‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 452 sur 630 · PLANS DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

PLANS DU PARTI RÉVOLUTIONNAIRE DE LA NOBLESSE

Bucer fut en effet envoyé en Saxe. En récompense de son zèle, il demanda la permission de passer quelque temps à Witlemberg, afin d'y entretenir des relations suivies avec Luther et Mélanchthon '.

De quelle mission avait-il été chargé? Comment devait-il servir

la cause de l'évangile »? On l'ignore. Quant à la réforme de l'état de choses existant au profit des nouvelles doctrines, nous pourrons nous instruire de la façon dont l'entendaient les meneurs, par les propres aveux de Sickingen, aussi bien que par les déclarations de ses compagnons, Hartmuth de Cronberg et Ulrich de Hulten. Hartmulh, ardent partisan de Sickingen et de Luther, publiait depuis longtemps une foule de messages, de lettres, d'avertissements qu'il dédiait au Pape, à l'Empereur, aux moines mendiants, aux Suisses, au curé de Francfort Pierre Mayer, Il avait déclaré à ce dernier que, s'il refusait « de recevoir l'évangile », chacun serait autorisé, en pleine sécurité de conscience, à l'attaquer par la parole et par les actes, « parce qu'il était légitime et louable de se défendre contre un loup ravisseur, un voleur de choses saintes, un homicide spirituel * ». Cronberg conseillait à l'Empereur de faire entendre au Pape « avec la plus grande courtoisie » qu'il n'était que le lieutenant du diable, ou pour mieux dire que l'Antéchrist en personne. Que si le Pape, complètement possédé du démon, refusait de convenir du fait, Charles-Quint, selon Cronberg, aurait le droit et serait même tenu devant Dieu, d'employer contre lui les ressources que sa grande puissance lui mettait entre les mains, et de le traiter comme un mécréant, un hérétique, un antechrist. L'Empereur se servirait ensuite des biens du Pape, actuellement appelés biens ecclésiastiques, de façon que le royaume de l'Antéchrist fût détruit au moyen de ses propres ressources et par son propre glaive3. L'exaltation maladive d'Hartmuth alla même si loin qu'il eut l'audace de publier en son propre nom un manifeste, où toute la société chrétienne était représentée comme une armée immense, ayant reçu du Roi des rois, du Prince des princes, de Jésus-Christ, Seigneur tout-puissant, l'ordre de se tenir prête à combattre les ennemis obstinés de la divine parole.

Mais ce que l'Empereur différait d'exécuter, Sickingen allait l'entreprendre. Nouveau Ziska, il s'emparerait par la violence et le

1 Voy. Baum, p. 143.

s * Le 12 mai 1522, les compagnons d'Hartmuth, Mari Lesch de Molnheym, Georges de Stockheim et Emmeric de Reiffenstein sommèrent les prêtres séculiers et les moines de Francfort d'adhérer à l'évangile; en cas de refus, ils les menaçaient de marcher contre eux. Acten des Religions und Kirchenwesens, t. I, fol. 14, Archives de Francfort.

' Voy. Bocbolz, t. II, p. 85-89, o. Thelemann chante les louanges d'Hartmuth de Cronberg et l'appelle un - chevalier selon le cœur de Dieu ■. — Voy. Fullner, Deutsche Blätter, Gotha, 1875, p. 14-37.

meurlre de tous les biens volés par l'Église ' ; nouveau Brutus, il o finirait avec la tyrannie des princes et des évoques 2. Hütten 3 espérait qu'en dépit des trop justes griefs que les villes libres pouvaient avoir contre les chevaliers brigands, elles ne tarderaient pas à s'unir à la noblesse révolutionnaire, et combattraient avec celle-ci « pour la cause de la liberté de l'Allemagne et pour l'évangile. »

Dans sa Lamentation des villes libres de nation germanique , Hutîen appelle les cités aux armes :

Vous, bonnes villes, songez bien

Au pouvoir de la noblesse allemande!

Rapprochez-vous d'elle, confiez-vous à elle.

Je veux mourir si vous vous en repentez!

Songez que vous êTes accablées comme elle

Par la tyrannie des princes;

Ils oppriment maintenant toutes les conditions,

Attentifs à leurs seuls intérêts.

Ils interdisent la doctrine du docteur Luther,

Comme si elle était en rien répréhensible!

C'est qu'ils ne peuvent souffrir la vérité,

La servir est contre leur usage!

C'est pourquoi, bonnes villes, armez-vous!

Acceptez l'amitié de la noblesse,

Alors on pourra résister à l'ennemi,

Alors les sarcasmes, les humiliations prendront fin!

a Si seulement la parole de Dieu pouvait régner sans entrave, la puissance des princes serait bientôt anéantie. »

Aucun prince d'Allemagne n'était plus détesté de Sickingen que l'archevêque de Trêves, Richard de Greifïenklau. Lors de la diète d'Augsbourg, en 1518, tandis que Sickingen organisait contre le landgrave Philippe de Hesse sa campagne de pillage et menaçait Francfort, Richard, dans uu discours chaleureux, avait averti les états du péril que faisait courir à la nation l'impunité de semblables rapines. Sickingen, avait-il dit, pousse par trop loin l'insolence. Après avoir attaqué les villes, il s'en prend maintenant aux princes, et les menace

1 Voy. plus haut, p. 198.

* DLHANN, p. 267, 269.

3 Depuis la dicte de Worms, Hütten n'avait cessé, en vrai aventurier politique qu'il était, de poursuivre ses intrigues révolutionnaires dans les pays du Rhin et du Mein; il vivait de guerre privée, de brigandages, menant une existence farouche, maltraitant cruellement les moines et les prêtres sans défense. Sur ses guerres privées contre les Carmes de Strasbourg, contre le curé Pierre Mayer à Francfort, et sur les trois abbés surpris et pillés par lui dans le Palatinat, voy. STIUOS8, t. II, p. 198-200, 203-207, 249. Hütten encourageait les habitants de Worms à défier l'épée à la main les évoques ou prévôts, clercs réfractaires à l'évangile, • et à les expulser avec l'aide de Dieu - (p. 209;. Voy. plus haut, p. 62, ce qu'Érasme rapporte de ses mœurs farouches.

les uns après les autres. C'était aux grands seigneurs, aux Électeurs, aux princes, qu'il appartenait de peser les conséquences que pouvait avoir pour eux une pareille audace. Richard était le premier Électeur de sa famille; il pensait aussi en être le dernier, mais il recommandait à ceux à qui la chose importait bien plus qu'à lui, aux Électeurs-nés, aux princes souverains, de réfléchir mûrement à ce qu'il convenait de faire ', et il les suppliait de s'opposer énergiquement aux progrès de Sickingen. Celui-ci ne lui pardonna jamais ce discours. D'ailleurs, Richard était un des plus puissants adversaires de Luther, et, dès la dièle de Worms, le bruit avait couru que Sickingen ne rassemblait des troupes que dans le dessein d'envahir les possessions de l'archevêque *.

Avant même de partir pour la France, Sickingen avait enrôlé des lansquenets dans le but d'aller attaquer Richard dans ses États3. Toutefois, il ne se décida à commencer la campagne qu'en août 1522. Dans une des assemblées de la chevalerie libre du Rhin, assemblées organisées parlui et alors fréquentes (Landau, 13 août 1522), la Ligue fraternelle de lanoblesse^étah définitivementorganisée, et Sickingen en avait été élu le chef. Fort de cet appui, il commença aussitôt d'actifs préparatifs de guerre4. Pour attirer plus de soldats sous sa bannière, il s'efforçait de faire croire que les recrutements qu'il opérait n'avaient d'autre but que le service de l'Empereur. Il eut même la hardiesse de faire porter par ses hommes d'armes la bannière impériale et la croix bourguignonne. Saisi de terreur à l'approche du chevalier brigand qui durant tant d'années avait rançonné et pillé impunément les bourgeois de Worms, le conseil de Strasbourg lui fît offrir une somme considérable '; mais il ne se laissa pas acheter. Cinq mille cavaliers et dix mille hommes de pied furent bientôt à sa solde0.

Pour faire « une trouée à la parole de Dieu, que Richard de Trêves, en vertu d'un pouvoir tout humain, repoussait de toutes ses

1 Flershehner Chronik, publ. par Waltz, p. 71.

8 Voy. la relation d'Aléandre dans Friedrich, p. 142. — Balan, p. 233. — Brie- CER, p. 216.

* Ul-.hnn, p. 247.

* Pour plus de détails, voy. Ulmann, p. 250-259. Ulmann suppose qu'après la réunion où le iraité d'alliance fut apporté, la chevalerie n'eut plus de pourparlers secrets. Cependant les paroles de Spalatin sur cette réunion, « ubi excitata est nova quaepiam societas conditionihus neque legibus civilibus neque cliristianismo paruui consentants » (P. 253, note), ne se rapportent certainement pas à celle séance, mais à d'autres conférences, tenues très-secrètes.

1 Voy. les lettres de juillet et d'août 1522 dans Virck, 1. 1. 55 fll.

8 C'est le nombre indiqué par Uartmuth de Cronberg dans une lettre datée du 16 septembre 1522. Voy. Seckendorf, t. I, p. 226. — Sur les relations contradictoires touchant les forces de l'armée, voy. Ulmann, p. 284, note.

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