FORFAITS DE WEINSBERG
aujourd'hui, au moment où tu vas exécuter ta dernière danse? » Il lui ôîa de la tête son chapeau à plumes, et s'en coiffa, disant : < Tu l'as porté assez longtemps, je veux être seigneur à mon tour! » A peine le comte avait-il fait trois pas sur le chemin du supplice qu'il tomba mort sur le sol, percé de cent coups de pique. La Hofmann plongea alors un couteau dans ses entrailles, et cira ses souliers avec la graisse qui en tombait. Jacques Wirt endossa e pourpoint de damas de la victime; en cet équipige, il se présenta devant la comtesse et lui dit : « Femme, comment me trouves^tu ainsi? » On fit main basse sur les joyaux de la veuve, on la dépouilla même d'une partie de ses vêtements, puis on la fit monter avec ses femmes sur un tombereau de fumier qui devait la conduire à Heilbronn. La populace de Weinsberg l'accompagnait en l'abreuvant d'outrages. « Tu es venue parmi nous en carrosse doré », lui criait-on, « et tu t'en vas dans une charrette de fumier! » D'un courage tranquille, l'infortunée, songeant sans doute à la semaine mainte qui venait de s'écouler, répondit avec calme : « J'ai commis beaucoup dépêchés! Le Christ, le Sauveur sans tache, est entré à Jérusalem le jour des Hameaux parmi l'allégresse du peuple; bientôt après il a été crucifié, non pour ses péchés, mais pour les nôtres! Ou'il me console ' ! »
Les autres gentilshommes* périrent de la même façon que le comte; on éleva les jeunes pages au bout des piques; puis on les acheva.
Le bruit des atrocités commises à Weinsberg se répandit rapidement clans toute l'Allemagne « comme un raie d'agonie », excitant partout un profond sentiment de honte, un ardent désir de vengeance. « Chacun », dit un chrouiqueur, « méditait au fond de sonâme la grande iniquité, l'inhumaine barbarie des paysans évangéliques. Comment gouverneraient-ils, si le jeu continuait à leur réussir? Les paysans ne s'étaient-ils pas conduits en véritables Turcs? N'étaitce pas ainsi qu'agissaient les infidèles, lorsqu'ils étaient victorieux et répandaient lamentablement le sang chrétien, aussi bien celui des vieillards que celui des jeunes gens3? »
Au conseil de guerre des paysans, où se discutaient les plans
1 La comtesse se réfu-ia plus tard chez son frère l'archevêque Georges de Liège, puis chez sa demi-sœur Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, où elle mourut en 1037. HENNE, Mist, du règne de Charte» V en Belgique, t. IV, p. 80.
ä Pour les listes îles victimes, et tous les documents concernant les événements de Weinsberg, voy. Stalin, t. IV. p. 286, note 1-3.
3 Thoman'i ll'eissenhorner Historie, dans BaoHANN, Quellen :ur Gesch. des Bauernkriege in Oberschwaben, p. 90. — - L'ancien proverbe populaire qui affirme » que la hache n'est jamais plus tranchante que lorsqu'un paysan dévient seigneur et maître », ne ment point -, dit llaarer dans (.oui r., p. 1 15).
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des saintes armées, Florian de Geyer proposa de brûler et de raser tous les châteaux forts, un noble, pas plus qu'un paysan, ne devant avoir plus d'une porte à sa demeure. Les couvents, disaient ses compagnons, devaient aussi être détruits et les moines contraints de labourer et de défricher le sol, comme de simples cultivateurs. Ces résolutions furent adoptées à l'unanimité, et il fut convenu qu'on allait commencer par obliger Heilbronn à entrer dans la « Fraternité chrétienne ». Ensuite on pénétrerait par le territoire de Mayence dans l'évêché de Wurzbourg, où l'émeute se montrait déjà toute-puissante. Le 17 avril, Götz de Berlichingen' fut élu général. Avant de quitter Weinsberg, 1' armée évangélique » reçut des comtes de Hohenlohe deux coulevrines et un demi-quintal de poudre, avec l'assurance que « les seigneurs ne souffriraient pas que leurs sujets fissent aucune résistance aux révoltés4 ». Heilbronn fut prise « à aussi peu de frais que Weinsberg ». Depuis la révolte de la haute Souabe, une « Fraternité » s'y était formée. Elle tenait ses assemblées secrètes chez un boulanger-cabaretier; dans la ville et dans les villages environnants, tout depuis longtemps se préparait en secret pour un « soulèvement chrétien. » On avait soumis les douze articles à l'appréciation des paysans. Un des meneurs, les pressant de se déclarer, leur disait : « Allons, courage! vous êtes des hommes libres! Oui vous oblige à payer les tailles, les redevances, les dîmes? A l'œuvre donc! La corporation des vignerons ne vous abandonnera pas! » « Frères », s'était écrié un soldat qui avait autrefois servi sous Sickingen lors de la campagne de Trêves, « que le Bundschuh se lève enfin! » Jacques Rohrbach était le plus violent agitateur d'Heilbronn. « Mes amis », disaitil aux conjurés attablés avec lui le 1er avril dans la maison du boulanger autour de la friture et du vin blanc, « c'est maintenant que nous allons commencer une vie chrétienne! c'est maintenant que la horde des paysans va se signaler! » « Nous commencerons par punir les prêtres », disait un autre, « puis nous passerons aux seigneurs; nous prononcerons la sentence de tous ceux qui nous ont affamés; que le châtiment de Dieu les atteigne! Leurs maisons vont devenir les nôtres! » A l'assemblée de Flein, où les « frères » d'Heilbronn et huit cents paysans se trouvaient réunis, on adopta, sur la proposition de Bohrbach, la résolution suivante : « Comme celui qui possède plus que son frère est strictement obligé de l'aider et de le secourir, il faut mettre la main sur les propriétés des chevaliers de Saint-.lean, et partager entre les bourgeois tout ce qui s'y trouvera
1 Voy. Stalin, l. IV, p. 296, noie 3. s Dans OEohsle, p. 109-110.
L'ARMÉE ÉVANGÉLIOUK A HEILBRONX. 1525. 533
Les champs seront répartis entre les pauvres; les moines et les religieux seront chassés. » Vers le milieu d'avril, presque toute la corporation des vignerons d'Heilbronn était en bonne intelligence avec les émeutiers, et, dans la ville même, un parti puissant s'était déclaré contre le conseil. Ce parti se composait d'ouvriers à leur aise, de bourgeois ayant autrefois servi, et de nombreux prolétaires, dont un inventaire tombé plus tard entre les mains des princes va nous permettre d'apprécier les ressources : l'un d'entre eux « ne possède rien qu'un bois de lit, un traversin et deux oreillers, sur lesquels sont couchés ses six enfants » ; un autre « n'a qu'une table, un petit lit et quatre enfants » ; un troisième « a pour tout bien, lui et ses quatre enfants, un vieux lit, une cruche et une cuirasse . Tous étaient d'avis qu'il fallait sans délai défendre l'Evangile, soutenir la cause de Dieu, et - passer les riches au crible ». Le boulanger Hans Müller, surnommé Flux, qui avait visité les paysans dans leur camp, vint redire aux amis d'Heilbronn : « Nos frères se mettent en marche avec une armée si considérable que les ennemis ne pourront jamais en venir à bout. Ils m'ont fait part de tous leurs plans; ils marcheront devant eux aussi loin que le monde est grand. Je les ai vus à l'œuvre à Lichtenstern, où ils ont délruit et brisé tout ce qui se trouvait ! A nous de tomber sur les nonnes et les moines! à nous de châtier les affameurs qui les soutiennent! à nous de faire jouer le glaive ! »
Le conseil d'Heilbronn, « divisé contre lui-même, privé de chef », ne résista pas longtemps. Le dimanche de Pâques, 16 avril, la révolte éclata sur la place du marché. Ceux qui tenaient pour les paysans envoyèrent des messagers à Georges Metzler et à Jacques Kohrbach, les invitant « à se rendre promptement à Heilbronn, parce qu'il serait très- facile d'y pénétrer ». Si les conseillers refusaient d'ouvrir les portes, on ferait sauter leurs tètes pardessus les murs >>. Une bande d'insurgés se rua sur l'hôtel de ville, criant : A mort les scélérats qui sont là dedans! » Ce ne fut qu'à grand'peine que le prédicant de Saint-Nicolas, le docteur Lachmann, ami de Mélanchthon, parvint à les calmer. Lorsque la nouvelle de l'attentat de Weinsberg se répandit dans la ville, « les conseillers tombèrent dans le trouble et le désespoir ». Aussitôt après le forfait, quelques bourgeois qui y avaient pris part ou avaient été de connivence avec les révoltés revinrent à Heilbroun. Parmi eux se trouvait Christian Weyermatm, « dont la pique, encore dégouttante de sang, gardait des débris de cheveux et de chair humaine ». En franchissant la porte d'Heilbronn, il s'était écrié : « C'est maintenant que la danse va commencer pour de