 décembre la permission demandée. — (De Wette-Seidejunn, t. VII, p. 11, note.,! Dans l'intervalle, Eck, sans attendre qu'il y fût autorisé, fit imprimer ses douze thèses sur l'indulgence et l'autorité du Pape, et les envoya à Luther. Celui-ci fut tellement irrité des objections qu'il y rencontra, qu'eu janvier (et non en mars ouavril, comme le dit de Wette, t. I, p. 249; voy. aussi Seidemann, Leipsiger Disputation, p. 27-28) il écrivit à Carlstadt une lettre destinée à la publicité, où parmi les plus ûpres invectives contre Eck (il parle entre autres des

• pestilenlibus Romani ponlificis et Romanorum lyiannorum iidulaturibus • ) il fait part à

Carlstadt de son dessein bien arrêté de combattre Eck en public à Leipzig : « Oro ut una mecum ad illustrissimum prineipem ducem Georgium, prudentissiraum quoque senatum Lipsiae scribas, si qua dignentur nobis domum vel profanai», io hoc negotium collocare. Nam egregios dominos doctores de universitate penitus nolo hujus periculo judicii onerari, quod et prudentissime recusarunt. • « Maintenant elle aura lieu », écrit-il le 3 février 1519 à Jean Lange, ■ ut faciam quœ diu cogitavi, Christo propitio, id est, ut aliquando libro serio in Romanas lernas invehar ». — (De Wette, t. I, p. 217.) Le 12 février il écrit à Spalatin : • Eccius et ego congrediemur Lipsiae post Paschalia », et le 20 février à Scheurl : « Nec Eccius sibi, nec ego mihi in hac quicquam serviemus. Dei consilium agi mihi videtur. Saepius dixi hucusque lusum esse a me : nunc tandem séria in Romanum Pontificem et arrogantiam Romanam agentur. » De Wette, t. I, p. 223-230. — Le 22 février 1519, il prononça sur la puissance papale un sermon irrité, qui inspira au célèbre juriste de Wittemberg, Otto Beckmann, la réflexion suivante (lettre à Spalatin, 24 février): ■ Quantum ad nostium Eleutherium attinet, nescio quod possim polliceri. Scripsi tibi antehac, nostrates (les professeurs de l'Université] excepto uno vel altero improbanda probare, ut Martiniaui videantur, quamquam cum Martino minime consentiant quantum videlicet attinet ad potestatem summi pontificis, qua? nec couvelli ac minui potest nostris lalratibus. • • Tu

pour la Saxe. Prie donc, et fortifie-toi dans le Seigneur. Si l'excommunication t'atteint, si Ton te traite d'hérétique, ne te laisse pas abattre; pense à ce que le Christ et les Apôtres ont eu à souffrir! »

recte feceris, si Amsdorfio scripseris, ut Martinum admoneat, ne sine causa coram vulgo de pontifice aliisque prelatis tam petulanter loquatur. Alitur nescio quid monstri, sed Christus faxit, ne apud nos nascatur. Alia via pergendum est. Commentis equidem nostris non potest reformari ecclesia, si reformanda venit. • — Löscher, t. III, p. 90-91. — Kölde, Analecta, p. 6-7. Ces faits ne prouvent-ils pas que la lettre pleine de soumission écrite par Luther au Pape le 3 mars 1519 (de Wette, t. I, p. 233-235) a pu difficilement être sincère?

IX. Après que la lettre de Luther à Carlstadt eut été publiée, l'Université de Leipzig écrivit au duc Georges de Saxe (15 février 1519) qu'elle avait, sur son ordre, donné à Eck et à Carlstadt l'autorisation désirée pour la dispute, mais que Luther, intervenant dans la question, prétendait maintenant se substituer à Carlstadt. L'Université conseillait au duc de s'opposer à ce que Luther, malgré elle et malgré lui, soutînt publiquement cette dispute. — (Seidemann, Leipziger Disputation, p. 126.) Le 19 février, l'Université exprime à Luther son étonnement de ce que, sans y avoir été autorisé, il se proposât de soutenir la dispute, ainsi qu'il l'annonçait officiellement dans sa lettre à Carlstadt. Ce même jour, Luther, s'adressant humblement au duc, le supplie d'autoriser la dispute, ses thèses contre Eck étant déjà publiées.— (De Wette-Seidemann, t. VI, p. 11.) il est donc absolument inexact de dire que Luther a été pour ainsi dire contraint à la dispute par la lettre de Eck du 19 février. — (Lutheri Op. latina, IV, p. 77.) Eck répondit à la lettre de Luther à Carlstadt par des lettres pleines de dignité, adressées aux deux prélats Gaspard de Wessobrunn et Jean de Pollich. (Lutheri Op. latina, III, p. 9.) — Sans répondre aux attaques personnelles de Luther, il expose l'état véritable de la question. A cet exposé Luther ne trouve rien à

opposer dans sa Dispulatio et Excusalio advenus criminationes J. Eccii. (Op. latina, III,

p. 12-17.) Eck fixa le jour de la dispute au 27 juin, tout en répétant qu'il serait heureux de voir Luther se désister et offrir sa soumission au Saint-Siège.

X. Parmi les thèses de Luther, ses partisans remarquèrent avec surprise des propositions comme celle-ci: « Romanam ecclesiam esse omnibus aliis superiorem, probatur ex frigidissimis Rom. Pontificum decretis, intra quadragentos annos natis, contra quae sunt historiac approbatae mille et centum annorum, textus scripturae divinae et decretum Niceni concilii, omnium sacratissimi. • Voy. au sujet de ses thèses ( ■ Sanctis patribus contraria •) l'intéressant passage du Briefbuch de Scheurl, t. II, p. 85. (« Vel a quovis errore putetur excusari posse, si modo errare possit. ») Carlstadt, à propos de cette thèse (24 février 1519), écrit à Spalatin (Löscher, t. III, p. 91) qu'il avait conseillé à Luther de se désister, mais que la thèse ayant été publiée, et la chose n'étant plus réparable, il avait engagé Luther à appuyer du moins ses assertions de preuves solides. Luther s'était donc mis à étudier assidûment le droit canon. Il écrit le 13 mars à Spalatin, après avoir expédié au Pape la lettre soumise que l'on sait : « Verso et décréta pontificum pro mea disputatione et in aurem tibi loquor nescio an papa sit Antichristus ipse vel apostolus ejus. » — (De Wette, t. I, p. 239). Avant la dispute de Leipzig, il imprima encore pour faire suite à ses thèses sa Resolutio de polestate papœ, per auclorem locupletala {Op. latina, III, p. 293-384), d'où il ressort avec évidence que non-seulement il rejetait la suprématie des papes, mais que déjà, en principe, il adoptait la doctrine sur le sacerdoce universel, qu'il devait plus tard enseigner. — (Voy. le Katholik. 1872, p. 238-549.) Par conséquent, c'est à tort qu'on soutient que la Dispute de Leipzig a exercé une influence considérable sur ses manières de voir.

XL La Dispute de Leipzig, sur laquelle le livre de Seidemann nous fournit les détails les plus circonstanciés, eut lieu, ce dont il faut tenir compte, malgré les autorités ecclésiatiques de Mersebourg et de Brandebourg. — (Seidemann, p. 29-31,41; et Albert, p. 407-418.) La faculté de théologie de Leipzig résista longtemps; mais Georges de Saxe l'obligea enfin à céder, et l'interdiction de

L'autre chef hussite lui écrivait : « Que l'Antéchrist ne vienne pas à bout de te séduire! Souviens-toi qu'il a mille manières de perdre nos âmes. Que le Christ te fortifie ' ! »

En février 1520, Luther, « soudainement éclairé », se persuade tout à coup qu'il est hussite, et que Jean Huss a été son précurseur dans l'intelligence du véritable évangile. ■• Cette guerre est celle du Seigneur », écrit-il à Spalatin; « le Christ n'est pas venu pour apporter la paix. Insensé que j'étais! Sans le savoir j'ai enseigné et terni pour véritables toutes les doctrines de Jean Huss! Nous sommes tous hussites sans en avoir eu conscience ! Saint Paul et saint Augustin sont aussi de parfaits hussites! Je ne sais, dans la terreur où je suis plongé, ce que je dois penser des effroyables jugements de Dieu sur les hommes de notre temps, qui ont brûlé et condamné depuis plus d'un siècle la vérité évangélique, et n'ont pas permis à ses apôtres de la confesser*. » Au concile de Constance, le Pape et les siens avaient substitué à la doctrine du Christ celle du dragon infernal. Huss était un grand martyr du Christ; il fallait le vénérer comme un saint 3.

l'évêque de Mersebourg fut inutilement affichée à l'Hôtel de ville de Leipzig, Nous voyons ici commencer l'immixtion de la puissance temporelle dans les affaires ecclésiastiques. La lettre de Thomas Venatorius a Pirkheimer, insérée par Albert, ne prouve pas du tout que I'évéque d'Eichstädt ait vu avec déplaisir l'attitude de Eck (p. 408). Les passages qui semblent blâmer Eck ne se rapportent pas à la Dispute de Leipzig, mais à la dispute jadis soutenue par Eck à Bologne, sur la question du prêt à intérêt. — (Voy. notre premier volume, p. 399.)

XII. Luther fut mécontent du résultat de la dispute : « La discussion n'a pas été bien conduite- ,écrit-ilà Spalatin. («Maie disputa tum est. ») « Tout cela n'a été que du temps perdu. » ( ...fuisseperditionem temporis. •> ) — (Voy. ces lettres dans de Wette, t. I, p. 284-289, 290-306.) II disait plus tard, en parlant de Carlstadt : ■ Noluit mihi Lipsiae primas partes disputationis concedere, ne ei pneriperem honorem, eui tarnen libenter favebam. » Il avoue avoir été plus humilié qu'honoré à Leipzig, « quia est infelicissimus disputator,horridi,et hebetis ingenii. — {Laulerbach's Tagebuck, p. 190.) A propos d'Eck, Melanchthon écrit à OEcolampade après la Dispute 21 juin 1519) : « Apud nos magnae admirationi plerisque fuit Eccius ob varias et insignes ingenii dotes. » — (Lutheiu Op. latina, III, p. 487.) Christophe Scheurl, bien qu'alors partisan de Luther, vante dans une lettre à Melanchthon (11 mai 1519). dexteritas, gnavia, eruditio, ingenium, humanitas, fides, amicitia •, de Eck. Bric/buch, t. II, p. 92.)

1 Voy. les lettres des deux hussites dans les Œuvres latines de Luther, p. 78-81. Luther les reçut le 3 octobre 1519. — Voy. sa lettre à Staupitz datée du même jour. • Accepi ac hora ex Praga Bohemiae litteras... • — De Wette, t. I, p. 341.

* De Wette, t. I, p 425.

»Sämmtl. Werke, t. XXIV, p. 133-134; t. L, p. 143, et t. LXV, p. 82. L'attrait de Luther pour Jean Huss venait de la remarquable analogie de caractère et de destinée qui existe entre ces deux hommes. Tous deux, par leur naissance, appartiennent aux basses classes; tousdeuxacquiérent dans leur contactavec le peuple un secret rarement révélé aux esprits formés dans une sphère plus haute : l'art d'agir sur les masses. Tous deux doivent à l'Église un rang social plus élevé, et se font tous deux prêtres contre le sentiment de leurs compagnons d'état et de leurs supérieurs ecclésiastiques. L'un et l'autre abandonnent aux laïques la direction des affaires ecclésiastiques, et tombent, par les inévitables conséquences de leurs principes, dans le césaro-papisme ; tous deux, par leurs attaques

Comme Luther était fermement convaincu que Dieu , en lui révélant la vérité évangélique, avait voulu qu'elle fût annoncée au peuple par son intermédiaire , la question était maintenant de savoir comment, par quels moyens, il allait combattre la papauté, siège de l'Antéchrist, et comment le règne de la vérité pourrait être établi sur la terre. Les hussites avaient propagé leur doctrine par le fer et le feu; Luther, aussitôt qu'il eut reconnu en lui un véritable hussite, ne recula pas davantage devant l'emploi de mesures violentes. « Je t'en supplie », écrit-il le 20 février 1520 à Spalatin, « si tu entends bien l'Évangile, ne t'imagine pas que sa cause puisse triompher sans émeute, sans scandale et sans révolte. Tu ne feras pas une épée d'une plume; avec la guerre, tu ne feras point la paix. La parole de Dieu est un glaive, c'est un combat, c'est un déchirement, un scandale, une ruine, un poison. Comme dit le prophète Arnos, elle est semblable à l'ours sur le chemin, et à la lionne de la forêt qui s'avance au-devant des fils d'Éphraïm '. »

Au moment ou Luther traçait ces lignes, un parti puissant venait de se rallier à son « évangile ». Fort de son appui, il pouvait désormais braver l'excommunication, ainsi que les menaces et les pièges de tous ses ennemis.

Les humanistes furent les premiers alliés de Luther. Dans la lutte qu'ils avaient entreprise contre la scolastique et l'autorité ecclésiasiique, ils saluèrent avec enthousiasme ses attaques hardies; ils entrèrent en lice pour lui, comme autrefois pour Reuchlin.

Les humanistes, au rapport de Cochla?us, guerroyaient sans relâche pour Luther, et s'efforçaient, par la parole autant que par la plume, de gagner les laïques aux doctrines nouvelles. Ils s'attaquaient aux prélats, aux théologiens, par toutes sortes de propos méprisants et moqueurs, leur reprochant leur cupidité, leur faste,

violentes contre l'Église, déchaînent sur leur pays la plus effroyable des tempêtes, et tout en faisant faire à leur langue maternelle un remarquable progrès, sont les pères d'une révolution de la plus immense portée. — (Voy. le parallèle entre Huss et Luther dans les Histor. Pol. Blättern,, t. XXXI, p. 369-374.)

1 • Obsecro te, si de Evangelio recte sentis, noli putare rem ejus posse sine tumultu, scandalo, seditione agi. Tu ex gladio non faciès plumam, nec ex bello pacem; verbum bei gladius est, bellum est, ruina est, scandalum est,, perditio est, venenum est »,etc. (De Wktte, t. I, p. 417.) Nous citerons plus loin d'autres passages où Luther pousse ouvertement à une lutte sanglante contre Romeet les évêques romains.

leur envie, leur ignorance et leur rudesse. « Le clergé ne persécute l'innocent Luther », disaient-ils, » que parce qu'il est plus savant que lui, et possède assez d'indépendance d'esprit pour juger comme elles méritent de l'être les impostures et les fables des hypocrites. » Comme les humanistes étaient non-seulement savants, cultivés, pleins de talent, mais encore habiles à manier la parole et la plume avec aisance et goût, il ne leur était pas difficile d'éveiller chez les laïques une vive sympathie, une sincère compassion pour Luther; ils le représentaient comme une victime de la cause de la vérité et de la justice; à les entendre, il n'était contredit que par des prêtres envieux, cupides et ignorants, qui, dans la paresse et la débauche, vivaient des mensonges de la superstition, et ne songeaient qu'à extorquer l'argent d'un peuple imbécile '. L'étroite amitié de Luther et de Philippe Mélanchthon,si célèbre dès ses jeunes années dans toute l'Allemagne par sa science, si ardent à servir son ami, contribua beaucoup à donner aux humanistes une opinion favorable « du nouveau héraut de la vérité, qui luttait si courageusement pour elle à Wittenberg ».

Luther avait cherché de bonne heure à se rapprocher de la ligue des poètes. On le voit, dans ses écrits, offrir successivement ses hommages et ses louanges aux coryphées de la bande, à Mutian, Reuchlin, Érasme. Comparé à Mutian, ce savant génie, cet esprit si cultivé, si exquis, il avoue n'être qu'un barbare, accoutumé tout au plus à crier parmi les oies, et il lui demande son amitié2 (29 mai 1516). Écrivant à Reuchlin (14 décembre 1518), il se dit son imitateur; comme lui, il souffre sans perdre courage la persécution et l'injure. Grâce à l'énergie de Reuchlin, l'Allemagne recommence à respirer, après avoir été pendant des siècles non-seulement opprimée, mais en quelque sorte annihilée. L'aurore de la renaissance intellectuelle ne pouvait venir que d'un homme comme Reuchlin, d'un esprit aussi exceptionnellement doué. « De même que Dieu a réduit en poussière par la mort le Christ, la plus haute de toutes les montagnes, et que de cette poussière se sont élevées ensuite tant d'autres montagnes, ainsi tu n'aurais porté que peu de fruits, si, comme le Christ, tu n'avais été pour ainsi dire broyé; et voilà que de ta poussière nous voyons maintenant sortir de hardis défenseurs de la sainte Écriture3. » Son langage est encore plus obséquieux lorsqu'il s'adresse à Érasme. Érasme est l'ornement et l'espoir de

1 Voy. Otto, p. 118.

1 De Wette, t. I, p. 21.

* De Wette, t. I, p. 196-197. — Voy. Geiger, Reuchlin, p. 354. Dans Evers, t. F, p. 62-72, voyez les passages où Luther déclare que son entreprise n'est que la continuation de la querelle de Reuchlin.

son siècle, l'homme de son cœur, et son esprit s'entretient journellement avec le sien ; « car où trouver quelqu'un dont l'oreille ne soit attentive à tout ce que dit Erasme, qu'Érasme n'instruise, qu'Érasme ne domine? » Quant à lui, nourri « parmi les sophistes », il n'est pas assez instruit pour oser s'approcher, même par la correspondance, d'un savant tel qu'Érasme; mais puisque la querelle sur les indulgences a fait parvenir son nom jusqu'au grand homme, puisque, dans la préface de la nouvelle édition du Manuel du soldat chrêtien} il voit qu'Érasme approuve son œuvre, il se hasarde, il s'approche, il lui demande ses bonnes grâces, et désire ardemment s'attacher à lui par les liens d'une tendre affection ' .

Mutian, qui le premier avait reçu l'encens de Luther, fut aussi le premier à saluer, dans son attitude agressive contre Rome, 1'« aurore d'un radieux avenir ». Parmi ses amis, le « nouvel Hercule », le « second saint Paul * », rencontre les partisans les plus ardents. Dans leurs écrits satiriques comme dans leurs cours de professeurs, les humanistes d'Erfurt, Euricius Cordus, Juste Jonas, Eoban Hessus, déclarent la guerre à la « horde impie » que Luther harcelle et presse de tous côtés, et ce sont eux qui poussent Érasme, leur chef commun et vénéré, à prendre sous sa protection la cause de Luther 3. Les écrits et les lettres d'Érasme sont la source où s'alimente tous les jours l'enthousiasme toujours croissant des humanistes pour Luther. « Celui qui les a lus », écrivait l'un d'eux, « ne peut plus demeurer hostile à l'œuvre commencée. »

A l'imitation de Luther, les humanistes affectent de prendre un ton biblique, et ce ton domine bientôt toute la littérature de l'époque; ils deviennent même tout à coup savants théologiens, et font des conférences sur les points de foi controversés. Si auparavant un émule de Mutian avait fait de Y Éloge de la folie le sujet d'un cours spécial, Eoban Hessus, en 1519, commente en chaire le Manuel du soldat chrétien. Érasme, selon lui, a ramené les âmes vers la Bible, source de toute vraie piété, et maintenant le monde sort de l'enfance, et renonce à la superstition et à l'hypocrisie. Il n'était plus possible de tolérer que le peuple chrétien, la

1 De Wette, t. I, p. 247-249. Cette lettre tout entière et la réponse d'Érasme ontété traduites dans l'ouvrage de Stichai\t,p. 309-315. Avec ses intimes, Luther s'exprime déjà différemment sur le compte d'Érasme. — Voy. Köstlin, M. Luther, t. I, p. 137-138.

s Voy. ces passages dans K vmpschulte, t. II, p. 30.

* Voy. Hess, t. II, p. 39-45. A Capito, conseiller d'Albert de Mayence, qui cherchait à le décider à ne rien entreprendre contre Luther (Hess, t. II, p. 61-62), Érasme écrivait (décembre 1520) : « Theologi putant Lutherum non posse confici nisi meo stilo. Et id tacite flagitant, ut scribain in illum. At ego absit, ut sic insaniain. • (Hess, t. II, p. 552.)

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