CONDAMNATION DE REUCHLIN
savants. A la grande joie des humanistes, en sa qualité d'« ami du droit et de l'équité », il menaça de guerre privée le Dominicain Hochstratten et le prieur de son Ordre, dans le cas où tous deux refuseraient de donner satisfaction « au pieux et savant Reuchlin ». 11 envoya aussi son défi à Cologne, sous prétexte que le premier magistrat de cette ville s'était rangé du côté des Dominicains '.
Or, chacun savait ce que signifiaient les défis de Sickingen. Worms, Landau, Metz, tout le pays de la Hesse l'avaient appris à leurs dépens, et cela d'une façon terrible 2. L'« attitude humble » que prirent aussitôt les Dominicains vis-à-vis du brigand redouté est donc excusable, bien qu'elle ne soit pas précisément digne. Le conseil du couvent, saisi d'effroi, se hâta de retirer à Hochstratten la charge de supérieur du couvent de Cologne et celle de grand inquisiteur de la foi. Le silence lui fut imposé.
Mais un bref pontifical ne tarda pas à rétablir Hochstratten dans ses fonctions, et le procès de Reuchlin, si longtemps en suspens, se termina enfin en faveur du Dominicain. Le Pape donnait droit à la sentence de Spire, interdisait le Miroir des yeux comme livre dangereux, suspect, plein de partialité pour les Juifs, et condamnait Reuchlin à payer tous les frais du procès. Dès ce moment, l'alliance de Reuchlin avec les chevaliers révolutionnaires cessa complètement. En vain Sickingen lui offrit-il son appui ; en vain l'invita-t-il à se réfugier dans son château, Reuchlin s'était entièrement soumis à la décision du chef de l'Eglise, et, vis-à-vis de Luther, son attitude redevint strictement orthodoxe. Il fit même tous ses efforts pour éloigner du dangereux voisinagedesnovateurs son neveu Mélanchthon1, et s'exprima sur le compte de Luther avec tant de force, dans une lettre adressée aux ducs de Ravière, qu'à partir de ce moment Hütten devint son ennemi juré. « Tu te déshonores », lui écrivit-il, « en combattant le parti auquel appartiennent des hommes dont tu devrais être l'inséparable allié en toute question d'honneur. Essaye cependant de nous vaincre, et si ton âge te le permet, fais le voyage de Rome; puisque tu en montres un si grand désir, va baiser le pied de Léon! Écris contre nous, comme tu en brûles d'envie! Malgré tes cris, ceux de tes amis et des romanistes impies, nous parviendrons à secouer le joug qui nous écrase; nous briserons cette chaîne honteuse que tu te vantes d'avoir toujours été fier de porter, comme si
1 Sur l'intervention de Sickingen, voy. Geiger, Reuchlin, p. 444-450.
3 Voy. notre premier volume, p. 046-547.
1 Pour plus de détails, voy. Geiger, p. 451-466. — Voy. la lettre de Reuchlin à M. Ilummelfoerfjer, 3 janvier 1520, où il exprime son opinion sur Luther. — ilORAWiTZ, Zur Biographie RcuclUin's, p. 62.