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ALLIANCE D'ULRICH DE WURTEMBERG AVEC LES PAYSANS

forêt Noire. Il les pressait tous de faire cause commune avec lui, de le servir, promettant de les conseiller, de les défendre et de les seconder. Ses reitres faisaient de continuels voyages dans le Hegau. A la fête patronale de Hilzingen, village situé à l'ouest de Hohentwiel, les paysans du Hegau, auxquels s'étaient joints ceux du Klettgau, ayant formé une vaste conjuration, Ulrich essaya de les gagner à ses vues. Ses émissaires allèrent dire aux paysans « que le duc avait de l'argent, grâce auquel on pourrait tout de suite commencer le jeu ». Le conseil de Fribourg en Brisgau écrivait le 7 septembre : « Ulrich organise un Bundschuh. Ceux de Bâle lui ont prêté deux mille florins sur Mömpelgard. » Capito, prédicant de Strabourg, s'occupait activement, avec Egenolf Roder de Diersbourg et d'autres luthériens considérés, des moyens de trouver de l'argent pour Ulrich, qu'il s'agissait d'aider à recouvrer ses États1.

Nombre de chevaliers bannis, réfugiés en Suisse depuis la dissolution de l'armée de Sickingen, avaient rejoint Ulrich. Dépossédés, « sans feu ni lieu », ils étaient avides d'émeutes et de bouleversements, et partisans de tous ceux qui y poussaient. Ils affectaient de prendre chaudement à cœur les intérêts des paysans qu'ils avaient autrefois ruinés par leurs guerres privées et leurs guets-apens2. Le plus intime compagnon d'Ulrich, le sanguinaire Hans Thomas d'Absberg3, plusieurs bannis ayant autrefois fait partie de la ligue

1 Voy. ses lettres dans Schreiber, t. I, p. 78, 82, 86, 105. — Chmel, Acienstûcke, l. II, p. 250. — Klupfel, t. II, p. 280. — Voy. Staluv, t. IV, p. 260, note 2. Ulrich entra aussi en relation avec la noblesse du Hegau, mais ces relations n'eurent point de suite. — Voy. Beger, p. 581-582.

2 Une chanson du temps fait dire aux « gentilshommes déchus » (voy. plus haut, p. 438, note 1):

Nous sommes de l'ordre des chevaliers,

Mais maintenant, devenus pauvres,

Nous prétendons nous relever,

Nous voulons retourner près de nos femmes et de nos enfants,

Loin desquels on nous a proscrits

Nous voulons recouvrer nos châteaux,

Le peuple nous aidera,

Et nous tomberons comme des loups

Sur les hordes des prêtres!

Nous les chasserons tous,

Nous les mettrons tous h mort,

Et nous boirons leur vin.

La parole divine ne dit-eile pas

Que nous devons nous conduire en chrétiens,

Et vivre comme des frères?

3 Voy. Baader, Th. d'Asberg, p. 150, 157, 16i). Les rançons extorquées par Hans Thomas à ses victimes furent à diverses reprises déposées à Mömpelgard, chez un fidèle serviteur d'Ulrich, pour être ensuite restituées à Thomas. Le bandit luimême demeurait souvent des semaines entières chez Ulrich. Il coupa les doigts à un chapelain de l'archiduc Ferdinand, et outre cela le mutila de la manière la plus atroce. Lorsque Ferdinand apporta ces faits à la connaissance du conseil de Nuremberg, il lui fut répondu (février 1525) que l'archiduc n'avait qu'à agir

de Sickingen, Hartmuth, de Cronberg, Schwicker de Sickingen, excitaient les Bohèmes à envahir la Bavière et. à porter jusqu'en ce pays l'incendie et la révolte1. Jean de Fuchsteiu, longtemps chancelier de l'Électeur palatin et membre du Conseil de régence, aventurier hardi, aussi rusé que libertin*, était le plus adroit chargé d'affaires d'Ulrich. En janvier 1525, il l'avait envoyé en ambassade secrète auprès de François Ier, dont il s'agissait d'obtenir de nouveaux secours d'argent. Ulrich faisait savoir au Roi par l'entremise de Fuchstein « que la chance lui souriait, qu'il était en état de réunir une vaillante troupe de fantassins et de cavaliers, parmi lesquels se trouvaient en grand nombre des sujets des princes autrichiens, ces ennemis du Roi et les siens; qu'il ne lui manquait plus qu'une petite somme d'argent, et qu'il le suppliait de lui avancer quinze mille couronnes3 ».

Le moment de commencer les hostilités était venu, et, au dire d'Ulrich, il ne pouvait s'en présenter de plus favorable, car l'Empereur, pendant l'hiver de 1524-1525, se verrait forcé d'employer ses principales et meilleures forces à la campagne d'Italie. S'appuyant sur les secours promis par François, Ulrich avait attaché à son parti cinquante à soixante mille Bohèmes, parmi lesquels on s'entretenait déjà de l'opportuuité d'envahir les Etats de l'archiduc Ferdinand. Enfin le duc Ulrich lui-même avait peu à peu rassemblé une trentaine de bannières de toutes nuances. Sur ces bannières se voyaient « de grandes croix blanches, avec devises françaises * ». Les soldats étaient presque tous Suisses; Schweikard de Sickingen le rejoignit bientôt avec deux cents reitres. Hans Millier lui fournit quelques centaines de paysans; les villes de Soleure et de Bàle lui envoyèrent des armes, et le prédicant Jean Geyling se chargea d'enflammer le courage des troupes.

Pendant ces apprêts, de nombreux soulèvements de paysans éclataient au sud-ouest de la Souabe.

Dans l'Algau, pays montagneux situé entre le Lech et l'Argen, le nouvel Évangile avait fait jusque-là peu de partisans5. Mais à dater des premiers mois de 1525, les prédicants ayant parcouru ces contrées, démontrant aux paysans que les autorités les avaient honteu-

auprès des états de Bohême et qu'a solliciter les princes; que c'était là le seul moyen de venir à bout de Thomas et de ses auxiliaires, puisque les princes lui servaient de receleurs. — Baader, p. 179-1 iî

1 Pour plus de détails, voy. Jörg, p. 157-172. Lettre de Ferdinand du lï mars 1525, dans LAN/., Correspondenz, t. I, p. 15î.

2 Voy. plus haut, p. 2S5.

3 Zimmermann, t il, p. 46.

4 kir/.LER, Sahbata, t. I, p. 'M\'i

5 Voy. Zimmermann, t. il, p. I2i

sèment opprimés « par le servage, l'impôt d'héritage et autres charges », et qu'ils devaient se réunir, jurer de prêter main-forte à l'Évangile, et aider à assurer son triomphe, les paysans se soulevèrent.

Nous n'avons pas cru mal faire -, disaient naïvement les vassaux de l'abbaye de Roth dans une adresse à leur prince-abbé (14 février l.")25). Des clercs, des savants sont venus chez nous, et nous ont parlé. Nous les avons écoutés longtemps, et ils nous ont appris que nous autres, pauvres gens, nous avions été partout écrasés. Ils nous ont informés que, non pas dans un seul endroit, mais dans un grand nombre de domaines, les pauvres se révoltaient. » « Les gens trèssavants que personne ne peut contredire nous ont enseigné que le Seigneur Dieu avait fait des lois, et comment il les avait faites; ils nous ont dit que ces lois étaient seules véritables, et que l'étude du saint Évangile prouvait clairement qu'un homme n'est pas au-dessus d'un autre. » « Outre cela, nous entendions répéter que les sages de la ville étaient du même avis, et approuvaient les discours de ceux qui étaient venus vers nous '. » Le même jour, les paysans du haut Algau déclaraient s'affranchir de toute corvée, dîmes, impôts, etc., refuser toute obéissance à leurs seigneurs et ne plus reconnaître de maîtres2.

L'émeute de l'Algau avait été soulevée par les paysans de Kempten, depuis longtemps en lutte presque continuelle avec leur prince-abbé à propos de vraies ou de prétendues vexations. A les entendre, Sébastien de Breitenstein, leur seigneur, ne tenait aucun compte des anciennes conventions 3. Le ferblantier Knopf de Luibas, comme il l'avoua lui-même plus tard, entraîna tous les mécontents; puis lui et ses partisans gagnèrent à leur parti les sujets de l'évêque d'Augsbourg, du comte de Montfort, du sénéchal de Waldbourg et de toute la noblesse avoisinante. Les paysans de Kempten, qui, le 21 janvier 1525, avaient pris la résolution de porter devant les tribunaux leurs différends avec le prince-abbé, changeaient maintenant d'avis, et se déclaraient résolus à trancher la querelle avec l'épée. « Ils étaient assez forts », disaient-ils, « pour se passer de la justice *. » Le 24 février, tout l'Algau était sous les armes « pour le maintien de l'Évangile et pour le droit divin ». Leprédicant Hans Ul d'Oberdorf avait persuadé aux

1 Voy. Jonc, p. 139. — RonuNG, p. 128.

- Chronique de Werdenstein, dans Baumann, Quellen, p. 486. Voy. les yriefs des vassaux de l'abbaye et la réponse du prince-abbé du '■•-\'t janvier 1525. — Voy. le protocole des états tenus à Obergiinzbourg, dans Baumann, Acten, p. 51-81. — Voy. aussi les plaintes du prince-abbé, après l'apaisement de l'émeute, cl la réponse que lui firent ses sujets, p. 329-342.

• Tour plus de détails, voy. Baumann, ObcrschicüHschc Bauern, p. 3-7. — Voy. .iiissi les aveux de Knopf, dans Baumann, Acten, p. 378-387. En terminant ses laralions, il avoue « qu'il a été le promoteur et le provocateur de toutes les entreprises révolutionnaires de l'Algau ..

insurgés « que le duc de Saxe, avec une armée de soixante mille hommes, s'apprêtait à venir défendre avec eux l'Évangile ' ».

En même temps que les montagnards de l'Algau, les paysans du lac de Constance, de la vallée de Schüssen, et la population de Baltringen, au-dessus d'Ulm, sur le Ried, se soulevaient à leur tour, excités par un certain Hurlemagen, « marchand perdu de mœurs ». Une armée d'environ dix-huit mille hommes se trouva bientôt rassemblée, et ne tarda pas à nouer d'intimes relations avec le prédicant de Memmingen, Christophe Schappeler, le plus fougueux agitateur de la haute Souabe. Schappeler avait dit un jour en chaire que les laïques des deux sexes étaient maintenant beaucoup plus instruits que les misérables prêtres impies, ces « mouches sordides », qui, par intérêt personnel, avaient tenu la vérité si longtemps captive. Les laïques, bien mieux que les clercs, étaient en état d'annoncer la parole de Dieu; mais jusqu'à présent tout ce qui s'était passé n'était qu'un jeu. Le règne de la justice ne pouvait s'établir sans être précédé d'angoisse et de douleur. S'appuyant sur la Bible, il avait démontré à son auditoire que les dimes étaient annulées par le Nouveau Testament, et que les seigneurs péchaient grièvement en exigeant des redevances et des taxes 2. Son disciple le plus influent, le pelletier Sébastien Lotzer, prêchait le communisme apostolique : < Au temps des apôtres, lorsque les Juifs se convertirent à la foi », disaitil, « toutes choses étaient communes entre les frères; tous alors étaient bons chrétiens; nous ferions bien d'imiter cet exemple. » « Nous ne réclamons le bien de personne », disait-il encore; et néanmoins les bourgeois propriétaires avaient de fort bonnes raisons de craindre que le prolétariat soulevé « ne pillât et n'incendiât les demeures des riches, et ne s'emparât de leurs biens* ».

Le pelletier Lotzer et le chef des révoltés de Baltringen, maréchal ferrant de son état, ayant réuni leurs bandes à Memmingen (7 mars 1525), formèrent entre les habitants de l'Algau, des bords du lac de Constance et de Baltringen une association puissante qui prit le nom d' « Union chrétienne ». Elle prétendait n'avoir d'autre but que l'exaltation de l'Évangile et le maintien du droit divin. 11 était dit dans les articles de l'Union : « Les curés et vicaires qui oseront s'opposer à l'Évangile recevront leur congé » (c'est-à-dire, seront chas-

1 Chronique de Werdenslein, dans Bai mvw. Quellen, p. 588. Il ressort clairement de quelques autres relations du temps que les révoltés avaient compté sur l'appui de Frédéric de Saxe. — Voy. OEchsli:, p. 160.

4 Voy. An\, t. II, p. 492. — Baowann, .Icten, p. 1-2. — Quelques-uns de ceux qui, à Memmingen, refusèrent de payer la dime, déclarèrent au conseil qu'ils avaient tous entendu dire que nulle part la sainle Écriture ne faisait un devoir aux chrétiens de payer la dime ». — Voy. Rohling, p. 107.

3 Voy. ROHLING, p 117-125. — Naumann, Obershwäbische Bauern, p. 23-24.

ses du pays); on disposera de leurs cures. Les vassaux des princes et des seigneurs entreront dans l'Union, ou seront obligés dequitter le pays, avec femmes et enfants. Les ouvriers et les soldats, en ce moment absents, ne devront s'opposer en rien à l'Union, mais au contraire l'avertir de tout péril pouvant la menacer et, en cas de danger, se hâter de retourner dans leur patrie pour contribuer à son salut. Les dîmes, rentes et redevances ne seront pas payées jusqu'à la future réorganisation de la constitution. L'Union chrétienne déclarait à la ligue souabe « qu'elle n'avait d'autre but que l'établissement du droit divin, qu'elle était décidée à se soumettre à tout ce qu'il réclamait, et ne reconnaissait d'autre juge dans sa cause que la seule parole de Dieu *. Le conseil de la ligue « appréhendait fort » que l'Union chrétienne n'eût des intelligences secrètes avec Ulrich de Wurtemberg1.

Pendant ce temps, à la tête de ses compagnies, Ulrich s'était mis en campagne pour reconquérir son domaine. Après la victoire, il se proposait d'envahir la Bavière et de la mettre à feu et à sang, pour se venger des ducs bavarois qui, jadis, avaient pris une part active à son bannissement 2. Ses soldats étaient mal équipés, il avait une artillerie insuffisante; mais il espérait que le conseil de régence autrichien, faible et peu sympathique à la nation, ne ferait pas grande résistance, et que la population viendrait au-devant de lui avec empressement, dès qu'il aurait mis le pied sur le sol du Wurtemberg3. « Il s'empare de tous les vivres », écrit à son sujet le 28 février le conseil de Villingen à celui de Fribourg; « il ne donne rien à personne. Au village de Denkingen, il est entré à l'improviste dans l'église; lui et ses soldats ont pillé tout ce qui s'y trouvait. Nous savons de source certaine qu'il n'a pas plus de cent chevaux et de dix mille Suisses. Ses gens sont indisciplinés, dissolus, mal équipés ; peu ont des fusils, et beaucoup n'ont point d'armes du tout. » Le 2 mars, le conseil de Villingen écrit encore que quelques bandes de Suisses et de paysans commencent à abandonner le duc : « Ses hommes s'égrènent par cinq, six, dix, quinze, vingt. Hans Müller, le chef des paysans de Stühlingen, a déjà opéré sa retraite, entrai-

1 ISAUMAXN, Oberschwäbische Bauern, p. 25-38. — CORNELIUS, Zur Geschichte de Bauernkriegs, p. 41-44.

2 Voy. ces relations dans Vogt, Bayerns Stimmung und Stellung, p. 41-48.

3 Un document impartial, une lettre du chevalier Sébastien Schilling au duc Guillaume de Bavière, prouve claire ment qu'Ulrich pouvait compter sur l'appui des paysans. < Les gens des campagnes - , écrit Schilling le 25 février 1525, « ne s'opposeront point au duc Ulrich, car ils aiment mieux avoir un maître que vingtquatre; on leur a promis beaucoup de faveurs et de privilèges, mais on a peu tenu. En résumé, les paysans sont très-peu disposés à accorder aux conseillers de la Régence autrichienne leur confiance et leur foi. » — Voy. Jörg, p. 413. — Vogt, p. 40-41.

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