LUTHER CONTRE LA BULLE
l'on y adhère de cœur, ou si l'on refuse de la combattre1. » « Je suis maintenant convaincu », écrit-il à un autre ami, « que personne ne peut parvenir au salut s'il n'attaque de toutes ses forces, et même au péril de sa vie, les statuts et les mandements du Pape et des évéques -. »
Partant de son habituelle supposition que sa doctrine est seule orthodoxe, il dit dans son Commentaire de la bulle de l'Antéchrist : « ,1e l'ai dès longtemps soutenu : celui qui met l'erreur au-dessus de la vérité renie Dieu et adore le diable. Or c'est à quoi nous exhorte et veut nous contraindre cette précieuse et célèbre bulle, avec toutes ses menaces d'excommunication! » « Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que les princes, la noblesse et les laïques en vinssent à frapper à la tête le Pape, les évéques, les prêtres, les moines, et ne les chassent enfin du pays? N'est-ce donc pas un fait inouï jusqu'ici dans la chrétienté, une chose horrible à entendre que la proposition publique faite au peuple chrétien de renier la vérité, de la condamner, de la brûler? Cela ne s'appelle-t-il pas être hérétique, égaré, imposteur? N'est-ce pas un acte injustifiable aux yeux de toute âme chrétienne? C'est ainsi que tout est de nouveau bouleversé autour de nous! Je pense qu'il est bien évident, à présent, que ce n'est pas le docteur Luther, mais le Pape lui-même et ses moines qui ont préparé leur propre ruine par ces abominables et odieuses bulles; oui, eux seuls, et de gaieté de cœur, invitent les laïques à leur tomber sur le dos ! » La bulle, selon Luther, méritait que « tous les véritables chrétiens la foulassent aux pieds, repoussant par le soufre et le feu l'Antéchrist romain, ainsi que le docteur Eck, son digne apôtre3 ».
Hütten, de son côté, déployait une activité infatigable : « La cognée est déjà à la racine de l'arbre », dit-il dans son Avertissement à tous les hommes libres d'Allemagne (mai 1520); « tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera déraciné. La vigne du Seigneur sera nettoyée. Pour ceci, bientôt vous n'en serez plus à l'espérance, car avant peu
1 - ...Impossibile est enim salvos fieri, qui huic bullae aut faverunt, aut non repu{;naverunt. » De Wette, t. I, p. 522.
s < Lo mihi processif persuasio, ut. nisi adversus papse et episcoporum puf;nent st;iluta et mandata summis viribus, per vitam et mortem, nemo possit salvus fieri. » Lettre à Nicolas Ilausma» 22 mars 1521. Voy. de Wette, t. I, p. 578.
1 Sûmmtl. Werke, t. XXIV, p. 35-52
vous le verrez de vos propres yeux. En attendant, ayez confiance, hommes de l'Allemagne ; encouragez-vous les uns les autres; vos chefs ne seront ni inexpérimentés ni faibles pour ramener la liberté parmi vous '. »
Revenu sans succès de son voyage à la cour de l'archiduc Ferdinand, qu'il avait espéré entraîner dans la « grande lutte contre Rome », Hütten, peu de temps après son retour, eut connaissance d'un bref papal adressé à l'archevêque de Mayence Albert, et requérant celui-ci d'arrêter les projets « de ce fou audacieux, de ce daugereux agitateur nommé Hütten, et, en cas de nécessité, d'employer contre lui la force* ». Ce bref lui servit de prétexte pour supposer un effroyable complot, ourdi, prétendait-il, contre sa vie et sa liberté par le Pape. Luther écrit le 15 septembre à son ami Spalatin : « Hütten, dans les lettres qu'il m'écrit, fulmine contre le Pape. 11 me mande qu'il est maintenant décidé à déchaîner la tempête contre la tyrannie sacerdotale, et cela par la plume comme par le glaive. Le Pape lui dresse des embûches; sa vie est menacée par le poignard et le poison; il parait que Léon a ordonné à l'archevêque de Mayence de se saisir de lui, et de l'envoyer garrotté à Rome 3. » Et plus tard, le 2 octobre : « Hütten s'arme contre le Pape, et sa rage est à son comble; aussi se propose-t-il de servir la bonne cause par les armes autant que par son Ingenium*. »
On put bientôt apprécier ce qu'il fallait entendre par 1'« Ingenium » de Hütten. En septembre 1580 parurent plusieurs circulaires de sa façon, adressées d'Ebernbourg, centre d'action de Sickingen, à l'Empereur, à l'électeur Frédéric de Saxe et à tous les Ordres de la nation. « La cause que je défends », dit Ulrich dans le premier de ces libelles, « est celle même de l'Empereur, .le ne suis persécuté par Léon que pour m'étre montré trop dévoué à Charles, qui a reçu de la Providence la mission d'anéantir le pouvoir du Pape, opprobre de la nation allemande. » Hütten ne craint pas de déclarer à l'Empereur que son but est de renverser de fond en comble tout l'ordre existant 5;
1 BöcKiNG, Huttcni Op., t. I, p 349-352. Dans ta préface de l'ouvrage : De schismate extinguendo, etc. ■ Cet écrit, qui contient six lettres de dispenses provenant probablement du temps du grand schisme des Universités d'Oxford, de Prague et de Paris, et du roi Wenceslas, est un libelle forgé en 1381 en Angleterre pour favoriser rétablissement des doctrines de Wiclef. » (Voy. Lindner, Tlieolog. Studien und Kritiken, 1873, p. 151-161.)
8 Voy. ce bref (20 juillet 1520), dans Böcking, t. I, p. 362.
1 De Wette, t. I, p. 486.
* De Wette, t. I, p. 492.
5 Septembre 1520. Böcking, t. I, p. 371-383. • Fateor hoc me scriptis conalum efficere, ut hic vertatur rerum ordo, hic emendetur status. » Le savant imprimeur Jacques kobel, secrétaire d'Étal à Oppenheim, faisait alors également partie du cercle intime de Luther et, ainsi que ses amis, attendait de lui la véritable réforme de l'Église. Tous ensemble cherchaient à entrainer Charles-Quint
surtout il en veut à Rome : « Rome, la grande Babylone, la mère des plus effroyables crimes, des actes les plus inhumains », dit-il dans une lettre circulaire dédiée à Frédéric de Saxe; « oui, Rome qui a corrompu et empoisonné le monde entier, doit être réduite en poudre. La tyrannie qu'elle exerce pourrait-elle donc devenir plus odieuse? Ne faut-il pas qu'elle s'effondre? Mais qui mettra la main à l'œuvre? Dieu, cela est vrai, oui, Dieu! mais, comme toujours, Dieu par l'entremise de mains humaines. Et quelle attitude est la vôtre dans cette question, princes et seigneurs? Quel conseil, quel appui apportezvous à la bonne cause? » Il les exhorte alors à venir à son secours, à l'aider, lui et ses compagnons, dans la sainte guerre entreprise contre la « bête à plusieurs cornes ». « Si vous ne m'entendez », ajoute-t-il avec menace, « je saurai bien trouver un autre remède à notre mal. Caton l'Ancien disait jadis à Rome que les gouvernants et fonctionnaires publics qui peuvent empêcher l'iniquité et qui ne l'empêchent point méritent d'être lapidés. Notre dessein ne peut s'effectuer sans meurtre, sans effusion de sang. On a coutume d'appliquer aux violentes maladies les remèdes les plus énergiques; c'est ce qu'il nous faut faire maintenant, et il n'en peut être autrement. Nous rendrons Rome à l'Empereur, s'il en veut; l'évêque de Rome redeviendra l'égal des autres évêques; le nombre des prêtres sera tellement réduit que, sur cent, un seul sera toléré. Quant aux moines, il faut qu'ils disparaissent de la surface de la terre '. »
Dans le manifeste intitulé : Aux Allemands de toutes conditions, Hütten s'exprime avec le même emportement sur le compte « des Romains, passés maîtres en tromperie, auteurs de la servitude de l'Allemagne » ; sa diatribe se termine par ces paroles empruntées à David : « Brisons leurs chaînes, et rejetons leur joug loin de nous2. »
Après avoir reçu, par l'entremise de Crotus Rubianus, ces pamphlets incendiaires, Luther écrit à Spalatin : « Je commence à croire que la papauté, jusqu'ici invincible, pourra être renversée contre toute
dans le parti luthérien. Köbel adressa même et rendit publique une lettre de lui adressée à l'Empereur qui, selon lui, avait besoin d'un bon conseil. Il appelle Luther « un homme profondément pieux, un apôtre de la divine parole ». Mais Köbel ne voulait pas entendre parler d'une scission avec l'Église; il suppliait ses amis de ne pas imiter les hussites, dont il disait :
Hélas ! ils se sont séparés du Pape,
Ils ont mis l'obéissance en oubli !
Que Dieu détourne de nous un malheur semblable!
Plus tard, Köbel se sépara totalement de Luther. Voy. l'article que Falk lui à consacré : Der oppenheimer Typograph Köbel und seine Stellung zur Reformation, dans les Hittor. polit. Blättern, 1878, t. LXXXII, p. 463-476.
1 Ou 11 septembre 1520. Böcking, t. I, p. 383-399. Voy. Strauss, t. II, p. 83-86, où les termes les plus violents sont modifiés.
2 Du 28 septembre 1520. Böcking, t. I, p. 405-419.
attente, ou bien c'est que le jour du jugement dernier est tout proche '. »
Le 5 décembre 1520, Crotus s'était tourné avec une nouvelle ferveur vers Luther, assurant « le grand prêtre sacré, le nouvel évangéliste dont la bonté du Ciel avait fait présent à ce siècle corrompu », de son dévouement sans bornes, et lui promettant d'employer tout son zèle à le servir. Les théologiens de Cologne, disait-il, en brûlant les livres du saint docteur, avaient en même temps brûlé l'Évangile de .Jésus-Christ, ou plutôt Jésus-Christ luimême*.
Cinq jours plus tard, Luther, en sa qualité de nouvel « évangéliste, » brûlait à son tour dans une grande cérémonie publique, devant la porte d'Elster, à Wittemberg, les livres de droit canon et la bulle du Pape : « Puisque tu troubles le saint du Seigneur, que le feu éternel te dévore1! » avait-il dit en jetant la bulle dans les flammes. Pour légitimer un pareil acte, Luther s'appuyait sur l'exemple de l'apôtre saint Paul condamnant au feu les livres de magie! « L'incendie allumé par Luther, sans précédent jusque-là dans l'histoire de la chrétienté », écrit Anshelm à cette date dans sa Chronique de Berne, -<. répand de tous côtés l'étonnement et l'effroi *. »
Le jour suivant, Luther expliquait à ses auditeurs, dans sa chaire de professeur, à Wittemberg, que brûler les livres du Pape n'était qu'une bagatelle; que ce qu'il importerait bien plus de brûler, c'était le Pape lui-même, c'est-à-dire le Siège apostolique. « Celui qui de toutes ses forces ne s'oppose pas au pouvoir du Pape ne peut espérer la félicité éternelle », leur dit-il. « La clarté et la beauté de ses paternels discours étaient si saisissantes », assurait un des assistants, « qu'il aurait fallu être plus inintelligent qu'une bûche pour ne pas reconnaître que tout ce que Luther a jamais dit est la pure vérité, et que lui-même n'est autre chose qu'un ange du Dieu vivant, envoyé pour distribuer aux brebis égarées d'Israël l'aliment de la parole de vérité \ »
1 De Wette, t. I, p. 533.
* « ...Pontifex sanctissime... » Böcking, t. I, p. 433.
3 Voy. Mal!venbrecbk[\, Kaihol. 'Reformation, t. I, p. 396. Le corps des étudiants de Wittemberg avait été convoqué pour assister à la destruction de la bulle par le feu. «Age pia et studio^a Juventus ad hoc pium ac religiosum spectaculum constituito, fortassis enim nunc tempus est quo revelari Antichristum oppor-
tuit. • Voy. KOLDE, Analecta, 26.
* Anshelm, t. V, p. 478.
5 Exuslionis Antichristianarum decretalium Acta, dans les Op. latina de Luther, t. V, p. 252-256. Luther est souvent célébré sous le nom de l'Ange du Dieu vivant. L'Augustin Michel Stiefel (d'Esslingen) croyait reconnaître en lui l'ange de l'Apocalypse qui vole à travers les cieux portant le saint Évangile. Keim, Reformationsblatter, 7 fl. — Kolde, Augustiner Congrégation, p. 380-381. Voy. Uhlhorn. ■ Luther est le troisième Élie •, lisons-nous dans la Chronique de Hambourg, p. 412-417.
120 HÜTTEN ET LUTHER. 1520.
A dater de 1520, on trouve fréquemment en tête des éditions latines et allemandes des œuvres de Luther une gravure sur bois le représentant la tête couronnée d'une auréole; le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, plane sur sa tête1. Le bruit se répandit parmi le peuple qu'à Wittemberg, au moment où il avait mis le feu aux décrétâtes et à la bulle du Pape, des anges avaient été aperçus dans les cieux, semblant témoigner toute la joie que leur causait ce spectacle.
« Luther menace », ajoute la lettre qui rapporte ces bruits; « il affirme que sept provinces se sont offertes à défendre sa cause, que les Bohèmes lui ont promis trente-cinq mille hommes, et la Saxe et autres pays du Nord tout autant. Le dessein des confédérés est, parait-il, d'envahir Rome et l'Italie, comme l'ont fait autrefois les Goths et les Vandales. Le poison de l'hérésie a pénétré si avant qu'il sera impossible de le détruire sans de grandes secousses. Le peuple montre une grande animosité contre le clergé; beaucoup de gens sans aveu, accoutumés au brigandage, espèrent, grâce à Luther, trouver l'occasion de ruiner cette caste détestée et opulente, et croient pouvoir en venir facilement à bout s. »
Il faut reconnaître que tous les amis de Luther n'approuvaient pas ces mesures violentes. Wolfgang Capito, prédicateur ordinaire à la cour de Mayence, s'efforçait de détourner le novateur de la pensée de soulever la populace : « Les allusions transparentes que tu fais aux hommes d'armes et à la lutte t'aliènent beaucoup de ceux qui t'étaient dévoués », lui écrit-il. « Il nous sera trèsfacile, il est vrai, de tout bouleverser; mais je crains qu'ensuite il ne soit plus en notre pouvoir d'apaiser l'émeute. D'ailleurs, comment se confier aux masses? L'expérience nous apprend avec quelle mobilité elles se tournent tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, exces-
1 Voy. dans Schuchardt, t. H, p. 312-313, la liste des ouvrages où cette gravure (composée par Lucas Cranacli) se trouve reproduite. Elle est en premier lieu dans l'édition latine du livre De capticitate Babylonica Ecclesiœ, accompagnée de ces paroles : « Numina cœlestem nobis peperere Lutherum. Noslra diu majus sœcla videre nihil. Quem si pontificum crudelis deprimit error, non feret iralos impia lerra deos. » Voy. ma brochure : Ein zweites Wort an meine Kritiker, p. 69. Luther autorisa Lucas cranach à graver son portrait, sur cuivre, d'abord en 1519, puis en 1520, et de nouveau en 1521. Schuchardt, t. II, p. 189-191.
* * ...Fecit tarnen hoc virus tarn alte radiées suas, ut vix absque magno malo tolli posse existimarem, quod Germani omnes ordini sacerdotali infesti rapinisque dediti, se in hoc homine jam ansam nactos putant, qua ordinem illum alioquin invisum et opulentum subvertere, et omnia sursum deorsum facile miscere posse arbitranlur. » Lettre anonyme, datée de décembre 1520, dans Cbuel, Handschriften, t. I, p. 523-524. Le passage où il est fait allusion à l'exécution de la bulle : « Solemni more Xra0 die presentis mensis •, établit la date de cette lettre.
HÜTTEN ET LUTHER. 1520. 121
sives en leur engouement comme en leur colère. » Capito reproche donc à Luther de « faire retentir trop souvent la trompette guerrière », et d'avoir excité Hütten à la révolte. Il blâme les deux amis de 1*« entreprise à main armée » qu'ils méditent '.
D'après le plan de Hütten, la guerre de religion devait éclater dès 1520.
Le 9 décembre, il envoie à Luther, « son bien-aimé frère et ami, le héraut invincible de la parole de Dieu », le compte rendu détaillé de ce qu'il a déjà tenté pour la bonne cause. « Mais tandis que je recrute de nouveaux auxiliaires et de nouveaux amis », lui écrit-il, « beaucoup d'anciens se retirent. La superstition est encore si profondément enracinée parmi les hommes, que celui qui s'élève contre le pape de Kome est regardé comme coupable d'un crime irrémissible. Le seul homme qui ait embrassé la bonne cause avec une fermeté inébranlable, c'est Franz de Sickingen. » « A la vérité, ajoute Ulrich, Franz avait paru hésiter un moment; mais peu à peu Hütten avait su si bien l'enflammer, que maintenant, presque tous les soirs, à souper, il se faisait lire quelque passage des écrits de Hütten ou de Luther, et déclarait nettement à ceux de ses amis qui tentaient de l'ébranler, que l'intérêt de la patrie exigeait qu'on s'en rapportât entièrement aux décisions des deux nouveaux apôtres, parce que la vraie foi devait être défendue. » « Malgré tout cela », continue Hütten, « je ne te dissimulerai pas, très-cher frère, que c'est Franz qui jusqu'à présent m'a empêché de commencer l'attaque. 11 assure qu'il vaut mieux laisser croître la présomption de nos ennemis; il est aussi d'avis qu'il est plus sage de s'assurer d'abord du parti que prendra l'Empereur. » Sickingen espère que ce dernier comprendra bientôt ce qu'il peut attendre du Pape et de son entourage. On annonçait une scission prochaine et grave entre Léon X et l'Empereur; c'était à ce moment favorable que Sickingen comptait se tourner vers Charles- Quint. • J'ai écrit dernièrement à Spalatin », écrit Hütten, « je lui demande de sonder adroitement l'Électeur-, puis de m'écrire sa pensée. Je désire vivement savoir jusqu'à quel point on peut compter sur son appui, et je souhaiterais que ses bonnes intentions fussent connues, non-seulement de toi, mais de tous ceux qui ont offert leur bras et leur épée pour le service de la bonne cause. Insiste toimême sur ce point, je t'en prie. Tu ne sais pas combien il est désirable que Frédéric vienne en aide à nos gens, ou du moins promette de fermer les yeux sur un beau coup de main, ou bien encore nous permette de chercher un refuge à l'intérieur de ses États, si la situation le réclamait. Aussitôt que je serai instruit de ses inten-
1 EVERS, Heß 7, 210-218.
' L'électeur de Saxe.
tions, je me propose d'aller t'entretenir de vive voix, car je ne puis résister plus longtemps au désir de te connaître davantage, et j'aspire au bonheur de voir face à face un homme que ses vertus me rendent si cher '. »
En même temps que cette lettre, Hütten envoyait à Luther ses derniers écrits, dans l'espérance qu'il les ferait réimprimer à Wittemberg.
Ces libelles, dirigés contre la papauté et le clergé, destinés spécialement au peuple, et à cause de cela rédigés en allemand, appelaient aux armes la nation tout entière :
« Je fais appel à la fière noblesse!
Vous aussi, bonnes villes, soulevez-vous!
Soutenons-nous mutuellement,
Ne me laissez pas combattre seul!
Ayez pitié de la patrie,
Dignes Allemands, levez la main!
Voici l'instant d'agir, d'entrer en lice !
Que notre devise soit :
Pour la liberté! Dieu le veut! «
Les puissants et les petits sont invités à s'unir pour la guerre de religion :
« J'exhorte ici tous les princes,
Et en premier lieu le noble Charles!
Que tous se rallient à notre cause;
J'invite la noblesse et les bonnes villes;
Celui qui ne prend pas la chose à cœur,
Celui-là n'aime point son pays,
Et ne connaît Dieu qu'imparfaitement.
Donc, vous tous, braves Allemands,
Invoquez le secours de Dieu, proclamez hautement la vérité!
Vous, lansquenets, vous, braves cavaliers,
Vous tous qui avez au cœur un vaillant courage,
Venez ! nous étoufferons la superstition,
Et nous ferons resplendir de nouveau la foi!
Mais la victoire ne peut être obtenue sans lutte.
Il faut s'attendre à ce que le sang coule !
Nous avons des harnais, des chevaux,
Des hallebardes, des épées!
Et si les discours de paix ne suffisent pas,
Nous saurons nous servir de nos armes!
Que personne ne m'en demande davantage :
Le secours et la vengeance de Dieu sont avec nous! »
Hütten prévoit déjà que le secours de l'étranger sera nécessaire :
• Oui, je le jure sur mon âme, Si Dieu m'accorde sa grâce,
1 BÖCKINC, t. I, p. 435-437.
Lui qui n'a jamais abandonné l'innocent, Je laverai notre injure de ma propre main, Dussé-je avoir recours à l'étranger ! •
Dans le Parallèle entre la papauté et l'Empire, Hütten prétend instruire Charles-Quint de ses devoirs et de ses droits vis-à-vis de Rome. Partisan du césaro-papisme, il affirme qu'autrefois les empereurs étaient à la fois papes et Césars, qu'ils élevaient et déposaient les évêques; mais qu'ensuite tout avait changé de face, parce qu'ils s'étaient honteusement courbés sous le joug papal. Le despotique Henri IV est à ses yeux un noble héros; l'Allemagne n'en a pas connu de plus digne d'admiration. Mais plus ce prince était brave, vaillant et vertueux, plus il avait été exposé par cela même aux persécutions des papes. Dès qu'ils avaient compris à quel vaste esprit, à quelle capacité ils avaient affaire, ils s'étaient opposés à lui, de peur qu'il ne vint à les éclipser : < Henri IV n'a pas eu seulement à subir l'opposition d'un ou deux papes; quatre ou cinq se sont comportés de la même manière envers lui; mais l'odieux moine Hildebrand l'a traité plus impitoyablement encore que tous les autres. * Les connaissances historiques de Hütten sont vraiment bizarres. Pour établir l'ancienne suprématie des empereurs sur les papes, il raconte que l'empereur Othou III fit crever les yeux à Jean XIV; pour démontrer la tyrannie des papes et prouver qu'ils ont été souvent les meurtriers des empereurs, il rapporte que Clément IV fit assassiner Conrad IV. Or il n'y a pas un mot de vrai dans ces assertions.
Pour exciter le peuple encore davantage, il réédita ses dialogues latins, et cette fois les publia en allemand, sous le nom d'Entretiens familiers. Le frontispice du livre symbolise la pensée de l'auteur : à droite, au haut de la feuille, le roi David présente à Dieu le Père, qui apparaît à gauche lançant sa foudre du haut du ciel, ce verset du psaume cxi : « Lève-toi, Seigneur, toi qui juges la terre, donne aux orgueilleux la récompense qui leur est due! » Au centre, on voit apparaître Luther et Hütten, les deux héros de la liberté. Au bas, des hommes d'armes, les lances étendues, chassent une troupe de prêtres qui s'enfuient en poussant des clameurs lamentables, et parmi lesquels on reconnaît le Pape, des cardinaux et des évêques '. A la fin du livre, Luther et Hütten, toujours réunis, reparaissent encore. A partir de ce moment, on prit l'habitude de les représenter toujours ensemble, comme les inséparables « instruments du Seigneur ». « Dieu nous a envoyé deux apôtres », dit Eberlin de Gunzbourg dans le livre des Quinze Alliés (1521); « cœurs vaillants, hardis, éclairés, ces deux
1 Strauss (t. Il, p. 218) trouve cette gravure ■ la plus divertissante du monde •.
12 f HÜTTEN SOULEVE LA GUERRE DE RELIGION. 1520.
messagers du Seigneur se nomment Martin Luther et Ulrich de Hütten; tous deux Allemands de naissance, très-instruits et bons chrétiens, ne respirent que pour la gloire de Dieu, comme leur entreprise le fait assez voir1. » A cette époque se répand aussi parmi le peuple la Litanie des Allemands, où l'aide de Dieu est invoquée pour Hütten et Luther2.
Hütten, dans ses libelles, feint d'être convaincu que l'Empereur va prendre la direction de la sanglante révolution qu'il prépare. Il s'adresse même à lui :
« Oui, si j'exécute toutes ces choses,
Ce ne sera que pour ton honneur!
Autrement, il ne me siérait guère
De lever ainsi l'étendard de la révolte.
J'exhorte tous les Allemands libres
A te rendre obéissance,
Afin que notre pays soit secouru,
Et que la ruine et la honte en soient bannies.
Un vaillant capitaine comme toi
Peut seul diriger et mener à bien l'entreprise. »
Mais il ressort au contraire des lettres confidentielles de Hütten que, depuis son inutile voyage à la cour de Ferdinand, il gardait fort peu d'illusions sur le parti que prendrait Charles-Quint, et doutait beaucoup qu'il consentit à devenir le chef de la révolution : « Je n'attends pas grand'chose de l'Empereur », écrit-il à Luther (9 décembre 1520). « II est entouré d'une foule de prêtres, parmi lesquels plusieurs ont su capter entièrement sa confiance. » S'adressant à Erasme (13 novembre 1520), il exprime les mêmes craintes, se montrant d'ailleurs résolu à marcher en avant sans le concours de Charles -Quint. 11 engage vivement Érasme, avant que la lutte commence, à songer à sa sûreté personnelle et à se réfugier à Bâle. « La guerre aurait déjà éclaté », dit-il, « si Franz de Sickingen n'avait été d'avis d'attendre encore, à cause de l'Empereur. Si tu n'approuves pas non plus les moyens violents, tu ne peux du moins blâmer mon dessein d'affranchir l'Allemagne. Les sciences, après sa délivrance, retrouveront un nouvel éclat, et même si notre
1 BöcKixG, t. Il, p. 101. Voy. ce que Jean Faber écrivait à Luther sur son alliance avec Hütten : « ..quid enim primum aliud in dialogis vestris quam virus, convilia, pestis ac sesquipedalia verba jactastis ? hic vester exercitus clavis, fustibus, furcis obarmatus erat. » Raynald, ad a. 1528, n. 359.
8 bans cette IAtania Germanorum qui date de 1521, on lit entre autres choses: ■ Ut strenuum illum Germaniae equitem, Ulricum Huttenum, .Martini Lutheri Pyladem, in suo bono proposito ac provincia, pro Martino Luthero suscepta, perseverare facias, te rogamus, audi nos. » Dans les Preces qui suivent, on lit au sujet du l'ape : • Dominus praecipitet eum de cathedra pestilentiae et conterat caput ejus, et qui seipsum fecit Deum orbis terrarum, sit alibi diabolus diabolorum in aaernum. Amen. » Kapp, Nachlete, t. II, p. 506-509. — Voy.Pescheck, p. 159.
tentative échouait, toutes les ruses, toutes les supercheries de la cour de Rome ne parviendraient pas à éteindre l'incendie que nous avons allumé. Le feu continuerait, même si l'on persistait à nous écraser, et de nos cendres surgiraient de nouveaux défenseurs de la liberté., plus forts, plus courageux que nous. C'est parce que j'en suis persuadé que je suis décidé à tout tenter, et résolu à ne me laisser intimider par aucune menace. Quand bien même l'Empereur lancerait un édit contre nous, tous les lieux de refuge ne nous seraient pas fermés, tous les moyens de secours ne nous seraient pas refusés. » « La tyrannie romaine est effroyable », disait encore Hütten, « elle dépasse l'imagination; il est impossible d'y remédier, comme Érasme le pense à tort, au moyen de la douceur; il ne reste rien d'autre à faire que d'avoir recours à la force; il faut jeter au loin les cadavres empestés, les brûler et les anéantir'. ■ Au reste, Hütten ne serait pas seul à entreprendre la campagne; dans une chanson écrite pour le peuple il s'écrie :
■ Beaucoup parmi nous, je le sais, Désirent aussi entrer en danse, Dussent-ils y perdre la vie!
Allons, brave lansquenet, Généreux cavalier, Ne laissez pas périr Hütten! »
Dans une autre chanson, également composée pour le peuple, il se pose en protecteur et en champion de l'Évangile :
t Ah! noble Hütten de Franconie,
Sois avisé, sois prudent!
Rends grûce à Dieu, bénis sa bonté.
Il t'aidera certainement
A combattre pour la justice !
Tu soutiendras l'homme de bien,
Avec le secours d'autres chevaliers et varlels,
Avec tes loyaux guerriers,
Protégés par le sang du Christ! »
Au commencement de 1521, Hütten réédita le recueil encore augmenté de ses Entretiens. Dans le premier, intitulé Bullicida (le Tueur de bulles), il fait un nouvel appel aux armes : « Il s'agit ici de notre intérêt à tous, il s'agit du bien public! » s'écrie-t-il. « Le feu de la guerre commence à se propager; accourez, vous qui soupirez après la liberté, car ce n'est qu'avec nous que vous pourrez acquérir un si grand bien. Chez nous on poursuit les despotes, on brise les chaines de l'esclave! Où sont les hommes libres? Ils ne peuvent être tous disparus! Où sont les nobles, aux noms illustres? Où étes-vous,
1 « ...Abjiciamus putrida cadavera, exuramus et aboleamus.'Quod si vi et armis coDemur efhcere... • Bögkino, t. I, p. 423-426.
chefs du peuple? Pourquoi ne venez-vous pas grossir notre nombre? pourquoi ne pas vous joindre à moi pour délivrer notre commune patrie de la peste romaine? Y a-t-il un homme ici qui puisse accepter d'être esclave, qui ne rougisse de sa servitude et ne soit impatient de s'en affranchir? En un mot, y a-t-il quelqu'un parmi vous qui ait du courage, et se sente résolu à tout tenter? Où êtes-vous donc, vous qui, il y a peu de temps encore, vouliez entreprendre une croisade contre le Turc? Comme si les bulles maudites n'étaient pas de pires ennemis pour l'Allemagne! Mais vous m'avez entendu! Je vois cent mille hommes, à la tête desquels se place Franz, mon hôte et mon ami! Que les dieux soient loués! L'Allemagne s'est souvenue d'ellemême! L'Allemagne veut redevenir libre '! »
Dans le dialogue des Brigands, Hutteu distingue quatre sortes de voleurs. Les plus inoffensifs et les plus excusables, à son avis, sont les voleurs de grand chemin. Bien plus à craindre sont les grands commerçants, qui rançonnent tous les ans l'Allemagne dans des proportions inouïes, par l'importation des marchandises étrangères; ceux-là méritent qu'on les expulse du pays. Les juristes sont une engeance plus nuisible encore; ils falsifient le droit, et pour s'en défaire on devrait employer la cognée et la massue. Mais les plus dangereux de tous les hommes, ce sont ces brigands qui composent la bande perverse des prêtres. « Si l'Allemagne ne se débarrasse de cette peste », dit Sickingen, que Hütten introduit ici dans la conversation, » il deviendra bientôt impossible de lui porter secours! i> Pour lui, il ne cessera de rappeler à l'Empereur que son devoir est d'ôter au clergé le fardeau des richesses temporelles, dans l'intérêt même de la sainteté de son état; qu'il doit s'emparer de tout l'or, de tout l'argent entassé dans les églises, faire vendre les pierreries renfermées dans les sacristies, et, du produit de ces trésors, entretenir des troupes.
« Le peuple allemand est exploité d'une façon inique, extravagante, et cela non-seulement par Rome, mais encore par ses propres prélats; les impostures et les brigandages des évéques les ont rendus si puissants qu'ils se sont emparés des contrées les plus fertiles de l'Allemagne; les terrains les plus beaux sont entre leurs mains; la malheureuse Franconie est soumise à la domination impie des prêtres, et n'est plus digne de son glorieux nom de Franconie (terre
1 Bulla vcl Bullicida. Dans le dialogue Monitor primus, Hütten fait dire à Luther : « Je passe volontiers bien des choses à Léon, et je me tais sur sa conduite privée; mais je ne puis assez m'étonner lorsque je vois des hommes fonder tout l'espoir de leur salut sur l'indulgence, c'est-à-dire sur l'abstention des bonnes œuvres, eux qui cependant devraient si bien savoir que la foi tans les œuvres est morte! • (Strauss, p. 275.) On voit que Hütten avait admirablement saisi la doctrine de Luther!
libre) ; plus servilement qu'aucun autre territoire, elle a courbé son front sous le joug. Mais le temps où l'Allemagne s'affranchira de ces brigands pervers est enfin tout proche. »
Par cet « affranchissement », il ne fallait donc pas entendre seulement la confiscation des biens du clergé et le pillage des églises, mais encore la transformation des principautés ecclésiastiques en Etats laïques. Sickingen chercha plus tard à opérer une transformation semblable dans l'archevêché de Trêves.
« Aussitôt que le moment décisif de l'affranchissement sera venu, la chevalerie de l'Empire, les bonnes et fortes villes d'Allemagne devront se décider à une action commune, mettant de côté les anciens malentendus et griefs. » « Déjà je les vois lutter avec énergie pour la liberté, rougir d'une servitude honteuse, et se montrer plus résolues que tous les autres ordres de la nation. Elles ont des troupes, de l'argent en abondance, et lorsqu'il s'agira d'entreprendre une guerre qui, selon moi, est inévitable, elles seront en état d'offrir à la grande cause les secours les plus efficaces. » Un marchand que Hütten fait intervenir ici dit alors : « Tout cela mène, ce me semble, à la guerre contre les prêtres; puisse le Christ Rédempteur protéger un tel dessein, car, à mon avis, il n'a jamais existé un motif de résistance plus légitime, plus honorable et plus pressant! » Ce à quoi Hütten répond : « II en est comme tu dis! Si l'on a jamais légitimé la résistance à une tyrannie quelconque, quel zèle ne devons-nous pas déployer, nous qui avons affaire à des tyrans qui non-seulement mettent la main sur nos propriétés et nous ravissent notre liberté de citoyen, mais encore oppriment et anéantissent ce qu'il y a de plus sacré au monde, la foi et la piété? car ils tiennent la vérité captive, et voudraient effacer de nos mémoires jusqu'au nom du Christ '. »
Il fallait donc, de toute nécessité, déchaîner en Allemagne la « tempête hussite ».
Aussi, dans un dialogue postérieur intitulé Second Avertissement (Monitor secundus), Huttcn voit-il en Ziska, le chef hussite, le modèle accompli du libérateur et du héros. Il met ces paroles dans la bouche de Sickingen : « Afin que tu comprennes bien que tout n'a pas tourné mal pour ceux qui ont résisté aux prêtres, je te citerai, entre beaucoup d'exemples, celui du Bohème Ziska, l'invincible chef d'une lutte longue et ardente contre le clergé. Que lui a-t-il manqué pour prétendre à la célébrité des plus illustres héros? N'a-t-il pas eu la gloire de délivrer son pays du despotisme, de chasser du territoire bohémien les hommes inutiles, les prêtres oisifs, les moines fai-
1 PrœJones. Cet entretien parut probablement dès 1520. Strauss, Ulrich von Hütten, t. II, p. 156.