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RÉPONSE DES ÉTATS AUX DÉCLARATIONS PAPALES

l'erreur, fût soigneusement écarté. « Les prédicateurs qui refuseraient de se soumettre seraient frappés par les ordinaires du châtiment mérité. Aucun livre ou brochure ne serait plus imprimé ou vendu avant d'avoir été préalablement soumis à l'examen de théologiens compétents. Il serait défendu, sous peine de châtiments sévères, d'imprimer ou de vendre des pamphlets injurieux pour l'Église. Le prêtre qui prendrait femme, le religieux qui abandonnerait son couvent, encourrait la perte de ses libertés, privilèges, bénéfices et prébendes. Des ordonnances et des édits seraient publiés dans tout l'Empire pour obliger l'autorité temporelle à n'entraver en aucune manière les ordinaires dans l'exécution des peines qu'ils jugeraient bon d'infliger, et à leur prêter main-forte pour la protection de l'autorité spirituelle pour le « châtiment des prêtres apostats d'après les lois établies ».

La réponse des États, communiquée au nonce le 8 février 1523, fut rendue publique le 6 mars et répandue ensuite dans les divers territoires allemands au nom de l'Empereur. Elle portait en termes exprès : « Rien ne sera prêché que la sainte Écriture, dans le sens approuvé et reçu dans l'Église; aucun écrit nouveau ne sera expliqué, imprimé ou vendu, sans l'autorisation, l'inspection préalable et spéciale de personnes compétentes, ainsi que le veut le rescrit envoyé à Sa Sainteté. ■ En même temps, les Ordres prescrivaient pour tous les dimanches et dans toutes les paroisses des prières publiques, et demandaient aux fidèles « de prier humblement le Seigneur de daigner préserver de l'hérésie qui croit et s'élève en ce moment de tous côtés en Allemagne », les autorités chrétiennes, ecclésiastiques et temporelles, et tous les chrétiens en général, leur accordant sa grâce, afin que tous ensemble puissent demeurer dans l'union de sentiments que demande la sainte foi du Christ, se tenir attachés à cette foi, y persévérer jusqu'à la mort, et parvenir par ce chemin â la félicité du ciel1.

1 Archives de Francfort, Ileichsiagsactcn, t. XXX VIII, fol. 344-345. Recez du 8 février 1523, Reichstagsacten, t. XXXVIII, fol. 412-416. La dépêche d'Hamann de Holzhausen au conseil de Francfort en établit la date (Reichsiagsacten, t. XXXVII, fol. 30). Nous y lisons : « Le 8 février, les électeurs, les princes, les Ordres ont terminé leurs séances; mais je prévois que les recez ne seront pas signés par tous les princes, parmi lesquels beaucoup feront fausse route. • « Les villes libres, vers la fin de la Diète, ont donné aux princes de grands sujets de mécontentement; pendant les délibérations, elles ne voulaient consentir à rien. Quelque bon résultat sortira-t-il de tout cela, c'est ce que l'avenir peut seul nous apprendre. » — Voyez la lettre de Bernard, évêque de Trêves, aux autorités d'lnsprück, 9 février 1523. Uöflei\, Zur Kritik und Quellenkunde, t. II, p. 115. « Vous pouvez nous en croire», dit Bernard; « de mémoire d'homme, il n'y eut jamais de diète plus laborieuse... «

CHAPITHE VI

CONTINUATION DE L'AGITATION POLITIQUE ET RELIGIEUSE. DÉCADENCE DE LA VIE INTELLECTUELLE ET CHARITABLE.

Nulle part, dans les conclusions et recez de la Diète de Nuremberg, il n'était question de se séparer de Rome et de l'Église universelle. Si l'on avait agi dans le sens qu'ils indiquaient, la nation allemande n'en eût point été détachée.

Mais le Conseil de régence fut le premier à les violer; il les vit transgresser sous ses yeux sans paraître aucunement se soucier de cette désobéissance. Aussi l'électeur de Saxe, d'autres princes avec lui et la plupart des villes libres ne se firent-ils à leur tour aucun scrupule de les regarder comme non avenus. Luther s'en préoccupait moins que personue. Fort de l'appui que lui promettait la révolution, il était, pour ainsi dire, dictateur en Saxe.

Les Élats s'étaient engagés à ne rien négliger pour empêcher que lui ou ses partisans ne publiassent de nouveaux écrits avant l'ouverture du concile. Ils avaient promis d'interdire, sous peine de châtiments sévères, « tout pamphlet injurieux pour la religion ». Mais Luther ne reconnaît point de lois, de quelque côté qu'elles émanent, écrivait le duc Georges de Saxe, « et d'ailleurs ceux qui devraient le plus veiller à l'exécutiou des arrêts de la Diète sont insouciants, faibles de cœur, pusillanimes ou impuissants. Aussi a-t-il toute liberté pour insulter à sa guise le Pape, les évoques, l'Empereur et les princes1. » Luther, prenant à parue le duc Georges, l'avait traité de menteur, d'infâme calomniateur de la vérité évangéliquc; Hans de la Planitz, ministre de l'Électeur, lui reprocha vivement l'inconvenance d'un pareil langage; mais Luther pensa se justifier en répondant que jamais encore il n'avait parlé du duc comme il l'avait fait du Pape, des évoques, du roi d'Angleterre, et qu'il avait plutôt beaucoup trop ménagé Georges, car il y avait long-

1 Gloss und Comment, uff I, XXX Artikeln und Ketiereyen der Lutherischen, etc. Bl. K.'.

temps qu'il eût dû « empoigner plus vigoureusement » ce turbulent despote. Il n'ignorait pas que le ton violent de ses écrits les faisait attribuer au diable. En les lisant, on s'était attendu a voir le ciel tomber sur la tête de leur auteur; mais il en était arrivé tout autrement : « Nous sommes maintenant en un temps où l'on s'en prend aux grands personnages, malgré toute la surprise qu'ils en éprouvent. On verra bien, avec le temps, ce que Dieu avait en sa pensée1! » Il est certain que Luther traitait le Pape encore plus brutalement que Georges. Lorsque Adrien eut mis au nombre des saints Bennon, évêque de Meissen (31 mai 1523), Luther publia un pamphlet intitulé : Contre le nouveau fétiche et le vieux diable qu'on va béatifier à Meissen. « Satan, qui vit toujours pour se moquer de Dieu », y disait-il, « se fait maintenant glorifier et adorer avec des vases d'or, d'argent, et le plus pompeux appareil, sous le nom de Bennon. » « Dieu permet, dans sa colère, que des tyrans et des persécuteurs aveugles et endurcis comme le Pape et sa séquelle, qui ne veulent ni tolérer ni entendre l'Évangile du salut, mettent leur confiance dans le mensonge, l'imposture inouïe, l'œuvre du diable, afin d'être plus sûrement damnés. » Dans ce nouveau libelle le Pape était de nouveau appelé « hypocrite, détestable ennemi de Dieu et de sa parole ». Six éditions le répandirent dans tous les territoires allemands 4.

La Diète avait décidé que les prêtres qui prendraient femme, les religieux qui abandonneraient leur couvent, perdraient leurs privilèges, leurs bénéfices et prébendes.

Luther, comme si tout cela eût été non avenu, publie, le 23 mars 1523, une instruction adressée aux chevaliers de l'Ordre Teutonique où il les exhorte à « violer leurs vœux, à se marier, puis à partager entre eux les biens de l'Ordre ». « Vous jouissez », leur dit-il, « d'un rare privilège; il a été largement pourvu à votre entretien temporel; il vous est donc facile de partager entre vous vos revenus, et de devenir ensuite propriétaires, fonctionnaires, en un mot de vous rendre utiles au pays d'une manière quelconque. Vous êtes à l'abri du misérable motif qui retient tant de moines mendiants ou autres religieux dans leurs monastères : je veux parler des nécessités du ventre. » 11 n'était guère probable, selon lui, que les chevaliers eussent quelque châtiment à redouter : « Je suis presque certain que beaucoup d'évêques, d'abbés et autres seigneurs ecclésiastiques se marieraient bien vite, pourvu que d'autres consentissent à leur en donner l'exemple, que la voie leur fût aplanie et que les affranchis

1 Le 4 février 1523 (mercredi après la Purification). De Wette, t. II, p. 306. — Voy. Höfler, Zum Kritik und Quellenkunde, t. II, p. 135-137, et les passages extraits des lettres de Planilz à l'électeur Frédéric, dans Buchholz, t. II, p. 26, note.

5 Summtl. Werke, t. XXIV, p. 237-257.

fussent en assez grand nombre pour n'avoir aucune humiliation à redouter, aucun risque à courir; mais il faudrait pour cela que la chose passât pour louable et honorable aux yeux de tous. » Luther exhortait donc les chevaliers à montrer le chemin à leurs frères, et à donner « un consolant exemple ». « Voyez, voici maintenant le temps favorable, voici le temps du salut! La parole de Dieu luit et nous appelle. Vous ne manquez pas de bons motifs pour suivre mon conseil; voua êtes libres, et de plus il est de votre intérêt temporel dem'écouter. La seule chose qui puisse vous arrêter, c'est le jugement d'un monde insensé. En effet, on dira : Voilà qui va bien! les chevaliers de Saint-.lean en font de belles! Mais ne savons-nous pas que le prince de ce monde est déjà jugé? Ne doutons point que ses opinions et celles du monde ne soient réprouvées par Dieu. » « Si l'on allègue que la coutume des vœux religieux est une ancienne tradition qui remonte aux apôtres, qui a été enseignée et confirmée par un grand nombre de conciles et par les saints Pères , sachez que tout cela n'est qu'aveugle folie, car Dieu a dit : Je veux que tu aies une aide, je ne veux pas que tu vives seul. Or Dieu était avant tous les conciles et tous les Pères. Hem, l'Écriture est aussi plus ancienne, et elle a une bien autre autorité que tous les conciles et tous les Pères mis ensemble. Item, les anges sont tous du côté de Dieu et de l'Écriture. Item, l'usage établi depuis A dam est plus ancien que l'usage établi par les papes. » Il n'était pas besoin d'attendre sur ce point les décisions du futur concile, et Luther va jusqu'à tracer les lignes suivantes : « QuaQd bien même un, deux, cent, mille conciles et plus encore, auraient décidé que les clercs peuvent se marier tout en restant fidèles à la parole de Dieu, j'aurais plus d'indulgence, plus de confiance en la grâce de Dieu pour celui qui aurait eu pendant sa vie une, deux ou trois concubines, que pour unautre qui, afin de se conformera la décision d'un concile, n'aurait eu qu'une femme légitime, et sans cette décision, fût resté dans le célibat. Je voudrais enseigner à tous, au nom de Dieu, que personne ne doit se marier parce qu'un concile l'y a autorisé, sous peine de perdre son àme, et qu'il n'a qu'une chose à faire, c'est de commencer par s'essayer à vivre dans la chasteté, puis, s'il comprend qu'une telle vie est impossible, de ne point se décourager de sa faiblesse et de son péché, et d'invoquer le secours de Dieu *. »

Dans un autre écrit, intitulé : Comment les vierges peuvent quitter leur monastère sans désobéir à Dieu (avril 1523), il appelle Léonard Koppe, bourgeois deTorgau, qui, sur son conseil, venait de « déli-

1 Siimmtl. Werke, t. XXIX, p. 17-33. — Voy. l'analyse de cette lettre, « chefd'œuvre de sophistique charnelle •, dans lUss, Convcrtiten »eil der Reformation, t. F, p. 443-446.

vrer » du couvent de JNimplsch neuf religieuses (parmi lesquelles se trouvait Catherine de Bora), le « bienheureux larron », Luther le compare au Christ, qui, lui aussi, a été ici-bas un puissant ravisseur, ayant par sa mort dépouillé le prince du monde de son armure et de ses biens. « Tous ceux qui sont du parti de Dieu doivent regarder le rapt de ces religieuses comme une action très-louable, et Léonard peut être certain que tout a été conduit par Dieu même, sans que sa volonté ou son industrie y aient été pour quelque chose '. » Dans une lettre adressée au Conseil de régence, il affirme que les vœux religieux imposent à l'homme un devoir impossible à remplir : « Quel est celui d'entre vous qui, ayant fait vœu de voler comme un oiseau, pourrait accomplir sa promesse sans un miracle? Eh bien, il est tout aussi difficile à un homme ou à une femme de garder le vœu de chasteté, car Dieu n'a pas créé l'homme pour la chasteté, puisqu'il lui a dit : Crois et multiplie. Celui qui voudrait retenir sa fiente ou son urine ne le pourrait pas : que pouvons-nous donc faire'2? »

Et dans un sermon sur le mariage, il donne comme un commandement regardant tout le monde la doctrine suivante : « De même qu'il n'est pas en mon pouvoir de n'être pas un homme, de même il n'est pas en mon pouvoir de rester sans femme. Et vice versa : de même qu'il n'est pas en ton pouvoir de n'être pas une femme, de même il n'est pas en ton pouvoir de te passer d'homme. Car il ne s'agit pas ici d'une chose laissée au caprice, ou simplement d'un conseil; il s'agit d'un devoir de nature, d'une obligation indispensable. Tout homme doit avoir une femme, et toute femme doit avoir un homme. La parole que Dieu a prononcée : Croissez et multipliez, n'est pas un commandement, elle est plus qu'un commandement; elle procède d'une disposition divine qu'il n'est pas en notre pouvoir d'entraver ou de laisser de côté, parce qu'elle est tout aussi impérieusement vraie que mon titre d'homme est vrai. L'acte du mariage est de nécessité plus urgente que le manger et le boire, plus imposé que le vomissement ou le crachat, le sommeil ou la veille. » Sans un appel particulier de Dieu, eût-on fait mille vœux et serments, employât-on la discipline d'acier ou de 1er, personne ne devait se laisser détourner par de vains raisonnements de ce commandement divin : Croissez et multipliez. « Tous les moines et religieuses qui n'ont pas la foi et se confient dans leur genre de vie et dans leur chasteté », dit Luther, « ne sont pas dignes de bercer un enfant baptisé ou de lui faire de la bouillie, même s'il s'agissait de l'enfant d'une fille; car leur couvent et leur Ordre ne sont pas fondés sur la

1 Voy. de Wette, t. II, p. 321.

- De Wette, t. II, p. 372

parole de Dieu, et ce qu'on y pratique est moins agréable à ses yeux que ne Test la mère d'un enfant, même illégitime ' ! »

Luther avait dès lors un tel sentiment de sa puissance, qu'il n'accordait aucune attention aux ordres de l'électeur de Saxe. Frédéric ayant décidé que le service divin serait célébré comme par le passé à Wittemberg, et que le culte calholique y serait maintenu, Luther, aux yeux duquel ce culte était « uDe abominable idolâtrie >• , enjoint aux chanoines de la cathédrale (11 juin 1525) d'avoir à l'interdire, pour ne pas donner aux gens le moindre motif de penser que la parole de Dieu restât sans force et sans fruit à Wittemberg. Que si les chanoines refusaient de se « soumettre » et d'adhérer au saint Évangile, Luther les avertit « qu'il ne les regardera plus comme chrétiens ». Frédéric « pouvait à sa guise donner ou refuser son consentement », les fidèles n'avaient nullement à s'en préoccuper, par la raison qu'il s'agissait là d'une question de conscience. Et comme les chanoines, comptant sur l'appui de l'Électeur, ne faisaient pas mine d'obéir, Luther leur adresse une lettre de menace : « Comme je pressens et m'aperçois », leur déclare-t-il, « que la grande patience que nous avons exercée envers l'idolâtrie, envers les usages diaboliques et établis dans vos églises, n'aporté aucun fruit jusqu'ici, mais plutôt a augmenté et fortifié votre obstination et votre audace, je vous prie maintenant très-cordialement de mettre fin à toute cette comédie séditieuse et sectaire, et je vous exprime le sérieux désir de vous voir abolir les messes, les vigiles et tout ce qui est contraire au saint Évangile; prenez en gré cet ordre, afin que nous puissions affirmer devant Dieu et devant les hommes que vous êtes décidés à renoncer à votre société diabolique et à la fuir désormais. Que si vous vouliez résister, soyez certains que je n'aurai de repos que quand je vous aurai contraints à l'obéissance et saurai bien me passer de vos remerciments. Dirigez-vous d'après cet avis, et sachez que je vous demande une réponse précise et nette, un oui ou un non formel, dès dimanche prochain *. » La liberté évangélique, si hautement proclamée par Luther, consistait donc, pour les chanoines, à renoncer à leur foi, malgré leur conscience, pour adhérer « à l'Évangile ». Quant à l'exécution de sa menace, Luther,

1 Sûmmtl. Werke, t. \\, p. 58-59, 79-80. Les femmes aussi se firent les apôtres de semblables docirines. Argula de Grumbacb, femme auteur d'un certain talent, zélée disciple de I.utber, ardente à le défendre, écrivait en septembre 1523 au duc Guillaume de Bavière: ■ Prononcer le vœu de chasteté, c'est comme si l'on faisait vœu de toucher le ciel avec le doigt, ou bien de voler; cela n'est point au pouvoir de l'homme. » LirowsKi, Beilage, VI. — Voy. les vers facétieux adressés à Argula par un étudiant d'Iiifjolstadt, et sa réponse, Beilage, IV et V.

* Voy. de Wette, t. II, p. 354-356, 365. — Voy. ces lettres dans Koi.de, Fritdrieh der Weise, p. 65-G8.

en cette occasion, ne pouvait compter sur le bras séculier, car l'Electeur avait promis sa protection aux chanoines. En cas de résistance, il eut été obligé de s'appuyer sur la populace. Mais les chanoines ne le mirent point dans cette nécessité. Ils cédèrent. Luther obtint ce qu'il désirait : le culte catholique fut aboli à Wittemberg.

« Tous les moyens te sont bons pour propager tes hérésies », s'écriait un polémiste contemporain en s'adressant à lui; « mais les miracles, prétends-tu dans ta folie, ne sont pas expédients en ce moment. Tu donnes ainsi à entendre que tu pourrais en opérer le jour où cela te conviendrait1. Et dès maintenant, pour contenter et ta langue venimeuse et ta rage contre le Pape et l'Église, tu essayes de te rendre populaire eu invoquant de prétendus prodiges 2. »

Il en était vraiment ainsi. Luther et Mélanchthon, pour combattre l'Église , exploitaient les bruits qui circulaient parmi le peuple touchant des monstres fantastiques, des signes merveilleux dans le ciel, des naissances prodigieuses sur la terre. Ainsi, par exemple, le Tibre, à Rome, avait, assurait-on, vomi un animal épouvantable qui avait la tête d'un âne, la poitrine et le ventre d'une femme, les pieds d'un bœuf, un pied d'éléphant à la place de la main droite, des écailles de poisson aux jambes et une tête de dragon au bas du dos. Un autre animal merveilleux, produit avorté d'une vache, était venu au monde à Waltersdorf, près Freiberg, en Misnie. Ces « animaux prodigieux » remplissaient de terreur les imaginations, et Luther et Mélanchthon entreprirent d'expliquer au peuple le sens mystérieux de ces apparitions étranges. Cette Explication des deux horribles figures, l'àne-pape de Rome et le moine-veau de Freiberg, fut propagée par beaucoup de brochures précédées de gravures (1523) 5.

« De même que Daniel avait prédit le règne de l'Antéchrist de

1 Allusion au sermon pour le jour de l'Ascension publié par Luther en 1522. Nous y lisons : ■ Maintenant que l'Évangile est partout répandu et qu'il est connu dans le monde entier, il n'est plus nécessaire de faire des miracles comme au temps des apôtres; mais si la nécessité le demandait, si la cause du saint Évangile était en péril, il faudrait nous y mettre, et opérer des miracles plutôt que de laisser outrager et opprimer l'Évangile. Toutefois, j'espère que cela sera inutile, et que les choses n'en viendront pas là. Il en est de même pour le don des langues. Il n'est pas nécessaire que je parle neuf langues, puisque vous pouvez tous m'entendre et me comprendre! » « Personne», ajoutait-il, « ne devait avoir la témérité d'opérer des miracles à moins d'une nécessité urgente! • Sämmtl. Werke, t. XII, p. 200-201. — Voy. plus haut,

* Glots um! Comment, uff I, XXX Artikeln und Kelzereyen der Lutherischen, etc. Bl. IL

3 Voyez-en la liste dans les Sämmtl. Werke, t. XXIX, p. 1-2.

Rome afin que tous les vrais chrétiens pussent être préservés de sa malice, de même de nos jours, et dans le même but », dit.Mélanchthon expliquant l'âne-pape, « beaucoup de signes nous sont envoyés par Dieu. « Dans l'animal merveilleux de Rome « le Seigneur lui-même » avait voulu figurer l'abomination du papisme. La tête d'âne signifiait le Pape; le pied d'éléphant, son gouvernement spirituel, par lequel il foulait, angoissait et martyrisait les âmes. Le pied de bœuf désignait les serviteurs du Pape, les docteurs papistes, les prédicateurs, curés et confesseurs, et tout particulièrement les théologiens scolastiques, « car cette race maudite n'est occupée qu'à faire peser sur le pauvre peuple les intolérables lois du Pape, dans ses prédications, doctrines et confessionnaux, tenant captives, comme sous un pied d'éléphant, les consciences malheureuses; ils sont comme les colonnes, le pied et la base du papisme, qui, sans eux, n'aurait jamais pu se maintenir si longtemps, car la théologie scolastique n'est que vanité, rêverie, mensonge, damnation, bavardage de Satan, songe de moine ». — « Le ventre et la poitrine de femme représentaient les cardinaux, les évéques, les prêtres, les moines, les étudiants, et semblables gens débauchés et pourceaux engraissés. Les écailles de poisson signifiaient les princes et seigneurs temporels, attachés au papisme et à son gouvernement. Ces princes soutiennent le papisme comme s'il était légitime et comme s'il émauaitde Dieu; ils défendent son gouvernement spirituel et temporel, ses lois odieuses, ses doctrines, ses canons; ils conservent et augmentent ses revenus, à laide desquels le clergé fonde des abbayes, des couvents, des Universités, des églises, où les magisters, prédicateurs, confesseurs, docteurs casuistes ou théologiens poursuivaient leur complot sur une large échelle, le consolidant et l'affermissant à leur aise. » Mais la tête placée au bas du dos annonçait que le papisme touchait à sa fin, et que, sans l'appui de mains humaines, il tomberait bientôt de lui-même de vétusté. « C'est pourquoi j'avertis tout le monde », concluait .Mélauchthon, < de ne pas mépriser ces grands signes de Dieu, de se garder de l'Antéchrist maudit et de toute sa troupe, et par conséquent des princes séculiers qui soutiennent le Pape. »

Luther fit suivre cette explication d'un » puissant Amen ». « L'âne-pape n'aurait rien de particulièrement effrayant », dit-il, « si Dieu lui-même n'avait envoyé et manifesté de telles merveilles et de si monstrueuses images. Le monde entier doit en frémir d'épouvante, car la souveraine majesté de Dieu les a créés et présentés à nos yeux pour que son dessein et sa pensée fussent clairement révélés au monde. » Si l'on ne pouvait s'empêcher de ressentir de l'effroi à l'apparition d'uu esprit ou d'un démon; si l'on tressaillait malgré soi dès qu'un bruit violent se faisait entendre, tout cela

n'était que jeu d'enfant, comparé à cette horrible apparition, où le jugement de Dieu se manifestait si clairement, d'une façon si terrible.

De même que le pape-âne annonçait la chute de l'Antéchrist, le moine-veau signifiait la ruine de toute la monacaille. « Le seul aspect de ce veau nous prouve évidemment que Dieu est l'ennemi de la moinerie. Mais les papistes obstinés ne voudront pas accepter cette interprétation; ils n'y verront qu'une nouvelle raison de se scandaliser et de s'abstenir, de sorte qu'ils ne parviendront jamais à la véritable intelligence des choses, et ne corrigeront point leur vie incrédule. De même que Balaam, pour n'avoir pas obéi à Dieu, fut à la fin châtié par une ânesse, et néanmoins ne se convertit pas, ainsi nos pères spirituels, après avoir, comme des vipères, bouché leurs oreilles à l'Évangile, voient de leurs propres yeux comme en un miroir ce qu'ils sont aux yeux de Dieu, l'estime où on les tient dans le ciel, et cependant Dieu permet qu'ils ferment les yeux pour ne rien apercevoir, de peur que, venant à se convertir, ils n'échappent à sa terrible sentence. »

« Par tous ces signes miraculeux », Dieu donnait à entendre « qu'un grand désastre, une vaste révolution se préparait, révolution qui très-certainement concernait l'Allemagne ». « Quels changements verrons-nous s'opérer, et comment se produiront-ils? C'est aux prophètes qu'il appartient de le dire. » La « lumière évangélique qui s'était levée avec tant d'éclat » avait été suivie de tous côtés « de grands bouleversements, par la faute des incrédules ' ». Les pro-

1 Sümmtl. Werke, t. XXIX, p. 2-16. La lettre de Luther à Link (16 janvier 1523) explique ces dernières paroles : « Unum monstrorum ego interpretor, modo omissa generali interpretatione monstrorum, quae significant cerio rerum publicarum mulalionem per bella potissimum. QUO et mihi non est dllbium Germaniœ porlendi vel summam belli calamitalem vel extremum diem : ego tantum versor in particulari interpretatione, quae ad monachos pertinet. • — De Wette, t. II, p. 301. Contre l'explication donnée par Luther du moine-veau, Emser publia sa brochure intitulée Wyder den falsch genannten Ecclesiasten. il y soutient (feuille t. et v.) « que le moine-veau ne désigne personne sinon Luther et les moines défroqués qui lui font cortège, car depuis le commencement du monde », dit-il, « des signes si extraordinaires et surnaturels ont toujours désigné les méchants et non les bons, c'est pourquoi le froc, dans Je veau représenté par la gravure, n'est pas entier, mais morcelé et déchiré. » Le Bénédictin Nicolas Ellenbog, d'Ottobeurn, composa quelques années après le Vituli monachilis Lutheri confuiaiio pro monanticœ vitœ de/cntione, écrit sur lequel on trouvera d'amples détails dans Geigeii, Ellenbog, p. 42-47. « Les monstres •, dit Ellenbog, • les défauts naturels, les créatures venues au monde avec des signes contredisant les lois ordinaires de la vie, ne sont nullement destinés à nous prédire l'avenir. On ne saurait donc en conclure, comme Luther, qu'une transformation est toule prête à s'opérer dans le monde. » - La guerre des paysans », demande-t-il à Luther, • serait-elle par hasard la suite de ce vitulus? A-t-elle été provoquée par un événement surnaturel? N'a-t-elle pas bien plutôt sa raison d'être toute simple dans les écrits pernicieux par lesquels tu excites les paysans et le peuple à se

phètes, c'est-à-dire les astrologues, prédisaient depuis longtemps qu'en 1524 de grands prodiges apparaîtraient au ciel et sur la terre, précédant le soulèvement général du peuple, et ce redoutable Bundschuh, qui devait bientôt bouleverser les villes et les campagnes1.

« Les habitants des villes et des campagnes seraient pour ainsi dire forcés de se révolter », écrivait Cochlaeus en 1522, « quand bieu même ils ne seraient pas positivement encouragés à prendre en main l'arquebuse et le boyau pour abattre et détruire », tant sont nombreux les pamphlets, les libelles qui circulent parmi le peuple contre l'autorité papale et temporelle, et tous ceux qui, ayant en main pouvoir et richesse, refusent d'abjurer la foi de leurs ancêtres. Luther lui-même déclare que son Evangile ne saurait être prêché sans sédition et sans émeute2; il déverse à pleines mains l'outrage et le mépris sur

soulever contre l'Empire et les moines ? » - Qua tu, Lulbere,ratione, qua philosophia, qua scriplura clocebis illum consequentia : natus est vitulus monstrosus, ergo prétendit malum Alleniannie ? Cur non Italis, quum tamen Italiam istis temporibus maximis bellis attritam sciamus ? Verum quidem est, quod per universam Allcmanniam facta est insigniset inaudita rusticorum contra dominossuos conspiratio et tarn nobiles quam monachi rubere compulsi sunt de suis locis ad civitates muratas, ne incideienl in manus rusticorum furientium. Sed nuniquid id propter viiulum tuum factum est? Id potissimum fecerunt tua pestifera scripta, quibus ruslicos et plebeios contra nobiles et religiosos concitasti, et baec evangelii lui novi perfeclio, hic fructus. »

1 Voy. plus haut, p. 200-201.

'•'Dans un sermon publié en 1Ö22 (Sermon pour le dimanche après l'Ascension du Seigneur), Luther dit : « Ici la raison s'écrie : Pourquoi ne pourrait-on pas prêcher l'Évangile tout simplement, tout rondement, sans qu'il y ail des révoltes dans le monde? Alois tout irait bien ! C'est le diable qui parte ainsi; car lorsque je crois et prêche que seule la foi dans le Christ opère et dirige tout, je me heurte aux singeries du monde entier, je contredis ce que les plus sages et les plus saints des hommes ont pensé jusqu'ici. Aussi ne peut-on toi« rer un tel langage. L'enseignement du Christ et celui des hommes ne sauraient marcher de compagnie, l'un des deux doit nécessairement être vaincu. Je dis donc que la foi chrétienne est uniquement fondée sur le Christ, et qu'il ne faut y ajouter ni œuvres surérogatoires, ni lois humaines. Mais beaucoup ne veulent renoncer à aucun prix à leurs lois, à leurs usages; de là les séditions, les dissensions, les révoltes. Voilà pourquoi là où est l'Évangile et la confession du Christ, là surviennent les émeutes et le trouble, car sa parole renverse tout ce qui lui est opposé dans la pensée de l'homme. De même que le christ ne peut cesser d'être le christ, de même d'un moine ou d un prêtre on ne peut faire un chrétien. Par conséquent, là où sont les prêtres et les moines, un incendie doit nécessairement s'allumer, et la guerre est inévitable. « Sämmtl. Werke, t. XII, p. 245-246.

la doctrine des Pères et la loi de sa propre jeunesse '. « J'ose affirmer », dil-il ailleurs en s'adressant à Luther, « que notre religion n'a pas été outragée par Julien l'Apostat comme elle l'est aujourd'hui par tes libelles et ceux de tes disciples; la presse les répand par milliers en tous pays, dans les villes et jusque dans les moindres bourgades. » « Le bruit court qu'un Bundschuh se prépare, et en effet nous pouvons nous attendre à le voir éclater; il ne tardera pas à mettre en pièces tout ce qui est encore debout dans nos vieilles institutions. » Luther veut enrichir par le Bundschuh les mendiants et les nécessiteux; il veut leur abandonner toutes les abbayes (excepté celles des nobles), les couvents, les oratoires des champs, les chapelles de pèlerinages. En vérité, si la chance les favorise, ils auront là, en effet, un joli bénéfice! « Je suis le premier à reconnaître que malheureusement il existe beaucoup d'abus dans le clergé; mais à cause de cela, faut-il donc jeter bas les églises et les monastères? Alors il faut aussi détruire toutes les cours princières, car certes aucune d'elles n'est irréprochable, toutes donnent asile à de nombreux vices! Tu viendrais peut-être encore à bout de ce dessein à l'aide d un Bundschuh; mais comment feras-tu pour anéantir aussi toutes les professions, toutes les conditions humaines? Montre-moi une corporation, un métier, un gouvernement, un état, une vie qui soient absolument exempts de reproche! Tu prétends justifier les doctrines hérétiques en prétextant les iniquités et les scandales du clergé, et par de tels discours tu flattes adroitement et doucereusement le peuple. Tu ne peux accuser Emser ni moi s de vouloir défendre et soutenir les vices

1 Cité dans le : Gloss und Comment, uß LXXX Artikeln und lietzereijen der Lutherischen, Bl. L".

8 Jérôme Emser, dans un avertissement contre le soi-disant Ecclésiaste, Bl. M*, N4et R, s'exprime ainsi : ■ Il est quelques abus qui me déplaisent tout autant qu'à Luther, et je loue les hommes éclairés et savants qui ne combattent ces nombreux abus qui s'enracinent encore tous les jours parmi nous, que par devoir et charité chrétienne, avec bon sens, mesure, sagesse et tous les égards convenables, non pour médire des évéques, mais pour affaiblir et extirper tous les scandales qui répugnent à leur loyauté et leur sont insupportables. Mais Luther diffdme, maudit, tonne, se démène, rage comme un chien furieux, sans raison, mesure ni sagesse, et l'on s'aperçoit bien vite que ses discours ne proviennent pas d'un esprit de charité, mais d'un sentiment de dépit, de colère, d'envie et de haine. Il ne parle point pour améliorer, mais pour détruire; il en veut moins aux abus qu'aux archevêques et aux évéques, simplement pan-e qu'ils sont évéques et archevêques. » « Il est incontestable que nous avons donné à nos accusateurs de grands sujets de prendre le ton qu'ils affectent, que notre vie a été mauvaise, corrompue, que notre passion pour les honneurs et pour l'argent est notoire, car il semble que nous voulions accaparer le monde entier et faire tout entrer dans notre sac. » • Il se pourrait bien que beaucoup, non-seulement d'évêques, mais de simples ecclésiastiques, aient montré trop grossièrement leur cupidité au grand jour, qu'ils aient inventé et ajouté de nouveaux motifs, plausibles en apparence, de grossir la dime qui leur est due. Il s'en trouve aussi qui prodiguent l'argent,

et les scandales des clercs! Que Dieu nous en préserve! Rien plutôt voudrions-nous t'aider à déraciner le mal là où la chose serait raisonnable et juste, et où nous y pourrions apporter quelque remède. Mais Jésus-Christ ne nous a jamais indiqué le chemin où tu marches avec tant d'emportement et d'orgueil. Il ne nous a jamais parlé d'Antéchrist, de filles publiques, de repaires du diable, de forfaits hideux; il ne s'est pas servi des injures inouïes que tu profères, parlant sans cesse, outre cela, de glaive, de sang, de mains sanglantes! O Luther, jamais l'exemple du Christ n'a pu te tracer une pareille voie, car le Christ était doux et humble de cœur! Tu accables l'Eglise d'injures; tu la diffames publiquement, devant le monde entier, aux yeux des chrétiens, des hussites, des Juifs; tu ne cesses de l'outrager par tes mille petits livrets, et tu t'élèves non-seulement contre tes frères, mais contre le Père commun des fidèles, contre le Pontife suprême de Dieu! Cependant, malgré tant de rage, tu ne fais rien qui vaille; tu n'arrives ni à aider ni à corriger les âmes. Tu ne réussis qu'à faire naitre les scandales; tu es cause de cent mille péchés de médisance et d'insulte. A tout cela, tu mêles beaucoup d'erreurs, et tu gâtes toutes choses; tu fournis et conseilles des moyens illégaux et antichrétiens d'abolir les églises et les monastères. » « Luther », dit plus loin Cochheus, « ne recrute ses partisans que parmi les poètes, les paysans, les ennemis des prêtres ou les pauvres hères qui espèrent gagner quelque chose au Bundschuh. Ceux-là ne se préoccupent guère de sa doctrine! Les luthériens ne suivent leur chef qu'autant qu'il s'emporte contre la prêtraille et les riches marchands. Si, grâce au Bundschuh, ils pouvaient happer les biens des prêtres et l'argent des gros bourgeois, abolir les redevances et les dîmes, ils redeviendraient ensuite bien volontiers tout aussi bons chrétiens que l'ont été leurs parents '. »

et pourlesquels un évêrhé est un morceau trop petit. » 'Que le Dieu tout-puissant nous accorde la grâce de nous connaître nous-mêmes, d'améliorer notre vie, chacun selon notre état, et nous donne la force d'édifier de nouveau le peuple, afin que non-seulement notre doctrine, mais notre vie soit droite, féconde et sainte! « — Voy. aussi les passâmes cités par VV'aldau, p. 38-40.

1 Glost und Comment, auf den 1 8 Artikeln. Bl . B. C. '. Gloss und Commrnt. auf 1 54 Artikeln, Bl. A3. N4 et B1-2. - Si vous croyez que Luther vous prêche une saine doctrine, pourquoi ne l'adopiez-vous pas? Pourquoi louez-vous les discours des réformateurs, et dès que quelqu'un met ces discours en pratique vous scandalisezvous aussitôt de l'innovation ? Si vous, moines vagabonds, vous, prêtres nouvellement mariés, vous n'en observez rien, quel enseignement de Luther mettezvous donc en pratique? c<ir il écrit et enseigne des choses encore plus grossières. » (Bl. A *.) Luther s'efforce de détacher les chrétiens de l'unité de l'Église pour les joindre à la troupe bohème des hussites : ■ Et cependant, Luther, toimême, il n'y a pas bien longtemps, tu avais coutume de blâmer les héiéliques, non-seulement dans tes écrits, mais publiquement, témoin le jour de la dispuie

Charles de Bodmann écrivait à son tour : « Même quand Luther, saûs doute pour se faire bien venir de son électeur, répète que l'homme du peuple ne doit pas avoir recours à l'épée, ses libelles excitent à la révolte et flattent toutes les passions. Comme on les répand à profusion et par tous les moyens, il est impossible que l'émeute n'éclate, et n'amène la ruine complète de l'ordre social. Les évêques et autres supérieurs ecclésiastiques sont, à ses yeux, des homicides et des brigands dont on est tenu de détruire le gouvernement et qu'il faut à tout prix expulser du pays. Mais quel système religieux érigera-t-il sur les débris de l'ancien? En vérité, nul hérétique, avant Luther, n'a jamais fait de plus étranges réclamations que les siennes! Il veut que chacun puise sa propre foi dans l'Écriture et soit lui-même juge de l'orthodoxie delà doctrine qu'on lui expose. Or c'est ouvrir la porte à l'anarchie; des disputes sans fin éclateront, et l'on verra s'élever et s'entre-dévorer des sectes de tout genre '. »

« Nous autres chrétiens », dit Emser dans l'Adresse à l'Empereur qui précède son Avertissement contre le faux ecclésiaste et véritable archihérétique Martin Luther (1524), « nous ne sommes plus appelés chrétiens par les hérétiques; nous sommes à présent des papistes, et les hauts feudal aires, électeurs, archevêques, évêques, princes du Saint-Empire, attachés à l'Église romaine et tes fidèles sujets, sont outrageusement honnis, méprisés, persécutés, poursuivis et excités les uns contre les autres. Tous doivent accepter d'un cœur résigné

de Leipzig, où tu as dit devant tout le monde : « Le docteur Eck me représente comme étant le disciple zélé et le protecteur du parti de Bohême. Que Dieu lui pardonne cette calomnie qu'il m'adresse devant tant de hauts personnages! L'idée de causer une scission criminelle ne m'est jamais venue à l'esprit et me restera toujours étrangère; car les hussites, de leur chef et de leur propre autorité, se sont séparés de l'union, et bien que le droit divin fût de leur côté, cependant le droit divin qui doit tout primer consiste dans la charité, dans l'union de sentiment. » « Luther, relis maintenant ces paroles, et tâche de n'en point rougir! » Luther brise et rompt le bercail du Christ : ■ L'un dit : Je suis bon luthérien, j'aiderai les prêtres à quitter leurs presbytères. L'autre dit, au contraire : Moi, je suis pour le Pape, et je demeure dans l'ancienne foi. D'où vient une telle division dans l'unique Église du Christ? O Luther, tu n'es pas entré dans le bercail par la porte! J'ai peur, ou pour mieux dire je ne doute aucunement que tu ne sois le voleur et l'homicide contre lequel Jésus-Christ nous a mis en garde. Nous savons bien qu'il a ordonné a Pierre de paître ses brebis, mais de toi et de ta mission nous ne savons absolument rien, car tu n'as pour 1 appuyer ni l'Écriture ni d'autres témoins. » Gloss und Comment, auf den 18 Artikeln. Bl. A3, et B. — Voy. Bl. D., la raison pour laquelle Luther n'en appelle jamai- aux hussites, mais toujours aux Bohèmes, « bien qu'en Bohême, dans beaucoup d'endroits, il y ait de bons, fidèles et pieux chrétiens, qui ne se sont pas sépares de nous -.

1 Lucubratione», p. 73. Bodmann, à l'appui des jugements qu'il porte sur Luther, cite une instruction de ce dernier publiée en 1523 : Motifs pour lesquels une assemblée chrétienne ou communauté chrétienne a le droit et le pouvoir d'apprécier toutes lei doctrines et d'élire ses docteurs. Nous reviendrons plus tard sur cet écrit.'

les horribles injures, les ignominies grossières dont la bouche calomniatrice de Wittemberg, dont Luther, qui se donne pour un ecclésiaste, un prophète, un évangéliste, charge et accable nos pères et nos seigneurs, Sa Sainteté le Pape, Sa Majesté Impériale, les princes et les évéques du Saint-Empire romain. Dans quelques-uns de ses premiers ouvrages, il se vante effrontément de redouter aussi peu la défaveur de l'Empereur et du Saint-Père qu'un âne craint de laisser tomber un sac. Nos évéques les plus vénérables, il a coutume de les appeler ânes, fantoches, niais, nigauds, assassins des âmes; les princes du Conseil de régence sont à ses yeux des blasphémateurs et des fous. Il ne se gêne point pour leur dire publiquement, en pleine figure : Jean l'imbécile s'entendrait, mieux à gouverner que vous ! .le ne veux pas répéter ici toutes les paroles grossières, ignobles, par lesquelles cette bouche impudique blesse les oreilles modestes et les cœurs chastes. » Emser conclut de tout cela que Luther n'est ni un véritable ecclésiaste, ni un prophète, maisbieD un de ceux dont Jésus-Christ a dit : Gardez-vous des faux prophètes!

Il reconnaît Luther pour faux prophète à vingt signes indubitables, dont voici les principaux :

Les vrais prophètes, apôtres et prédicateurs évangéliques n'ont pas coutume de se vanter comme lui. Luther n'admet pas qu'en dehors de lui quelqu'un puisse avoir quelque valeur : lui seul est tout. 11 méprise et déshonore également les morts et les vivants; il assure que nul docteur ni Père de l'Église n'a, jusqu'à lui, compris l'Évangile, el qu'avant lui, personne ne l'avait prêché selon son vrai sens. A diverses reprises, Emser fait ressortir dans les paroles de Luther uue contradiction flagrante : « D'un côté », dit-il, « il se plaint d'être condamné par Kome sans avoir été entendu ni réfuté, et soutient qu'il n'a pas été mis en état de plaider l'excellence de sa cause devant les évéques; de l'autre, il déclare ne reconnaître à personne ici-bas le droit de le juger; il ne souffrira pas, dit-il, que sa doctrine soit attaquée, ou par les hommes, ou par les anges. Et maintenant je voudrais qu'il me dise à quel tribunal veut s'en remettre celui qui prétend n'avoir déjuge ni au ciel ni sur la terre '! »

- Luther recherche la faveur et l'amitié du monde, et ce n'est point là le fait d'un vrai prophète. 11 a séduit presque la moitié des chrétiens, c'est-à-dire : les prêtres impudiques, auxquels il permet et conseille de prendre femme; item les femmes, pour lesquelles il a considérablement élargi le frein conjugal; item les moines et les religieuses que leur règle gênait, et auxquels il laisse toute liberté, malgré leurs vœux, de s'échapper el de courir le monde, et cela afin

1 Bl. C*. et B».

que, comme la reine de Chypre, il ne soit pas trouvé le seul coupable; item les nobles auxquels il a dédié son livre de réforme, et qu'il exhorte à faire ce que bon leur semble de leur épée, bien qu'ils ne soient que les serviteurs et les sujets de l'Empereur; item le simple peuple, auquel il promet la liberté, lui répétant qu'un chrétien indépendant ne doit être soumis ni aux hommes ni aux lois. A tous ces gens, Luther met un doux oreiller sous la tête; il les attire tous à lui par des caresses et des flatteries. »

« Les véritables prophètes, apôtres et prédicateurs », dit encore Cochlaeus, « portent le peuple de Dieu à l'amour de la concorde et de la paix; les faux prophètes, au contraire, lui enseignent qu'il doit tremper ses mains dans le sang des prêtres. Car Luther l'a dit ouvertement : quand bien même une grande tempête s'élèverait et déracinerait de ce monde le Pape et les évêques, il ne faudrait qu'en rire, et c'est d'un pareil sort qu'il les menace. S'il vit, il ne leur laissera pas, dit-il, un seul moment de paix ; s'il meurt, ils seront encore moins en sécurité, car ce sera surtout après sa mort que les grands coups seront frappés '. »

Emser s'attache avec un soin particulier à réfuter la doctrine luthérienne par excellence : la justification par la foi seule. L'Ecriture en main, il expose dans toute sa pureté l'enseignement catholique sur les bonnes œuvres, « doctrine que tous les vrais prophètes et apôtres du Seigneur ont constamment enseignée ».

Sans la foi, il est vrai, les bonnes œuvres n'existeraient pas, puisque sans la foi, qui doit partout avoir le premier rôle, nulle action ne serait agréable à Dieu. « Mais si les bonnes œuvres, accomplies dans la foi et inspirées par la charité chrétienne, ne sont ni méritoires ni efficaces pour la vie éternelle, pourquoi donc Jésus-Christ a-t-il enseigné que celui qui donne un verre d'eau froide aux lèvres altérées recevra la récompense d'un si modique service? Pourquoi a-t-il annoncé qu'au jour du jugement, s'adressant à ses élus, il leur dira : Venez, les bénis de mon père, car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger, etc.? Que si une aussi petite chose qu'un verre d'eau a son prix devant Dieu, quels mérites n'amassent point les fervents religieux qui se mortifient durement, qui affligent leur corps, qui dévouent leur vie pour l'amour de Dieu? Que ne méritent pas les malheureuses veuves, les époux chrétiens, qui portent le même fardeau, partagent le même travail, et élèvent leurs enfants dans la crainte de Dieu et la vertu? Item que ne méritent pas les bons serviteurs qui obéissent fidèlement à leurs maîtres pour l'amour de Dieu, qui leur sont soumis, et s'efforcent

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