‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 77 sur 630 · SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DU RHIN · texte numérisé non relu

SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DU RHIN

c'est la plus riche de toutes les langues; les autres, pauvres et besoigneuses, viennent puiser en elle comme en leur source première*. »

Les efforts de Heuchlin portèrent des fruits abondants; tandis qu'il servait l'Église, il se vit à son tour compris et soutenu dans ses études par les serviteurs de l'Église. Tantôt c'est un abbé d'Ottobeurn qui lui demande un maître d'hébreu pour ses religieux; tantôt un prévôt de Ror qui sollicite de lui des explications sur quelques passages de ses écrits. Le provincial des Dominicains lui cède un manuscrit hébreu avec l'autorisation de s'en servir pendant toute sa vie. Des religieux comme l'infatigable Nicolas Ellenborg8, auquel Ottobeurn dut plus tard l'établissement dune école supérieure et une imprimerie, comme Guillaume Schrader, de Camp (Bas-Rhin), qui emploie sa grande fortune à l'acquisition de manuscrits hébreux, prennent part à ses travaux3. Nicolas Basilius, d'Hersau, d'autres encore, deviennent les disciples les plus zélés, les plus chauds apôtres de sa gloire. « Reuchlin a ressuscité l'étude du grec », écrivait ce dernier en 1501, « il a tiré l'hébreu delà poussière où il était enseveli. La république des savants lui doit des remercîments infinis pour avoir pris un tel fardeau sur ses épaules; les théologiens devraient lui décerner une couronne, car il a rendu aux saintes Écritures leur primitif éclat *. »

Jacques Wimpheling comptait alors avec Reuchlin parmi les plus grandes illustrations d'Heidelberg. Il était redevable à Dalberg de la première idée de son Guide de la jeunesse allemande'3. Les poètes latins Conrad Leontius et Jacques Dracontius, le gentilhomme saxon Henri de Bi'inau, savant philosophe, les juristes Adam Werner de Themar, Jean Wacker, surnommé Vigilius, chanoine de la cathédrale de Worms, et Dietrich de Pleningen6, prenaient une part active à la vie scientifique et littéraire de la ville.

La maison de Dalberg, « où tout était esprit et vie », était le centre de réunion de tous les amis de la science et des lettres. Ils s'y réunissaient, et d'intimes et charmantes relations les rapprochaient; ils partageaient le repas de leur hôte, et mettaient en commun tous leurs travaux. Au dire de Wimpheling, l'électeur palatin Philippe prenait part de temps en temps à ces réunions. Là, Wimpheling s'entretenait avec ses amis sur l'histoire d'Allemagne qu'il méditait; Pleningeu

1 Geiger, p. 161.

5 Voy. Geiger, p. 13, 18, 22-24.

3 Codex Camp., p. 27.

1 GEIGER, Studium der hebr. Sprache, p. 37.

■ Voy. Wiskowatoff. p. 72-74.

0 IIartfei.dfr, Adam Werner (Carlsruhe, 1880). — IIartff.lder, Celles, p. 29.

lisait ses traductions d'auteurs latins; Reuelilin communiquait ses traductions d'Homère, et c'est chez Dalberg que Reuchlin fit représenter un drame en latin, le premier qui ait été joué en Allemagne.

L'influence intellectuelle et scientifique de Dalberg s'étendait bien au delà d'Heidelberg; il présidait et dirigeait la Société littéraire du Rhin, fondée à Mayence par Conrad Celtes ' (1491). Parmi les membres de cette académie se trouvaient les savants les plus marquants du pays rhénan, du centre et de la partie sud-ouest de l'Allemagne : théologiens, juristes, médecins, philosophes, mathématiciens, linguistes, historiens et poètes. En dehors de Trithème, de Reuchlin,, de Wimpheling, des hommes comme le mathématicien et historiographe Jean Stabius, le savant hébraïsant Sprenz, plus tard évêque de Brizen, Ulrich Zasius, surnommé le prince des juristes allemands, en faisaient partie, ainsi que les humanistes Conrad Pentinger, d'Augsbourg, Willibald Pirkheimer, de Nuremberg, et Henri Bebel, de Tübingen.

Le but principal que se proposait la Société Rhénane, et beaucoup d'autres du même genre qui se formèrent à peu près à la même époque, c'était le progrès et la diffusion des sciences en général, particulièrement la culture des éludes classiques, mais surtout les recherches sur l'histoire nationale. Leurs membres s'entr'aidaient dans leurs travaux scientifiques, se commuaiquaient leurs écrits, les soumettaient à une critique réciproque et cherchaient le plus possible à les propager.

Notons aussi la tentative du libraire Aldus Manutius. Il avait fondé à Venise, en 1502, une société scientifique, qui dans sa pensée devait servir de point de jonction entre les savants d'Allemagne et d'Italie. < Si ce plan se réalise », écrivait-il à Conrad Celtes, « notre société deviendra extrêmement utile à tous ceux qui désirent s'instruire, non-seulement dans le présent, mais encore dans l'avenir, et l'Allemagne sera considérée par les nôtres comme une seconde Athènes s. »

« Dans les rapports échangés entre les savants, rapports pleins de vie et d'animation », écrivait non sans fierté Wimpheling, « on voit de tous côtés poindre une vie nouvelle; un appel encourageant réveille les endormis. Les lettres que nous échangeons se croisent à travers notre pays, comme les messagers d'une bonne nouvelle. » Il faut se souvenir que les correspondances que les savants entretenaient alors

1 Voy. Aschbach, Conrad Celles, p. 75-150. — Sur les savants de Mayence, voy. Falk, Hin. und pol. Blätter, t. LXXVI, p. 334-339, et t. LXXVII, p. 304- 307. — Sur Rodolphe de Rüdesheim, voy. Falk, dans le Catholique, 1876, p. 428-433.

* Voy. Geigi i'. , Beziehungen zwischen Üeulchland und Italien, p. 120-124. — Sur Aldus jManulius, voy. FROMMANN, Aufsätze zur Geschichte des Buchhandels im sechzehnltn Jahrhundert, cah. II, 11-51. (Italic, Iéna, 1881.)

JEAN TRITIIÉME. 87

entre eux ne servaient pas seulement leurs intérêts personnels; dans une certaine mesure, elles tenaient la place qu'occupent aujourd'hui les revues et les journaux scientifiques ou littéraires.

Sous la présidence de Dalberg (1491-1503), la Société savante du Rhin parvint à son plus haut degré de splendeur. Lorsqu'il mourut (1503), sa mort fut pour la civilisation allemande une perte encore plus sensible que celle d'AgricoIa, son émule et son ami. Comme prêtre, sa vie avait été un modèle admirable. « J'estime, écrivait Willibald Perkheimer, que cet évéque est digne d'une mémoire éternelle, autant à cause de ses vertus et de son humanité que pour ses connaissances étendues '. » Voici l'épitaphe qui est gravée sur son tombeau à Worms : « Il fut personnellement heureux, et eut en outre le bonheur de laisser à ses descendants le modèle achevé d'une noble vie. »

Jean Trithème (né en 1462 dans le village de Trittenheim, sur la Moselle) entretenait de fréquentes et intimes relations avec l'Université d'Heidelberg. Abbé des Bénédictins de Sponheim, près Creuznach, il avait fondé dans son monastère une sorte d'académie savante. Ses élèves et amis le regardaient comme « l'ornement de son pays, le maître et le modèle de ses religieux, l'instituteur et l'ami du sacerdoce, le père des pauvres et le médecin des malades2 ». « Trithème, disait de lui Conrad Celtes, est sobre dans le boire; il méprise l'usage de la viande; il ne se nourrit que de légumes, d'œufs et de lait, comme le faisaient nos ancêtres avant qu'il y eût encore dans notre pays tant d'épices pour aiguiser l'appétit; avant que nul médecin eût encore inveuté ces remèdes, qui ne servent qu'à nous donner la fièvre et la goutte. » « Il était modeste dans ses paroles, plus encore dans sa vie3 » ; toute son attitude inspirait le respect. « Ses traits mâles et accentués, écrivait' Wimpheling, expriment une ineffable bonté*. »

Sa science était universelle, et le siècle en connut à peine un second savant qui puisse lui être comparé. Très-familiarisé avec les classiques grecs et latins, versé dans l'hébreu, possédant des connaissances remarquables en théologie et en philosophie, en histoire et

1 Voy. Zapp, Append., p. 55.

* Voy. SlLBBRXAGEL, p. 235.

* HARTFELDER, C. Celles, p. 27.

1 De arte impressuriti, p. l'J.

en droit canon, il s'adonnait de plus avec ardeur à l'étude des mathématiques, de l'astronomie, de la physique, de la chimie et de la médecine, et pratiquait même cette dernière science lorsqu'il s'agissait de soulager les pauvres. Ses relations littéraires étaient si étendues, comme le prouve sa correspondance avec des théologiens, des légistes, des mathématiciens, des médecins, des physiciens et des poètes, que sous ce rapport on ne peut le comparer qu'à Érasme. Tous les savants illustres de l'époque, beaucoup de grands personnages, Maximilien lui-même, l'électeur palatin Philippe, Joachim de Brandebourg, d'autres encore, sollicitaient son amitié. Wimpheling rapporte qu'il recevait même de nombreuses lettres d'Italie. Les savants de ce pays lui demandaient avis sur des questions scientifiques, et s'estimaient heureux de posséder un autographe de sa main. La bibliothèque qu'il fonda à Sponheim contribua beaucoup à le rendre universellement célèbre; au prix de grands labeurs et de sacrifices considérables, il en avait fait une collection unique en Allemagne, par l'acquisition des ouvrages les plus rares, les plus précieux. Il y en avait en douze langues différentes. En 1505, cette bibliothèque comptait deux mille volumes se rapportant à toutes les branches de connaissances humaines. Les manuscrits qu'elle renfermait furent estimés à quatre-vingt mille couronnes'. Les religieux de l'abbaye, suivant la direction que leur donnait Trithème, travaillaient avec ardeur, pour la gloire de Dieu, à multiplier les copies des manuscrits. Trithème lui-même copia de sa propre main une version du Nouveau Testament en grec et un recueil des poésies de la religieuse Roswitha2. En même temps qu'avec une vive et joyeuse sympathie il soutenait les grandes entreprises littéraires commencées par Koburger à Nuremberg, par Jean Amerbach à Bâle3, il formait le plan de fonder à Sponheim une imprimerie particulière qui devait être uniquement employée à reproduire les anciens documents de l'histoire d'Allemagne. « L'abbé Trithème, écrivait Wimpheling, en 1507, est d'une activité merveilleuse, et sa bibliothèque jouit d'une réputation bien justifiée dans tout le monde cultivé. Sa vertu et sa science le font jouir d'une gloire universelle et méritée. Je le vis une fois à Sponheim parmi des enfants de paysans auxquels il inculquait les éléments de la doctrine chrétienne. Je l'ai vu également parmi des prêtres venus de différents endroits pour être instruits par lui dans les saintes Écritures et dans la langue grecque, puis parmi des savants, que la renommée de son nom et les trésors

1 Voy. Vogkl, dans le Sernpcum, 1842, p. 312-328. — Silbkkxagel p 12-18. —

SCIINKEGANS, p. 80-80.

* Voy. ÜU.ANU, Theol. Literaturbl/ilt., 1808, colonnes 738, 770 ' Voy. Hase, p. 57. — Serapcum, 1854. n" 18.

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