‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 79 sur 630 · JEAN TRITHÈME · texte numérisé non relu

JEAN TRITHÈME

de leurs grands prédécesseurs des douzième et treizième siècles. Depuis que l'active et mémorable influence de Nicolas de Cusa et du Chartreux Dyonisius s'était fait sentir, la scolastique, qui formait encore universellement le point central et le fonds essentiel de la théologie, prenait une vie nouvelle, en Allemagne comme ailleurs. Elle comptait parmi ses pionniers beaucoup d'esprits nobles et profonds, qui, sans méconnaître aucunement les besoins et la direction d'esprit de leur temps, s'appliquaient à les diriger sagement et à en assurer le progrès1. C'étaient précisément les savants les plus marquants d'entre les scolastiques, des hommes comme Trithème, Heynlin von Stein, Grégoire Keisch, Gabriel Biel, Geiler von Kaisersberg, d'autres encore, qui déployaient sous ce rapport l'activité la plus intelligente et la plus féconde. « Trithème compte parmi les plus grands bienfaits et les plus heureux événements de notre temps '.écrivait Wimpheling en 1507, « le mouvement qui s'est opéré dans l'enseignement théologique. Il le voit avec joie se détourner de la stérile chicane de mots, et des subtilités puériles d'une science en décadence. Il s'applaudit de voir élever de nouveau sur le chandelier un docteur comme saint Thomas d'Aquin, l'Ange de l'école3. » Pour s'assurer de la vérité de cette assertion et constater le rang que saint Thomas avait repris, et combien il était redevenu véritablement le maître par excellence des théologiens de l'Occident, il ne faut qu'être attentif à ce seul fait : il existe aujourd'hui encore au moins deux cent seize éditions et réimpressions connues, datant de cette époque, des écrits de ce docteur3. Les travaux des théologiens dans le domaine des seiences naturelles curent une très-heureuse action sur la science scolastique, à laquelle ils s'efforçaient de rattacher les études théologiques. Ils luttèrent aussi énergiquement contre les extravagances de l'astrologie, de l'alchimie et de la magie, dont les adeptes devenaient toujours plus nombreux. Les connaissances scientifiques de Trithème étaient si extraordinaires que, comme autrefois Albert Magnus, il était tenu par beaucoup pour un enchanteur, un faiseur de miracles; on prétendait même qu'il avait ressussité des morts, conjuré les esprits infernaux, prédit les événements à venir, découvert les voleurs et les brigands à l'aide de formules de sorcellerie*. Pourtant, dans un écrit spécial, il avait été le premier à combattre les magiciens elles vains enchantements superstitieux défendus par l'Église, et il appelle les alchimistes des niais et des présomptueux, « des imitateurs de singes,

1 Vischer. p. 139-140.

5 De arte impressoriti, 20.

» Hain, n° 1328-1513.

* Voy. le mémoire de Falk sur les savants' amis de Trithème dans les Hist. und pol. Bltitter, t. LXXVII, p. 923-933. — König, Vorsehungen sur deutschen Geschichte, p. 20, 37.

des ennemis de la nature et des contempteurs des choses divines ». Il traite avec un franc mépris et comme un dangereux imposteur le fameux maître de magie noire, Georges Sabellicus, que le chevalier Frantz de Sickingen choyait et entretenait à Kreuznach (dans le voisinage de Sponheim), et auquel il avait même confié des fonctions d'instituteur*. « Loin de nous, hommes vains et téméraires, écrit-il, astrologues menteurs, qui remplissez les esprits d'illusions et n'êtes que des bavards frivoles! Sachez que le cours des astres n'a rien à nous apprendre sur l'âme immortelle, les sciences naturelles et la sagesse qui est au-dessus des sens. — L'esprit est libre, il n'est point assujetti aux étoiles; il n'est nullement influencé par elles et ne suit pas davantage leurs mouvements. 11 n'a de société et de rapports qu'avec le Principe immatériel par lequel il a été créé et dont il est fécondé. — Les astres n'ont aucun pouvoir sur nous, qui ne sommes mus que par l'esprit et reconnaissons Jésus-Christ pour notre unique Maître. C'est à Lui seul que toute puissance a été donnée. »

Parmi les ouvrages littéraires de Trithème, il en est deux qui, encore aujourd'hui, sont indispensables à l'érudit. Heynlin von Stein9 le pressa beaucoup de publier le premier, qui fut un événement à l'époque où il parut. C'est un ouvrage patrologique, intitulé : Ecrivains ecclésiastiques, véritable répertoire d'universel savoir. Le second, dont Wimpheling avait conçu le plan, le Catalogue des hommes célèbres de l'Allemagne, est la première histoire littéraire dont notre pays ait été doté.

Mais c'est surtout dans ses œuvres historiques que Trithème nous charme3. Les Annales d'Hirsau n'étaient dans sa pensée que le préambule d'une histoire d'Allemagne générale et détaillée, pour laquelle le moine Paul Lang rassembla des matériaux dans, les monastères allemands jusque dans les dernières années de la vie de son supérieur4.

L'amour de son pays, qui est le trait particulier de ses ouvrages, a chez Trithème un accent qui pénètre et qui touche. Ses immenses et savants travaux théologiques et scientifiques ne l'empêchent pas de garder un intérêt plein d'activité pour le passé de la vieille Allemagne, et il aime à exprimer dans ses livres et dans ses lettres la chaleur de ses sentiments patriotiques. Dans la Société littéraire rhénane, on l'avait surnommé le « prince de la science nationale ». « Nous l'appelons aussi », écrivait Wimpheling à Rome, < l'heureux père d'une innombrable postérité intellectuelle, le meilleur et le plus

1 Opera, II, p. 559. — Voy. Ulmann, Franz. vom Sickingen, p. 19. ä Voy. Walciin™, p. 288.

3 Voy. Savigny, Gesch. des römischen Hechts, t. III, p. 33-34.

4 Voyez-en la liste dans Potthast, p. 552-553. Theol. Literaturblatt., Bonn, 18f>8, colonne 767-770. — Voy. aussi Mittermlu-kr, dans les Hitt. und pol. BL, t. LXII, p. 837-855. — Reichli\g, dans le Literatur Handweiser de Hülskamp, 1882, n° 312.

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