‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 578 sur 630 · L'ARMEE EVANGELIQUE A HEILBRONN · texte numérisé non relu

L'ARMEE EVANGELIQUE A HEILBRONN

bon! Tous les gens à éperons seront massacrés! » Luz Taschenmacher, dont la pique était encore ensanglantée, portait l'habit de gala du comte d'Helfenstein. Hans Waldner était coiffé de son béret et avait son épée au côté; avec eux était aussi le « porcher de Kresbach », un misérable qui avait été des plus ardents au pillage du château, et avait demandé à grands cris la mort du comte.

La « Fraternité » fut d'avis de < faire passer par les piques » tous les grands seigneurs d'Heilbronn : « Nous allons nous faire justice! maintenant cela va marcher! notre fortune commence! les coquins nous ont assez longtemps trompés, leur affaire est claire ! nous ne ferons aucun mal aux pauvres, nous n'en voulons qu'aux riches. On coupera les mains de tous ceux qui ont prêté serment contre nous! »

L'armée de l'union se présenta le mardi de Pâques devant la ville, « demandant à danser à la kermesse d'Heilbronn ». Georges Metzler fit savoir au conseil que lui et ses frères étaient venus pour châtier leurs ennemis les prêtres. Le devoir de la ville était d'accueillir les frères chrétiens, et les bourgeois devaient partager avec eux. Si la Fralernité était repoussée, elle était résolue à mettre en haut ceux qui étaient au dernier rang; mais si on lui donnait entrée de bonne amitié, les chefs se prêteraient volontiers à un accommodement. Le conseil entama les négociations; mais tandis qu'elles se poursuivaient, les paysans pénétrèrent dans la ville, soit quo les portes leur eussent été ouvertes par ordre du conseil, soit que les bourgeois révolutionnaires eussent pris l'initiative. Dès lors, les insurgés furent maitres et seigneurs de la cité. Rohrbach et ses affidés expliquèrent à la population, assemblée sur la place du marché, « qu'ils ne voulaient rien entreprendre contre l'autorité de l'Empereur, et que, dociles à la doctrine de saint Paul, ils avaient pris les armes pour protéger l'Evangile. »

Cette « protection de l'Évangile » commença immédiatement par le pillage de la maison de Saint-Jean. Les lettres, comptes, papiers des chevaliers furent déchirés, éparpillés, jetés dans le ruisseau. Les femmes et les enfants allaient et venaient, transportant du vin, de l'avoine, du linge, de l'argenterie, des objets de ménage de tous genres. Rohrbach établit un marché dans le château, et fît savoir à toute la ville que le butin allait être mis à l'enchère. A la caisse du blé des commendes, on voyait des bourgeois mesurer le froment et l'avoine avec le bâton de justice et les balances municipales; les femmes portaient des soutanes et des aubes de chœur, et s'étaient fait des tabliers avec le linge d'église. « Nous séjournerons quelque temps ici », disaient-elles; « quant aux bourgeois, ils peuvent aller habiter nos villages! » On contraignit les chevaliers de Saint-Jean de s'asseoir tête nue à la table des paysans. « Aujourd'hui, mon petit seigneur , disait un paysan à un chevalier, « nous sommes grands

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maîtres! » Et ce disant, il lui porta un si rude coup qu'il le fit tomber à la renverse. Tout l'argent comptant qui se put trouver fut saisi et partagé. Le couvent de Sainte-Claire dut payer une rançon de 5,000 florins; celui des Carmélites, situé à quelque distance de la ville, en offrit 3,000 et, malgré des promesses formelles, fut trèsendommagé. Partout les paysans faisaient de riches captures ; aussi eussent-ils bien voulu voir se prolonger indéfiniment la « fraternité évangélique ». Leur principal chef, Georges Metzler, reçut pour sa part 13,000 florins. Rohrbach déposa chez une veuve une somme de soixante et onze florins, un rouleau de doubles ducats, des pierres précieuses enchâssées dans l'or, de superbes hanaps en argent, et divers autres bijoux de grande valeur. On vit un bourgeois d'Heilbronn portant sur son dos un sac contenant 1,400 florins, partager la somme avec quatre émeuliers. Ces « féroces sangliers » pénétraient aussi chez les prêtres qui étaient nombreux dans la ville, et s'emparaient de l'argenterie, des gobelets d'argent et du vin qu'ils trouvaient.

Le conseil avait 'sacrifié le clergé à sa propre sûreté. Il « jura d'observer loyalement les douze articles présentés par les paysans, et fit savoir à tous les habitants d'Heilbronn que chacun était libre de se joindre aux rebelles, et que les citoyens qui voudraient suivre les révoltés pourraient, plus tard, quand il leur plairait, rentrer dans la ville sans crainte d'être inquiétés, parce qu'il ne serait fait aucun tort à leurs droits de bourgeoisie, à leur réputation, ni à leurs biens ' ».

1 On lit dans une chanson populaire du temps :

| Heilbronn, tu as été coupable.

Tu n'as pas bien réfl»chi, Tu rxpieras ta faute, ( ir lu as causé la ruine de bien des gens! A cuise de loi, plu d'un cœur loyal \ été livré ;iu désespoir, Et beaucoup ont perdu la vie Par suite de ton crime!

i ii ;is Fait alliance avec les paysans, Et lu n'y étais pas forc»e, I "i qui as de si profonds fusses, he si bonnes murailles!

les pauvres braves gens ont eu peur, Car dans leurs campagnes, Leurs villages, leurs bourgs découverts, Us n'avaient aucun secours a espérer!

Et à la fin

Veut-on que je dise la vérit" !

Dans plus d'une ville Le mal n'e-t pas venu Des seigneurs ni du conseil. Il est venu des vauriens Qu jont dirigé tout le jeu, Et qui, n'ayant rien à perdre, Ont voulu gagner beaucoup.

LlLIENKRON, t. III, p. 148, 451.

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Aussifôt qne le conseil de Wimpfen eut apprit qu'Heilbronn avait ouvert ses portes aux insurgés, il leur envoya des délégués, et conclut avec eux un traité de paix, aux dépens du clergé. La ville s'engageait à livrer une certaine somme d'argent et à fournir les paysans de vin et de blé prélevés sur les biens d'Église. Liberté était laissée aux bourgeois de se joindre aux révoltés et d'adopter leurs articles; les meneurs révolutionnaires de la ville obtinrent, pour eux et les leurs, une lettre de protection les mettant entièrement à l'abri, et laissant à leur libre disposition tous les biens ecclésiastiques. Redoutant les représailles de la ligue souabe, qui avait droit de juridiction sur Heilbronn, les paysans convinrent de ne pas arborer de bannière aux couleurs et armes de la ville. Hans Flux, qui avait servi d'intermédiaire entre les conseillers et les rebelles, leva donc 1'« étendard libre d'Heilbronn. Il exhortait en ces termes les habitants de la cité : « Chrétiens mes frères, marchez hardiment sous cette bannière, venez promptement au secours de l'Évangile! A tous sera donné un égal butin, même ration de blé, de vin, même solde! Le riche sera tenu en même estime que le pauvre! » Le conseil consentit à fournir les révoltés de piques, de cuirasses, de poudre et de pièces d'artillerie. « Aussitôt que vous désirerez nous revoir, faites-le-nous savoir au plus vite », dit Flux à l'un des bourgmestres au moment de quitter Heilbronn; à quoi celui-ci répondit en tremblant : « Merci, cher Hans, et bonne chance! » Un bourgeois d'Heilbronn fut élu premier maitre de quartier au conseil de guerre des paysans. In autre avouait hautement le but qu'on se proposait : « Tomber sur les cités, égorger tous nos ennemis, nous en donner à cœur joie! » Une troupe de femmes suivait l'armée, portant comme les hommes armes et cuirasses, et faisant cortège à cette même « Holmann noire » qui, à Weinsberg, avait plongé son couteau dans le corps du comte d'Helfeinslein et avait proféré des imprécations sur Heilbronn et surtout sur les conseillers, « ces scélérats et ces coquins ». Si l'on avait suivi les conseils de cette mégère, la ville entière eût été détruite. Elle eut voulu « déchiqueter loules les robes des nobles daines pour les voir aller par les rues comme des oies plumées ». Exhortant les troupes au pillage, elle leur répétait « qu'il ne fallait pas laisser pierre sur pierre à Heilbronn, et que la ville allait être transformée en village, parce que tout devait être nivelé ' ».

1 .Sur ces événements, voy. la relation de .Jacques Sturm dans Schreiber, t. II, p. 6G. — JAGER, Geschichte von Heilbronn, I.II, p. 35-50. — ZIMMERMANN, I. II, j) «39-490. La llofniarm est l'une des personnalités les plus repoussantes de la révolution sociale. Elle lit preuve c'une telle férocité que, parmi les femmes

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