‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 395 sur 630 · PARTISANS DE LUTHER DANS L'ALLEMAGNE DU SUD · texte numérisé non relu

PARTISANS DE LUTHER DANS L'ALLEMAGNE DU SUD

par l'Esprit-Sainf, ce confessseur de la vraie foi, dont les écrits surpassent en clarté tous les traités composés depuis un siècle et demi ». Dürer attendait de Luther l'unité et la paix de l'Église; « lorsqu'elles seront restaurées », disait-il, « tousles incrédules viendrontànous, convertis par nos bonnes actions, et ils embrasseront la foi chrétienne l » . Longtemps, l'ami de Dürer, Willibald Pirkheimer, partagea ces manières devoir; mais, plus tard, ses yeux s'ouvrirent sur les tristes fruits du nouvel « évangile », sur le caractère de beaucoup d'évangélistes imposteurs, et sur la liberté, « plutôt diabolique qu'évangélique » , de tant d'apostats des deux sexes, tous « fort bons luthériens 9 ».

Mais à l'époque qui nous occupe, Pirkheimer appelle encore les philosophes scolastiques des monstres et des gnomes, gens qu'il serait heureux de voir s'entre-dévorer, adultères de la philosophie dignes d'être fustigés de la belle manière 3. Dans sa satire du Poteau raboté A, sorte de riposte aux Épures des hommes obscurs, il livre Jean Eck au mépris public, le dépeint comme un homme dépravé, et lui attribue les mobiles les plus intéressés. Il le met en scène, et lui fait avouer qu'au fond du cœur il est luthérien, mais que l'espoir de s'enrichir le retient dans le camp des adversaires de Luther, et le pousse à exploiter la superstition et la sottise populaires 5.

Luther rencontra aussi les sympathies les plus ardentes parmi les humanistes d'Augsbourg, de Strasbourg, de Schlestadt, de Bâle et de Zurich. Les coteries littéraires de ces villes propageaient avec zèle dans le peuple tous les écrits hostiles à l'Eglise, pamphlets, feuilles volantes, caricatures. Ils employaient pour cette propagande des colporteurs gagés, auxquels il n'était permis d'écouler que les productions de la littérature révolutionnaire6. Ces colporteurs allaient de maison en maison offrir leur marchandise, et les écrits de Luther trouvaient partout un débit prodigieux7; outre cela, des milliers de

1 ThaüSING, Dûrer's Briefe und Tagebücher, p. 119-122. 8 Vov. ses lettres dans DÖLUNGER, Reformation, t. I, p. 167-170 et 553. Nous y reviendrons plus tard.

3 Voy. ROTH, Reformation in Nürnberg , p. 18.

4 Eccius derlolatus, 1530. Voy. KAMrscHULTE, t. II, p. 38, notel. — Jung, Beitrage zur Geschichte der Reformation, donne Guidius Matheus comme étant l'auteur de la satire; mais nous sommes bien fondé à croire qu'elle est l'œuvre de Pirkheimer. Voy. R. RossLEn, dans le Zeitschrift für Deutsche Culturgeschichle , 1873, p. 259-469. — ROTH, Reformation in Nürnberg, p. 71-74.

5 Hagen, Deutschlands literarische Verhältnisse, t. II, 63-73, et sur la correspondance postérieure d'Eck avec Pirkheimer et Lazare Spengler touchant la Bulle d'excommunication, voy. t. I, p. 113-123. — Roth, Reformation in Nürnberg.

8 Hagen, t. II, p. 87-88, 353. Cochlaeus parle dans De actis et scriptis Lutheri, p. 58-59, du grand nombre de moines échappés de leurs couvents ■ qui victum ex Lutheranis libris quaeritantes, in speciem bibliopolarum longe lateque per Germanise provincias vagabuntur ■.

7 Voy. Kampschulte, t. II, p. 80, note 4. — Hagen, t. II, p. 97-98.

HÜTTEN ET LA QUERELLE LUTHERIENNE. 93

brochures, de libelles, de satires, de pasquinades, paraissaient tous les jours, battant en brèche toutes les institutions légales de l'Église et de la société.

A aucune époque de l'histoire d'Allemagne, le journalisme révolutionnaire n'eut une semblable importance ni une telle clientèle. C'est qu'une foule de gens s'attachaient à Luther, non par sympathie pour ses opinions religieuses, mais surtout, comme Mélanchthon l'avoue, « parce qu'ils croyaient voir en lui le restaurateur de la liberté' ». Par cette liberté, chacun entendait, bien entendu, la suppression de ce qui le gênait personnellement, et l'obtention d'un bonheur individuellement rêvé. Beaucoup n'aspiraient qu'au bouleversement de toutes choses par la force. Les discours, les écrits de ces hommes inconsidérés minèrent sourdement la confiance de tous dans la sécurité générale, et réussirent à faire tomber les barrières élevées au dedans par la religion et la conscience, au dehors par la loi. Parmi tous ces ennemis de l'ordre légal, le plus passionné, le plus influent, le plus doué, fut Ulrich de Hütten.

Peu attiré par les querelles de dogmes, peu versé dans les questions théologiques, Hütten, au commencement de la lutte religieuse soulevée par Luther, l'avait tenue pour méprisable, et l'avait prise pour une simple querelle de moines; mais il ne tarda pas à comprendre le grand parti qu'il en pouvait tirer pour ses visées particulières.

« Peut-être ne sais-tu pas encore », écrit-il en avril 1518 à un ami, « qu'à Wittemberg, en Saxe, un parti puissant vient de se former contre l'autorité du Pape. Le camp opposé défend de toutes ses forces les indulgences papales. Des moines sont à la tête des deux partis; les meneurs sont ardents, pleins de chaleur, de courage et de zèle. Tantôt ils s'emportent, tantôt ils gémissent aussi haut qu'ils peuvent, et dernièrement ils se sont même essayés à écrire. Les imprimeurs ont maintenant de la besogne! On vend des points de dispute, des corollaires, des arguments, des articles; j'espère bien qu'ils se détruiront réciproquement les uns les autres! Un religieux me fit l'autre jour le récit de ce qui se passe en Saxe, et je lui répondis : Dévorez-vous, dévorez-vous! Puissiez-vous être anéantis promptement les uns par les autres! Fasse le ciel que nos ennemis luttent les uns contre les autres avec tant de rage, qu'ils se brisent enfin à force de se heurter 2! » Même après l'entrevue de Luther et du cardinal Caietan, Hütten, à la fin d'octobre 1518, envisage encore les

1 Corpus Reformat., t- I, p. 657.

3 Bocking, Hutlcni Op. I, p. 164-1G8. — Voy. Stiuus, t. I, p. 291.

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choses au même point de vue, jouissant du spectacle, et tout joyeux de voir les théologiens s'entre-déchirer ',

Quant à lui, écrit-il vers la même époque, son plan est tout tracé. Ses occupations littéraires ne doivent pas lui faire négliger le soin de se rendre digne de l'héritage d'honneur qu'il a reçu de ses pères; il se propose de l'accroître encore par ses mérites personnels, et pour l'exécution de ce dessein, il compte sur sa bonne étoile. Ses revers ne peuvent compromettre sa fortune, puisqu'il n'a même pas de quoi vivre; mais il peut être favorisé par une chance heureuse. Seulement, pour atteindre son but, il a besoin, pour quelque temps encore, du soutien de la cour, et c'est pourquoi il reste au service de l'archevêque Albert de Mayence -.

A cette époque il ne voyait pas encore dans le mouvement luthérien le moyen de réaliser sa grande idée, c'est-à-dire le renversement de l'ordre politique existant au profit de la chevalerie allemande. Vers la fin de 1518, il publie un ouvrage, terminé depuis le mois de mai, et connu sous le nom d'Exhortation contre les Turcs. Il y déclare une guerre ouverte non-seulement à la cour romaine, mais encore aux princes; il les menace du fer et du feu, leur annonce l'envahissement et la dévastation de leurs États, et le prompt soulèvement du peuple 3. Si, l'année d'auparavant, il avait accepté d'Albert de Mayence la mission d'ambassadeur auprès de François Ier; s'il avait été chargé de conclure un traité avec ce prince et de lui promettre le suffrage de l'archevêque au moment de l'élection4, maintenant la seule pensée de donner la couronne à François l'indigne; il appelle un pareil dessein un crime de haute trahison, un plan antipatriotique et honteux. « Comme si le sang princier était épuisé! » s'écrie-t-il. Dans un Appendice à l'Exhortation contre les Turcs, dédié « à tous les libres et vrais Allemands », il retourne contre Rome la pointe de son dard, et avertit la ville des papes de se tenir sur ses gardes, « de peur que la liberté bâillonnée et presque étouffée ne vienne soudain à briser ses entraves 5 ».

Pour combattre plus à l'aise et plus librement le « clergé corrupteur de l'Allemagne », il souhaitait vivement pouvoir quitter la cour de Mayence. Par l'intervention d'Érasme, qu'il avait humblement sollicité à ce sujet (mars 1519), il obtint enfin de l'archevêque la dispense de tout service à la cour, avec l'autorisation de conserver son traitement8. Il alla alors s'établir dans le vieux manoir

1 Voy. Straus, t. I, p. 314.

3 Voy. STRA.Ü8, t. I, p. 328-329.

3 Voy. Straus, t. I, p. 298-299.

4 Voy. notre premier volume, p. 551.

5 Voy. Straus, t. I, p. 295-302 et 317-348 • Voy. Straus, t. I, p. 352, 369.

HÜTTEN ET SICKINGEN. 95

de ses pères, à Steckelberg; là, il organisa des presses uniquement destinées à multiplier et à répandre tous les écrits de controverse, pamphlets, satires, etc., pouvant contribuer à décrier l'Eglise. Ces presses eurent une très-grande importance dans les années qui suivirent. En mars et avril 1519, Hütten prit part à la campagne dirigée contre le duc de Wurtemberg, et, plein des espérances les plus hardies, écrivait à Érasme avant de partir : « En peu de temps, tu verras l'Allemagne bouleversée1. »

Pendant la guerre, il se lia étroitement avec Franz de Sickingen 2, qu'il appelle « un grand homme sous tous les rapports, né pour accroître la gloire de la nation allemande ». « Sickingen est sage et prudent », écrit-il à Érasme (juin 1519); « il s'exprime bien, il saisit promptement, et fait preuve d'une grande activité, ce qui est un point important chez un général en chef. Que Dieu soutienne les entreprises de ce cœur vaillant 3! »

En effet, Hütten avait trouvé dans Sickingen l'homme de son cœur, l'instrument dont il avait besoin pour l'accomplissement de ses plans révolutionnaires. Les deux amis se flattaient que le roi Charles, «jeune et inexpérimenté », se laisserait facilement gagnera leurs vues. Aussi appuyèrent-ils son élection de tout leur pouvoir. Ils fondaient également beaucoup d'espérances sur le jeune frère de Charles, Ferdinand, espérant « qu'il prendrait comme eux parti contre la barbarie* ». « Efforçons-nous de gagner Ferdinand », écrivait Hütten à Mélanchthon. « Sickingen aimerait à se l'attacher par un service 5. » Hütten dédia à l'archiduc son livre sur la Querelle de Henri IV et de Grégoire VII, ouvrage de polémique où il représente Henri IV comme l'idéal d'un empereur, et démontre à Charles-Quint, nouvellement élu, que le plus grand, le plus élevé de ses devoirs, c'est d'affranchir l'Allemagne de la tyrannie de la papauté. Charles est exhorté à prendre Henri IV pour modèle; Ferdinand doit l'y encourager; quant à Hütten, il se tiendra à leurs côtés, brillant de les servir et de les seconder °.

En attendant ces grandes choses, Sickingen, à l'instigation de Hütten, s'occupait beaucoup de l'affaire encore pendante de Reuchlin, se sentant très-disposé à trancher par l'épée cette querelle de

1 BÖCKING, Huttcni Op., t. I, p. 243.

* Sur Sickinjjen, voy. notre premier volume, p. 538-539, 541-542, 540-547. 3 BöcKiNG, t. I, p. 273. — Voy. Stuaus, t. I, p. 361-362.

* • ...Fore ut orbiscapitaadversus barbariem nobiscum conspirent. ■ BOcking, t. I, p. 273.

5 • ...l'rimum conciliandus nobis Ferdinandus erit... post facile erit exagitarr improbos. ■ Bocking, t. I, p. 320.

" Voy. Stuals, t. II, p. 48-51.

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