LE CONSEIL DE REGENCE ET LES QUESTIONS RELIGIEUSES
opposer aux agissements de Luther, rien apprendre de ce qui concernait l'active propagande luthérienne. « Dans des questions de cette nature disait peu de temps après au duc Georges le comte palatin Philippe, lieutenant impérial à ce moment, < nous n'avons absolument qu'à laisser faire1. » Lorsque Sickingen avait entrepris sa grande campagne contre la constitution impériale au profit du nouvel évangile, le chargé de pouvoir de Philippe au Conseil de régence, Jean de Fuchstein avait fait savoir à Sickingen « qu'il pouvait avoir bon courage, parce que la majorité du Conseil était favorablement disposée en sa faveur, et penchait grandement vers son parti8 ». Frédéric de Saxe, forcé par un ordre exprès de la Régence d'assister à la Diète de 1522, allait à peinejusqu'au bon vouloir, jamais jusqu'aux actes; il n'avait jamais voulu se déclarer, et son inertie servait admirablement les desseins de ceux qui trahissaient secrètement l'Empereur et l'Empire, en excitant la révolte dans le domaine temporel comme dans le domaine religieux. Sous sa protection, Luther, ■■■■ librement et impunément -, pouvait à son gré non-seulement décrier et honnir le roi d'Angleterre, allié de l'Empereur, mais encore les princes allemands, les ducs de Bavière, les électeurs de Brandebourg, les princes de Hohenzollern et le duc Georges de Saxe. Aussi ne se gênait-il pas pour les appeler « homicides, tyrans, bourreaux du peuple . « Dans mes rapports avec Sa Sainteté, Sa Majesté Impériale et les autres Ordres », écrivait un jour Frédéric à Luther, « j'ai toujours donné à entendre que je n'avais jamais rien eu à démêler niavec vous ni avec vos partisans3. • 11 écrivait à l'Empereurqu'il
1 Voy. R.ANKB, Deutsche Geschickte, t. II, p. 52.
s Voy. plus haut, p. 255.
' Spalatin à Luther, sous la dictée de l'Électeur, 13 mai 1523. Voy. Ri iuchardt, Luther s Brief wcchsel, t. LVII. Frédéric avait fort peu de sollicitude pour les besoins matériels de Luther; il le laissait se tirer d'affaire comme il pouvait dans tous ses embarras pécuniaires. Les lettres de Luther à Spalatin, secrétaire particulier de l'Électeur, sont, sous ce rapport, très-curieuses à consulter. En novembre 1526, Luther écrit qu'il se voit forcé de faire dette sur dette; le trésorier du prince ne se soucie nullement de lui; la nécessité et la misère le chasseront bientôt de Wittemberg, et il en saisira volontiers l'occasion, car il est démonté de la dureté et de l'ingratitude de cette ville (duritiam et ingratitudinenn. De Wette, t. II, p. 433. — Ce fait semble prouver que l'attachement du peuple pour lui ne devait pas être bien vif. Le 1er février 1524, Luther fait entendre de nouvelles plaintes. Depuis deux ans déjà les religieux du couvent des Augustins n'ont touché aucune dîme. Le trésorier les traite avec arrogance (satis imperiosus in nos frémit). De Wette, t. II, p. 473. — Luther est encore plus amer dans une lettre datée de la fin de 1521. En dépit de ses instantes prières, il ne reçoit rien. L'Électeur ne semble pas se soucier de savoir s'il pourra, oui ou non, rester à witiemberg ; il se serait depuis longtemps fixé ailleurs s'il n'eût craint que ce procédé ne fût peu honorable à la cause de l'Évangile, et n'attirât sur la conduite du prince quelque méchant blâme, il n'avait pas voulu non plus qu'on parlât de lui comme d'un proscrit, et que les ennemis de l'Évangile aient lieu de se réjouir de le voir humilié. Nisi contumelia Lvangelii atque adeo principis me lenuisset, ne dicerer
devrait cependant, comme il l'en avait tant de fois supplié, ne pas exiger qu'il s'occupât de ces questions; il était affaibli par l'âge et la maladie, incompétent dans ces matières, et d'ailleurs il savait peu de chose ou rien, quant au remède qu'il conviendrait d'appliquer au mal '. Son ministre, Jean de la Planitz, déclara au Conseil de régence que l'Électeur, malgré l'édit impérial, avait parfaitement le droit d'autoriser Luther à rester à Wittemberg, car Luther n'enseignait aucune hérésie, et si l'on avait l'imprudence de le proscrire, ses disciples et émules s'élèveraient à sa place, et prêcheraient alors non-seulement contre l'Église, mais contre le christianisme et contre Dieu, de sorte qu'une complète anarchie religieuse suivrait une mesure si impolitique2.
Il n'était que trop vrai, et déjà un semblable malheur, conséquence naturelle de la révolte contre l'autorité de l'Église, se faisait pressentir de tous côtés. « Les colonnes du temple imprudemment ébranlées faisaient chanceler avec elles tous les pouvoirs temporels : la porte était ouverte à l'arbitraire. »
« Ceux qui ont insulté les lois de l'Église et les saints conciles », écrivait Adrien VI aux Ordres réunis à Nuremberg; « ceux qui n'ont pas craint de jeter dans les flammes ou de lacérer les décrets des saints Pères, refusant toute obéissance au suprême sacerdoce, se soumettront-ils aux lois de l'Empire? Espérez-vous que des hommes
expulsus et lœtificarentur hostes pietatis, quod sperant.) De Wette, t. II, p. 584. La même année il se plaint à Jean Hess de l'avarice des princes : « Nihil mirum, si principes in Evangelio sua quœrunt et raptores novi raptoribus veteribus insidientur. Lux orta est, qua videmus quid sit mundus, nempe regnum Satanae. » De Wette, t. Il, p. 592. En 1525, Luther reçut en don de l'Électeur, qui s'était attribué la libre disposition des biens ecclésiastiques, le couvent des Augustins, ainsi que les meubles, les ornements d'église et le jardin du monastère. Luther donna asile dans ce couvent à beaucoup de religieuses et de prêtres échappés de leurs couvents. « Un grand nombre d'objets ayant appartenu au couvent ont été dérobés , dit-il dans 1 inventaire qu'il dresse de tout ce qui était resté dans la maison. Il vendit les plus belles chasubles, et du prix qu'il en retira nourrit et entretint des religieuses et religieux (parmi lesquels se trouvaient plus d'un vaurien) — Voy. Skidemaan, Luthers Grundbesitz, p. 481-483.
'Le 6 janvier 1523. Voy. Buchholtz, t. II, p. 10.
* IUnkf,, t. II, p. 50-51. Planitz écrivait le 14 mai 1522 à Frédéric de Saxe qu'il ne serait pas éloigné d'admettre la doctrine du salut par la foi, mais qu'il était scandalisé des paroles outrageantes, des injures perpétuelles que Luther adressait sans cesse au Conseil de régence et à l'Empereur. Ce qui le concernait personnellement lui était indifférent, mais il craignait qu'avec le temps ces discours ne causassent des troubles fâcheux et n'aigrissent les esprits contre l'Électeur Frédéric lui répondit (26 mai) : « Nous n'avons point de part à ces choses; ce n'est pas à notre connaissance et de notre consentement que le docteur Mari in l.ulher publie ces écrits, car s'il eût voulu nous en croire, il n'aurait pas envoyé à notre cousin de Nuremberg son petit traité sur la communion sous les deux espèces, et se fût abstenu de faire paraître bien d'autres ouvrages encore, car les livres acrimonieux n'ont jamais été de notre goût. » — Kolde, Friedrich der Weite, p. G4.
qui sous nos yeux s'emparent dos biens les plus sacrés n'étendront pas leurs mains sacrilèges vers les richesses des laïques? Épargneront-ils vos têtes, eux qui ont frappé les oints du Seigneur? »
Adrien se proposait de traiter les affaires religieuses avec les Etats dans un esprit d'extrême condescendance.
Il était impossible d'être animé d'intentions plus droites. Né à Utrech, issu d'une famille bourgeoise d'Allemagne, élevé chez les Frères de la vie commune, à Zwolle, Adrien avait conquis de bonne heure le respect général par sa piété, sa science et l'austérité de ses mœurs. A Louvain, il avait occupé une chaire de théologie; plus tard, nommé précepteur du jeune Charles d'Autriche, il avait été chargé pendant quelque temps de la direction des affaires d'Espagne en qualité de lieutenant impérial '. A la mort de Léon X, survenue le 1er décembre 1521, il avait été élevé au trône pontifical par le collège des cardinaux d'une façon tout à fait inattendue, et « à la joie de tous les bons ». Depuis lors toutes ses préoccupations, tous ses efforts s'étaient portés vers la réforme religieuse, l'amélioration du clergé, la délivrauce de la chrétienté du joug des Turcs, et la fin des dissensions religieuses dans sa patrie d'Allemagne*.
1 IIoklf.r, Adrien VI, p. 109. Voy. le parallèle qu'il établit entre Adrien et Léon X, p 114, 280-201, 222.
3 Voy. sur Adrien les jugements portés par les contemporains IIöflfh, Wahl und Throbesieigung Adrians 11, p. 36-37. — Voici comment Albergati Vianesio, bien que peu prévenu en faveur des Allemands en sa qualité d'Italien, appréciait le caractère d'Adrien dans une lettre adressée au sénat de Bologne : ■ ...méritasse la sua santissima rila, che cerlo in questo mondo non ha pari : da poi ancora è piacciuto alla divina dementia, che sia stato eletto in Sommo l'on tifice... di che la christiana republica se n' ha da rallegrare et rendere infinite gratie ail' Altissimo, maggiormente li subditi délia Santa Apostolica Sede. » Fantozzi, Motizit degli scrittori Bologne^, t. I, p. 137. — Le meilleur de tous les plans de réforme est celui qui fut remis au pape Adrien par le cardinal Egidius de Viterbe, général des AUgUStin S. Voy. IIÖKLER, Analecten zur Geschichte Deutschlands und Italien. Compte rendu de la section historique de l'Académie des sciences de Bavière, t. IV, p. 62-89. Kgidius supplie la cour de Rome de s'appliquer à la réforme des abus. Il demande la cessation absolue de la pluralité des bénéfices, la complète abolition des commendes, la levée des bénéfices réservés, etc. Il réclame la Domination de personnes compétentes et capables aux grandes charges ecclésiastiques. Par des concessions, de secrets accords ou même des contrats positifs passés avec les princes, les choses en étaient venues à un tel point que la plus grande partie des droits et des affaires ecclésiastiques échappaient à la juridiction du Saint-Siège, pour être entièrement remis à la libre disposition des princes. Il était urgent de restreindre le plus possible ces concessions et de réformer ces abus. .Mais ces mesures si nécessaires devaient être prises avec une grande circonspection, puisqu'il n'était que trop vrai que les pontifes précédents, aux vues courtes et cupides, n'avaient pas rougi de faire un tort profond à l'Église pour un avantage momentané, etc. C'est sur le mémoire d'Egidius qu'Adrien se guida dans ses réformes; il nomma une commission spécialement chargée d'écarter dans la question des indulgences tous les abus dont les ennemis de l'Église s'autorisaient pour justifier leurs nouveautés. Il diminua de beaucoup les cas d'empêrhements aux mariages,
Le Pape s'exprimait « avec une franchise sans égale » sur l'urgente nécessité de réformer l'Église dans son chef et dans ses membres, et particulièrement sur les abus de la cour romaine. « Nous savons«, fit-il déclarer aux Ordres par l'organe de son légat Francesco Chieregato, « que des actes qu'il faut détester ont été commis dans ces derniers temps, et que les souverains pontifes n'en peuvent rejeter la responsabilité '. Nous avons à déplorer de graves abus dans les questions spirituelles, la transgression de beaucoup de lois existantes, sans parler des illégalités et des scandales 2. Aussi ne peut-on, en vérité, s'étonner que le mal se soit répandu du chef dans les membres. Tous, nous nous sommes détournés du chemin de la justice; tous aussi, nous devons rendre à Dieu la gloire qui lui appartient uniquement, et nous humilier devant lui. Nous nous efforcerons, quant à nous, d'accomplir notre devoir avec le plus de zèle possible, afin que la cour romaine, de laquelle peut-être sont venus tant de maux, soit la première aussi d'où parte la réforme, et que la santé reparaisse là où le mal a eu son premier foyer. Nous nous sentons d'autant plus obligés à prendre à cet égard de sérieuses mesures que nous sommes témoins de l'ardeur avec laquelle le monde entier soupire après la réforme de la cour romaine. Nous n'avons jamais ambitionné le suprême sacerdoce; nous n'avons accepté la dignité de premier pasteur que dans l'espoir de rendre à la sainte Église, l'épouse du Sauveur, sa beauté primitive, de venir en aide aux opprimés, de donner les hautes charges ecclésiastiques à des hommes vertueux et savants; en un mot, de ne rien négliger des devoirs d'un vrai pasleur de l'Église et d'un digne successeur de saint Pierre. » Le Pape, animé des intentions les plus loyales, promit aux Ordres que dorénavant les concordats seraient strictement respectés; que pour l'investiture des grands emplois, on n'aurait égard qu'au mérite, et qu'ils ne seraient confiés qu'à des hommes savants, pieux et éclairés. Il réclama ensuite l'avis des États sur les moyens les plus opportuns d'arrêter les progrès des novateurs religieux.
abolissant par conséquent les dispenses qui en dépendaient, supprima un grand nombre de cas réservés, de coadjutoreries, de survivances et autres usages qui peu à peu s'étaient écartés des règles. Il abolit également un grand nombre de charges auxquelles étaient attachés de grands revenus, et qui servaient bien plus les goûts fastueux du clergé que les intérêts de la religion. Il prit soin de ne confier les emplois ecclésiastiques qu'à des hommes pieux, éclairés; il avait coutume de dire . « Je veux orner les églises de prêtres, et non les prêtres d'éfjlises l'our plus de détails, voyez Höfler, Adrien VI, p. 208, ff.
'■ Sei m us in hac sancla sede aliquot iam annis multa abominanda fuisse abusas in spiritualibus, excessus in mandatis et omnia denique in perversum mutata. •
3 • ...Ut primum curia b&x, unde forte omne hoc malum processit, reiVmetur. •
Ce fut un instant solennel dans l'histoire du peuple allemand.
Plein de confiance et de bon vouloir, le Saint-Père s'adressait aux chefs spirituels et temporels de ce peuple dont lui-même était issu, et qu'il aimait si profondément. 11 leur faisait part de ses douleurs, de ses angoisses paternelles, de ses désirs pour le bien de la chrétienté, réclamant leur conseil, leur aide, et les avertissant que si les institutions ecclésiastiques venaient à s'écrouler, leur chute serait infailliblement suivie de la ruine des inslilufious temporelles. Si l'on tolère ou excite dans le royaume les dissensions religieuses, les séditions contre l'autorité », disait-il, «jamais on ne parviendra à opposera la fureur des Turcs une résistance heureuse, et des guerres intestines s'élèveront au cœur même de l'Allemagne. » Le Pape insistait donc pour la loyale exécution de l'édit de Worms. Tous les articles de foi à propos desquels Luther s'écartait du symbole catholique avaient été depuis longtemps définis par différents conciles; il était impossible de remettre en question ce que les conciles généraux, ce que l'Église universelle avait décidé et reçu comme article de foi. « Si nous touchons à ce que l'Église a défini, dès lors il n'y aura plus rien de stable ni de solide parmi les hommes. » « Jusqu'où iraient les disputes, les querelles, si le premier présomptueux venu pouvait à son gré nier ce qui a été confirmé et sanctifié non-seulement par le jugement d'un ou de quelques hommes, mais par l'assentiment unanime de tant de siècles, et par les plus sages d'entre les chrétiens? Si Luther et les siens rejettent aujourd'hui les saints conciles, s'ils anéantissent les lois et les ordonnances du passé, bouleversant tout au gré de leur caprice et plongeant le monde entier dans la confusion, il est évident qu'une telle conduite, s'ils y persévèrent, doit les faire regarder comme ennemis et perturbateurs de la paix publique par tous ceux à qui celle paix est chère '. - Pour le redressement des abus, la restauration de l'ancienne discipline religieuse, l'apaisement des troubles, le nonce proposait aux Ordres un grand remède : la convocation d'un concile œcuménique dans une ville allemande3.
1 Lettre d'Adrien aux princes, et son instruction pour le nonce Chieregato datée du 25 novembre 1522 d.i ris Reynald, od annum 1522, n" 60-71. Bubmann, Hadrianm 11, sive ânalecta historien de Hadriano sexto Trajectino, Papa Romano [Trajeeti ad Rhcnum . 1727, p. 375. Voy. BuCHHOLTZ, t. II, p. 7 22. — Voy. HÖFLER, Analeclen zur Geschichte Deulschlandund Italiens, p. Î5-46, el Adrien II, p. 260-275. Le bref d'Adrien à l'électeur Frédéric de Saxe souvent réimprimé et qui passe pour authentique, n'est pas un acte officiel, mais simplement un travail privé du à Cochlaeus. — Voy. l'article d Otto dans le Katholik, ann. LUI, livraison d'août, p. 237-242.
2 - Non defuturum ponlificem suo muneri in tollendis acerbioribus imperiis, si qua Germania: a liomana curia iniposita essent, mitigandis exactionibus, abolendis oorruptelis, si quae irrepsissent, atque etiam concilium ujcumenicum ad restituandam in pristinum splendorem disciplinai!] ecclesiasticam, motusque omnes sedandos in Germanica urbe celebraturum. » Raynalu ad annum 1523, n° 2. Chieregato écrivait le 20 janvier 1523 au marquis de Manloue : • La sola