UNIVERSITE DE COLOGNE
vingt-deux monastères de moines et de religieuses, onze collégiales, douze hôpitaux confiés à la direction du clergé, soixante-seize congrégations, et où tous les jours « plus de mille messes se célébraient », disait-on proverbialement '.
L'ancienne méthode scolastique y régnait en souveraine; mais les études humanistes y étaient anssi cultivées avec ardeur. Les livres matriculaires de l'Université nous prouvent qu'une grande partie des savants qui ont le plus contribué à propager et affermir l'humanisme en Allemagne, avait été formés à Cologne, ou du moins y avaient enseigné pendant quelque temps. L'Italien Guillaume Mithriclate y professait le grec et l'hébreu, l'arabe et le chaldéen dès 1484. En 1487, l'humaniste André Cantor de Groningen vint à l'Université dans le but d'y réformer l'enseignement de la langue latine. Depuis 1491, Jean César, élève d'Alexandre Hégius et l'un des plus remarquables humanistes du Rhin, y donnait à ses élèves une connaissance approfondie du grec. Les études classiques y prirent encore un plus grand essor, lorsque Érasme de Rotterdam commença à rassembler autour de lui un cercle de jeunes disciples*. Dans le groupe des humanistes, on voyait aussi le Frère mineur Dederich Coelde, auteur de plusieurs livres populaires de piété et de l'un de nos plus anciens catéchismes3.
Deux autres savants, formés par Hégius, exerçaient aussi à Cologne une action féconde : Barthélémy de Cologne et le Westphalien Ortwin Gratius. Le premier, célèbre aussi en Italie par son savoir, son goût éclairé, distingué à la fois comme poète et comme philosophe l, avait enseigné autrefois à l'école de Deventer. « C'est un homme d'une haute intelligence et d'un esprit plein de finesse », écrivait, en parlant de lui, son élève Jean Butzbach; « il est doué d'une merveilleuse éloquence et très-versé dans plusieurs branches de la science. Tout le monde était dans l'admiration de voir qu'un homme comme lui, d'un savoir si étendu, étudiait bien avant dans la nuit avec une ardeur infatigable, comme s'il ne savait encore rien. Il aimait beaucoup les jeunes gens vraiment travailleurs et faisait toujours volontiers ce qu'ils désiraient. Aussi les étudiants persévérants et ardents à l'étude que j'y ai connus, lui étaient-ils tellement attachés, que lorsqu'ils avaient reçu pendant plusieurs années de suite les leçon'
1 Voy. Otto, p. 5. — Voy. les renseignements donnés par Krafft dans le
Zeitschrift fur den Iiergischen Geschichts»erein, t. VI, p. 252.
2 Voy. KRAFFT, H enseignements sur les inscriptions de V Université de Cologne, p. 468- 483. — KRAFFT, Lettres cl documents, p. 117-127, 182-201. — ENNEN, V Humanisme à ('otogne, Beilage zu der Kölnischen l'olkszeitung , 14 février 1869.
3 Voy. NORDHOFF, Hederich Coelde, p. 354-360.
4 Sur Barthélémy de Cologne, voy. MÖLLER, Archiv, fur Literaturgeschichte, t. III, p. 453-463.
d'un si bon professeur, et qu'enfin il fallait s'en aller, ils pouvaient à peine s'y résoudre et s'arracher de lui '. »
Son ami Ortwin Gratius3, qui a été si injustement raillé et déprécié dans les Lettres des hommes inconnus 3, faisait à Cologne des cours sur la grammaire latine et sur les auteurs classiques. Il était en même temps le savant conseiller, en tout ce qui concernait les sciences, des successeurs du célèbre éditeur Quintel. Il entretenait d'affectueuses relations d'amitié et d'étude avec plusieurs de ses contemporains célèbres; le poète Remaclus de Florence, le juriste anglais William Harris, et Pierre de Ravenne, si admiré en Italie et en Allemagne, et que l'on appelait la « merveille de la science juridique», étaient de ses amis. Ce dernier parle de lui en termes chaleureux à propos de renseignements et de services scientifiques qu'il avait reçus de lui pendant son séjour à Cologne. Il renouvela plusieurs fois le témoignage de sa gratitude, et ne se sépara de lui qu'à regret. Lorsqu'en 1508 il lui fallut retourner en Italie après avoir professé pendant quelque temps dans la métropole du Rhin, il s'estimait heureux d'avoir pu y entretenir des rapports intellectuels avec tant de théologiens remarquables, de légistes, de médecins, d'artistes; et célébrait tous ces étincelants flambeaux du savoir. Il prit congé d'eux avec larmes : « Adieu, s'écriait-il, adieu, Cologne, la plus illustre cité de l'Allemagne; adieu, heureuse Cologne, sainte Cologne! Adieu, terre où je ne puis espérer revenir à cause de la grande distance, mais vers laquelle les yeux de mon esprit seront toujours fixés4! »
Au commencement du seizième siècle, le mouvement qui porta les esprits vers les études classiques dut une impulsion durable à l'influence de deux poètes latins : Georges Sibitus 5 et Henri Glareanus. (Ce dernier fut couronné de lauriers à Cologne par l'empereur Maximilien0.) D'après le témoignage de Mélanchthon, dans les écoles supérieures des bords du Rhin, l'étude de la philologie et de la philosophie était poussée avec ardeur dans sa jeunesse et enseignée par des hommes de la plus grande valeur 7. Le savant prévôt Henri Mangold, plus d'une fois revêtu de la dignité de recteur de l'Université, était au nombre des professeurs scolastiques, mais c'était en même temps un ardent promoteur des études classiques. Même
1 Wanderbüchlein, p. 159-160.
5 Voy. nos remarques sur ce sujet, t. II, p. 57.
3 Voy. Deltrat, p. 166. — Rianco, p. 700-701. — Reiculing, dans le Monasschrift de Pick, 1878, p. 498. — Krafft, Millheilungen aus der Cölner Universität* Matrikel.
1 Muther, p. 115-116.
b liöcKiNG, Opp. Hutlcni Suppl., t. II, p. 469. '■ Schreibeb, Glarean, p. 7-12. — Krafft, p. 483.
7 Rianco, t. I, p. 381-386. — Voy. aussi Mouler, Jahrbuch fur Theologie und Christliche Philosophie, 1831, p. 187.
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les deux coryphées de la Faculté de théologie, Théodore de Sustern et Arnold de Tungern, entretenaient avec plusieurs « jeunes poètes» (on nommait ainsi les humanistes) des relations amicales, bien que d'après leur style ils ne paraissent guère s'être formés sur les modèles antiques. En 1512, l'humaniste Hermann von dem Busche accompagnait d'une pièce de vers louangeuse un écrit de Tungern1. Adam Potken cite encore parmi les promoteurs des études classiques chrétiennes deux savants qui ne faisaient pas partie de l'Université, Adam Mayers, abbé de Saint-Martin (| 1499), célèbre par ses nombreux écrits de théologie pastorale et de droit ecclésiastique, et par son zèle pour la réforme des monastères, et le prieur des Chartreux Werner Rolewink, l'une des personnalités les plus dignes de respect de la fin du quinzième siècle.
Les ouvrages de Rolewink sont pour la plupart théologiques, mystiques, ascétiques et édifiants. Ils traitent principalement des saintes Écritures, dont l'étude avait absorbé son infatigable ardeur, dès sa jeunesse, dans la solitude du cloitre. Parmi les nombreux commentaires qu'il écrivit sur les épitres de saint Paul, il en est un qui n'a pas moins de six volumes in-folio. Parvenu à l'âge de soixante-seize ans, et peu de temps avant qu'il fut atteint de la peste dans [l'exercice de ses fondions sacerdotales (1502), il fit, comme Polken le raconte, des cours publics sur les épitres de saint Paul aux Romains, et sut enthousiasmer son vaste auditoire, dans lequel se trouvaient de nombreux professeurs de l'Université. Mais Rolewink ne mit pas exclusivement ses facultés au service de la science sacrée, il était également versé dans les sciences profanes. Il composa des écrits sur la meilleure forme de gouvernement, sur l'origine de la noblesse, sur l'instruction des paysans3; son Abréyé d'histoire universelle, un de ses livres les plus goûtés, fut édité et réédité trente fois en l'espace de dix-huit ans (1474- 1492). En 1513, l'ouvrage avait déjà été traduit six fois en français, et c'est un des premiers livres imprimés en Espagne A. Son Eloge du pays de Saxe (maintenant appelé Westphalie) montre à quel point l'esprit du théologien et de l'écrivain mystique était capable de s'identifier avec la vie populaire, et combien son cœur battait chaudement pour la patrie allemande, surtout pour son pays de Westphalie, « la vraie terre des héros », dit-il. Il décrit avec tant de charme e! de vie les mœurs, les usages, les habitudes de ses compatriotes, qu'il
1 Voy. Euhakd, t. III. p. 73. — Reiculinü, Murmellius, p. 22.
s Voy. sur cet abbé, Ennex, t. III, p. 773-774.
5 De regiminc rusticorum. — Voy. Exxen, les Incunables de Cologne, n° G7, p. 8i, 154.
* Voy. POTTHAST, p. 518-519.
n'existe rien en ce genre qui puisse, au quinzième siècle, êlre comparé à son livre. « La force de l'inclination naturelle, écrit-il, tourne chaque chose vers ce qui lui est semblable, et par nature, tout homme est ami de tout homme. Mais ceux-là sont bien plus intimement unis qui sont du même sang ou de la même patrie. » « Efforçonsnous, dit-il en s'adressant à ses compatriotes, « de continuer et de transmettre à nos descendants la bonne réputation qui nous vient de nos pères depuis les temps anciens jusqu'à nos jours; soyons comme eux remplis de la crainte de Dieu, simples et droits de cœur. Et vous, prélats, vous, hommes sortis de rien et maintenant élevés si haut, gardez l'antique modestie, l'humilité, la douceur. Soyez généreux envers les pauvres, accessibles à vos supérieurs, bienveillants pour tous; que la maturité de l'esprit vous rende plus respectables, la bonté plus dignes d'amour, et que l'humilité fasse de vous le modèle des autres. » La préface de cet ouvrage, qui donne vraiment à Rolewink une place d'honneur parmi les historiens chrétiens, se termine par ces paroles : « Reçois, ô ma patrie, 6 toi, qui t'es toujours montrée reconnaissante envers moi et n'auras vraisemblablement pas mes os, le faible hommage que je t'offre, et efforce-toi de donner un si excellent exemple, que ceux qui viendront après nous et qui se souviendront peut-être de moi, brillent par leurs bonnes mœurs, par l'observation de tout ce qui est juste, et s'acquièrent ainsi une gloire légitime '. »
Les ouvrages de Rolewink témoignent de sa science des saintes Écritures, et de l'exacte connaissance qu'il avait acquise des ouvrages des Pères de l'Église, des anciens théologiens, des chroniqueurs et des historiens du passé. Les auteurs classiques ne lui étaient pas étrangers, comme le prouvent ses écrits, et ce que dit Potken, que « le prieur des Chartreux, cet homme vertueux admiré de tous, qui marchait dans la voie de la sainteté », était en même temps très-zélé pour le progrès des études classiques, n'a par conséquent rien d'invraisemblable. D'ailleurs, la Chartreuse de Cologne, qui dans le peuple était de tous côtés en grande vénération et considérée « comme offrant à tous les Ordres religieux le modèle de la parfaite discipline ascétique », cachait, dans son complet isolement du monde, un grand nombre de moines érudits, persévérants et laborieux, des poètes religieux, des écrivains mystiques et ascétiques. Là étudiaient des hommes comme Hermann Appeldorn (f 1472), Henri de Birnbaun (f 1473), Hermann Grefke (f 1480), Henri de Dissen (f 1484) ; citons surtout le plus intime ami de Rolewink, Pierre Blomevenna. Ces religieux « ont laissé dans leurs poésies et dans leurs
> De laude Saxonia-f t. XV, p. 239-217.
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écrits la trace et la preuve de leur pieux enthousiasme; ils nous révèlent inconsciemment le pur et tranquille bonheur qui régnait en eux et autour d'eux ». Blomevenna, émule intellectuel de Thomas à Kempis et né dans la même condition que lui, fut prieur de son Ordre après la mort de Rolewink. Il sut attacher à sa personne et à sa communauté de nombreux disciples, qui, plus tard, parlaient avec une affection touchante de l'humilité candide, de l'élévation morale, de la bonté pleine de dévouement « du saint homme ' ».
La seconde Université du pays du Rhin, Heidelberg, avait pris un nouvel essor dès la première moitié du quinzième siècle, grâce à la sollicitude d'JEnéas Silvius, plus tard élevé sur le trône pontifical sous le nom de Pie II, et qui, à l'époque où il n'était encore que prévôt de la cathédrale de Worms, en avait été élu chancelier. Sous le gouvernement du comte palatin Frédéric (1452), d'importantes réformes y furent introduites, surtout sous le rapport des études philosophiques; là aussi, les réalistes firent preuve de vues larges et élevées, favorisèrent le mouvement scientifique et devinrent les promoteurs zélés des études classiques. Les Nominaux, au contraire, s'attirèrent le reproche mérité de rester stérilement enfermés dans le cercle étroit de leurs subtilités philosophiques. Le premier humaniste qui ouvrit une chaire d'enseignement à Heidelberg (1456), Pierre Luder, fut soutenu dans ses efforts par deux professeurs de théologie et de droit canon. Le célèbre chroniqueur et biographe du comte palatin Frédéric, Mathias de Kemmat, était élève de Luder. Il avait probablement reçu sa première éducation de l'Italien Arriginus, qui avait établi son centre d'action dans un château des environs de Culmbach *.
Mais à dire le vrai, la période glorieuse de l'Université de Heidelberg ne commence qu'en 1476, sous l'électeur palatin Philippe, qui, formé lui-même à l'étude des sciences, rassemblait à sa cour un grand nombre de savants distingués et s'acquit des droits à la reconnaissance de la postérité en se montrant le généreux Mécène des savants et des artistes. Philippe encourageait particulièrement l'étude de l'histoire, car, disait-il, « par l'histoire, on apprend à connaître Dieu
1 Pelz, 2», p. 113-115. — Voy. Tross, t. I, xvn. — Krafft, p. 252-251. — Voy. aussi l'opuscule intitulé : Vor der Reformation, dans les Hin. und pol. Blätter, 79, 116-121.
* Voy. IIautz, p. 298-303. — Zarncke, Universitäten, p. 225. — La Nef des fout, XX. — Wattenbach, Pierre Luder, p. 33-49.
et ses jugements; on voit clairement que les hiérarchies royales ont été établies par son ordre pour être les gardiennes de la société humaine, les conservatrices du droit, de l'ordre et de la paix, et quelles ont pour mission de faire connaître Dieu aux hommes ». C'est à l'instigation de ce prince que Rodolphe Agricola composa son Histoire universelle, qui fut considérée comme le premier livre d'histoire composé d'après les modèles de l'antiquité ' ; Trithème, stimulé par lui, avait fait le projet d'établir à Sponheim une imprimerie spéciale pour la reproduction des documents relatifs à l'histoire d'Allemagne *.
La personnalité la plus influente de l'Université d'Heidelberg à cette époque, c'est Jean de Dalberg. « Ce que j'ai reçu et donné, appris et enseigné de meilleur, disait Agricola, je le dois à cet ami; ceux-là seuls qui ont joui de son étroite intimité peuvent avoir une juste idée de ses capacités intellectuelles, de la sincérité de son cœur, de son grand et mâle caractère, de sa simplicité d'enfant, de son zèle pour la gloire de Dieu, de son amour pour la science. »
Jean de Dalberg, issu d'une très-ancienne famille noble, naquit en 1445. Il étudia à l'Université d'Erfurt, puis à Schlestadt, sous la direction de Louis Dringenberg, et voyagea ensuite en Italie, où, mis en rapport avec des savants grecs et italiens, il acquit une connaissance très-approfondie des auteurs de l'antiquité. Revenu dans son pays, l'électeur palatin Philippe le nomma curateur de l'Université d'Heidelberg (1482); la même année, il fut élu évèque par le chapitre de Worms, puis confirmé par le Pape dans cette dignité.
A partir de ce moment, il partagea son activité et sa vie entre Worms et Heidelberg, et sa maison deviut, dans ses deux villes, le centre des savants et des hommes de lettres. Sa haute intelligence, son désintéressement, l'enthousiasme communicatif de sa nature, lui donnaient sur les esprits un extraordinaire ascendant. On pouvait ajuste titre lui appliquer cette parole d'un ancien : » Le vrai mérite est toujours et partout modeste, la vraie supériorité a toujours de la noblesse, la vraie science est toujours équitable. » Il éleva l'Université au plus haut degré de sa gloire, et posa les fondements de presque tout ce qui fait encore aujourd'hui sa célébrité 3. Heidelberg lui doit sa première chaire de grec. La bibliothèque de l'Université, connue autrefois sous le nom de Palatine et maintenant
1 Voy. Geiger, Htuchling, p. 64-65.
' Wi.MPHELING, De arte impressoria, f. 21.
% Pour plus de détails, voy. UlXMANN, Jean Je Dalberg. Dans les Theolog. Studien und Kritiken, année 1841, cah. 3, p. 555-584. — Voy. aussi les renseignements donnés par Kalk, Hist.undpol. Blätter, t. LXXVIII, p. 856-859, 928-930. — Voy. ce qu'il dit sur les encouragements donnés aux arts par Dalberg, t. LXXIX, p. 127-129.