‹ L'Allemagne et la réforme (volume 4)Chapitre 80 sur 630 · TRITHÈME ET SES ÉLÈVES · texte numérisé non relu

TRITHÈME ET SES ÉLÈVES

illustre fils de l'Allemagne, ce pays si favorisé sous le rapport des produits naturels comme sous celui des dons intellectuels1. »

On peut juger de l'enthousiasme que les écrits de Trithème excitaient dans la jeunesse, par ce que raconte Jean Butzbach : Étant encore tout jeune, il lut d'un bout à l'autre, et presque en retenant son souffle, le premier ouvrage de Trithème qui lui était tombé sous la main, et la science universelle de l'auteur qui semble embrasser le ciel et la terre, sa lumineuse manière d'exposer les faits, s'emparèrent tellement de son esprit qu'il ne pouvait s'empêcher d'y penser jour et nuit*. Nicolas Gerbellius s'estime heureux « de vivre dans un siècle où l'Allemagne a la gloire de posséder des hommes aussi accomplis que Trithème ». Jean Centurian, qui avait étudié deux ans le grec, l'hébreu et l'Écriture sainte sous sa direction, peut à peine trouver des paroles pour exprimer son admiration pour son maître, louer sa sollicitude infatigable, son incessante ardeur au travail et sa conduite sans tache3.

« Qu'il est doux, écrivait de son côté Trithème, de pouvoir enflammer d'ardeur la jeunesse pour l'étude élevée des sciences sacrées et profanes, de la remplir d'un saint amour pour l'Église et la patrie, et de l'exciter à employer toutes ses forces à la gloire de Dieu, à son propre salut et à celui de ses frères! Pendant le labeur du jour, dans les offices du chœur, dans le silence tranquille de la nuit, il me semble toujours entendre une voix me crier : Le temps est court, mets-le à profit; n'en perds aucun moment; améliore-toi et cherche à améliorer les autres; apprends et enseigne, instruis-toi et instruis. Et vous, noble jeunesse, sur laquelle nous fondons l'espoir de notre avenir, combattez un vaillant combat contre le péché et la mort spirituelle, contre la faiblesse de la nature et les dissipations de la vie, croissez dans toute science; mais n'oubliez pas que tout votre savoir ne recevra sa véritable dignité et sa consécration que par la piété. De même que la religion doit inspirer toute vie, il faut qu'elle pénètre et transfigure toutes nos connaissances. »

« Les anciens auteurs dont la lecture nous occupe, continue-t-il, ne doivent être pour nous que le moyen d'atteindre à une fin élevée. Nous pouvons en bonne conscience en recommander l'étude à tous ceux qui veulent s'y adonner, non dans un esprit mondain et seulement pour des puérilités d'esprit, mais pour le sérieux développement de leurs facultés intellectuelles, y cherchant, à

1 SlLBF.RNAOEL, p. 204.

9 De arte impr essor ia, p. 21.

' Wanderbüchlein, p. 225, 273. — Hagen, Literarische Verhältnisse, t. I, p. 238. — Ru LAND, p. 53. — Hautfelder, C. Celtes, p. 26-27.

l'exemple des saints Pères, des fruits mûrs pour l'amélioration de la science chrétienne. Nous estimons même que leur étude est nécessaire à cette science. » Le même sentiment est développé avec une éloquence chaleureuse par Jean Butzbach, disciple plein de talent de Trithème, dans un écrit où il réfute les contempteurs et ennemis des études humanistes. « Celui qui n'a pas étudié les classiques, dit-il, se passera aisément de l'étude de l'Écriture et des Pères, d'abord parce qu'il n'a pas la connaissance des langues qu'il faut absolument savoir pour les pénétrer, ensuite parce que son intelligence n'aura pas été dressée à un sérieux travail. Les sciences profanes sont comme des degrés par lesquels on monte jusqu'à la théologie, reine de toutes les sciences. » Si, selon lui, les Pères de l'Église se sont si ardemment occupés des classiques, c'était afin de parvenir, bien préparés et bien armés, à l'étude de la sainte Écriture. « Si vous aviez étudié les écrits des Pères, dit-il, si vous aviez lu saint Jérôme, vous sauriez le sens mystique de ce que firent les Israélites lorsqu'ils emportèrent avec eux les vases d'or des Égyptiens; vous sauriez pourquoi ils se sont servis de l'or des païens pour en revêtir l'arche d'alliance; pourquoi la reine de Saba vint à la cour du roi de la paix et mit à ses pieds les trésors et les parfums de l'Arabie; pourquoi les mages vinrent des pays lointains pour offrir au Sauveur, couché dans la crèche, l'or, l'encens et la myrrhe; vous comprendriez, alors, que tous les trésors intellectuels des païens doivent être employés au service de la vérité pour la gloire du Très-Haut. » « Quand saint Jérôme nous raconte qu'il fut sévèrement châtié par Dieu pour être plus cicérouien que chrétien, il faut bien se persuader que Dieu ne voulait pas lui reprocher d'avoir étudié les anciens auteurs, mais seulement d'avoir eu pour eux une prédilection exagérée, s'exposant par là au danger de perdre le goût des choses divines. Ce n'est que par l'étude des classiques que saint Jérôme est devenu un si brillant flambeau de l'Église. Dieu, voulant qu'il traduisit pour le bénéfice de l'Église l'Ancien et le Nouveau Testament, avait d'abord permis qu'il s'éprit de ces études, sans lesquelles un tel travail eût été impossible. Il est clair que dans les auteurs de l'antiquité, plus d'un récit pourrait nuire à la délicatesse morale, mais nous ne devons pas pour cela eu abandonner la lecture. Efforçons-nous seulement d'éliminer autant que possible ce qu'ils contiennent de dangereux, et, suivant le conseil de saint Basile, faisons comme les abeilles, qui sucent entièrement la plante ou le poison 'qu'elle renferme, mais n'en emportent que le miel '. »

Butzbach, qui se faisait ainsi l'intelligent interprèle des pensées de

1 Becker, p. 246-250.

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son maître, dépassait de beaucoup par ses dons intellectuels tous les disciples de Trithème et fut celui qui pénétra le plus profondément sa pensée et ses tendances. Maître des novices et plus tard prieur au monastère de Laach, il se montra aussi infatigable au travail que l'avait été Trithème, et chercha comme lui à acquérir une science universelle. Comme écrivain, il déployait une activité multiple et féconde"; Il était d'un caractère ferme et persévérant, noble et désintéressé dans ses intentions comme Trithème, et comme lui joyeusement ému quand son amour pour l'étude et les sciences semblait se communiquer autour de lui. L'excellent supplément qu'il ajouta au Dictionnaire des savants, de Trithème, est digne de son maître. Cet ouvrage, auquel il collabora de 1508 à 1513 avec son ami et confrère Jacques Siberti, est une histoire de la littérature contemporaine composée de quinze cent cinquante-cinq articles différents, et contenant des renseignements et des appréciations littéraires sur les savants contemporains de l'Europe.

L'Université de Fribourg prenait aussi un rapide essor. Parmi ses professeurs, deux savants s'y distinguaient particulièrement par leurs travaux scientifiques; et leur influence personnelle fut considérable. Le premier, Zasius, né à Constance en 1461, fut, en matière de jurisprudence, ce qu'avait été Wimpheling pour la pédagogie et Reuchlin pour l'hébreu : L'initiateur d'un progrès nouveau, et le promoteur d'importantes réformes. La seule différence qui existe entre lui et les savants que nous venons de nommer, c'est que ceux-ci brillèrent aussi par les disciples qui les suivirent, au lieu que Zasius fut, dans son siècle et dans les deux suivants, une apparition isolée et grandiose. Ses ouvrages ont sur ceux de ses prédécesseurs la supériorité de la forme, d'une plus grande pureté de style, d'une langue plus aisée, plus coulante; la pensée s'y développe avec plus de naturel, la phrase y est maniée avec plus d'art. Mais c'est surtout par le fond des idées qu'il les dépasse. La force de raisonnement partout victorieuse qu'il opposait à la barbarie des glossateurs, a frayé une voie toute nouvelle ; il y marche avec indépendance et hardiesse, s'appuyant toutefois sur l'autorité des grands esprits du passé. Dans l'explication des textes, il cherche à s'affranchir des préjugés reçus, met de côté

1 Voyez la liste de ses écrits par Becker, p. 263-277.

les subtilités entortillées, et les remplace par une interprétation simple, conforme à la nature des sujets qu'il traite '. « Avant tout, je tiens à déclarer, dit-il dans l'introduction du principal de ses ouvrages, que je ne veux m'occuper que du texte des documents originaux, et ne ferai usage que de preuves vraies et solides, reposant sur le droit ou sur la nature des choses; c'est sur ces inébranlables fondements que je veux m'appuyer uniquement. » Bien éloigné de vouloir asservir l'esprit allemand au droit romain, étranger à la nation, il déclare que son intention est de ne prendre de ce droit que ce qui « correspond aux mœurs de l'Allemagne, et ce qui lui semble utile et salutaire à son pays ». Lorsque dans le droit allemand se trouvent des imperfections ou des lacunes, alors, seulement, il se montre disposé à introduire le droit romain pour suppléer à ce qui manque aux lacunes qui se rencontrent dans le droit national ou pour y apporter des améliorations. Ce qui était incompatible avec les mœurs et l'esprit de la nation n'avait aucune valeur à ses yeux.

Il était en guerre ouverte avec ces chicaneurs et ces avocats qui se servaient du droit romain pour contourner les lois nationales et ne trouvaient d'autres solutions aux procès qu'on mettait entre leurs mains, que l'appauvrissement ou même la ruine complète des deux parties opposées. Il les regardait comme les plus grands ennemis du pays. « Ils empoisonnent la justice », disait-il avec douleur, « ils se raillent des juges, ils troublent la paix, ils cherchent à mettre la confusion dans l'État, et sont haïs des dieux et des hommes2. »

La noble idée qu'il avait conçue de la jurisprudence se fait jour dans sa manière d'apprécier la dignité du doctorat en droit. « On n'obtient pas ce grade, dit-il, pour s'inscrire parmi les serviteurs des cours, pour se laisser marquer au fer rouge de leur estampille, ni pour se salir dans la boue des tribunaux et des consistoires, mais pour faire parler le droit, l'enseigner, résoudre les questions douteuses, et diriger l'État. Voilà la vocation d'un véritable docteur; celui qui agit avec indépendance et désintéressement sert le peuple; celui qui est esclave et intéressé le perd3. » Dans sa chaire de professeur, Zasius savait entraîner ses auditeurs par la clarté de ses pensées, la chaleur de ses sentiments, aussi bien que par sabrillante éloquence. « Aucun de ses contemporains, affirme son élève Fichard, ne l'a jamais surpassé dans le don de la parole, ni en Allemagne, ni en Italie. » < Lorsque nous accueillions notre Zasius dans la salle des cours », écrit un autre de ses élèves, « ou lorsque nous le recondui-

1 Voy. liiccKEK, p. 277, et Krafft et Creceuus, t. VII, p. 213-286. * Voy. SnvrzivG, p. 143-144.

3 SriMTZi.NG, p. 70, 90, 102, 147.

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sions chez lui, ne nous semblait-il pas un auge? Combien de fois ne me suis-je pas dit : liest temps, voici l'heure du cours, il faul aller écouter Zasius, se repailre de son enseignement! Avais-je un doute qui me tourmentait? J'allais chez Zasius et je lui demandais conseil. C'est jour de fête, me disais-je, il faut se rendre au service divin. Allons accompagner Zasius à l'église, et nous le reconduirons ensuite chez lui ! »

La foi profonde qui formait comme l'essence de sa nature, sa loyauté, sa bonhomie, sa simplicité, lui gagnaient le cœur de tous ceux qui étaient en rapport avec lui. « Zasius », écrivait Érasme à Willibald Pirkheimer, « esi un rare exemplaire des vieilles mœurs et des anciennes vertus. Sa vie est d'une pureté vraiment évangélique. Personne ne le quitte sans se sentir enflammé du désir de devenir meilleur. Je ne sais pas en Allemagne une âme plus noble ni plus pure : c'est un grand homme; l'Allemagne n'en possède pas un second qui lui soit comparable. Si quelqu'un est digne de l'immortalité, c'est lui '.

Grégoire Reisen, prieur du couvent des Chartreux, aussi éminent comme théologien que comme philosophe, entretenait avec Zasius des rapports d'amitié*. Reisch professait la cosmographie et les mathématiques 3, et dounait de plus des leçons d'hébreu à quelques jeunes gens zélés pour la science". Il appartenait au groupe des réalistes qui, grâce à son ami Georges Nordhofer, savant très-versé dans l'interprétation des Écritures, avait obtenu la prépondérance à Fribourg (1489). George Reisch était célèbre dans tout le monde savant depuis la publication de son ouvrage intitulé : Perle de la philosophie. Ce travail fait suite pour ainsi dire au Miroir de la nature de Vincent de Beauvais, au Livre de la Nature de Conrad de Maygenberg, prêtre de Ratisbonne, et au Tableau du Monde du cardinal Pierre d'Ailly. C'est la première encyclopédie philosophique dont notre pays ait été doté; elle était réimprimée tous les deux ou trois ans, et pendant un demi-siècle contribua dans une large mesure au progrès de la science5. Reisch s'y est surtout occupé des sciences mathématiques, mais la musique y est aussi l'objet d'un examen attentif. Les travaux minéralogiques, météorologiques et ethnographiques du prieur des Chartreux témoignent aussi de son observa-

1 Voy. Stintzing, t. LWI, p. 287-289.

2 Voy. les Chroniques de liai:, t. \, p. 337, 3)7-398 .

3 WiMPHELiNG. De arte impressoria, p. 21.

4 Voy. WiEDOiwN, p. 23. — La jjrainmtire grecque était enseignée a l'Université dès 1461. Voy. Opusc. Acndemica latina de Ch. Zkll, p. 72.

1 Voy. Hain, n° 13852, et Gr.ks.sk, Trésor de livres rares et précieux, t. VI, p. 73, Revue Mit., t. II, p. 617, Paris, 1876.

tion aiguisée '. Celui de ses élèves qui le suivit de plus près dans la science de la cosmographie fut Martin Waldseemuller, de Fribourg, qui, en 1507, dédia à l'empereur Maximilien une Introduction à la cosmographie avec le récit des quatre voyages d'Améric Vespuce2. C'était la première fois qu'on réunissait les récits de voyages du Florentin. L'auteur donne la description des cartes qu'il a tracées des divers pays de l'Europe, et remarque que pour les plus récentes, il s'est servi des données de Ptolémée aussi bien que des observations nouvellement faites par les navigateurs modernes. Il travailla aussi à la belle édition de Ptolémée parue à Strasbourg, et exposa en deux traités les principes de l'architecture et de la perspective, traités dont se servit plus tard son maitre Reiscli dans une nouvelle édition de son Encyclopédie3 (1509).

L'Université de Bàle surpassait encore celle de Fribourg par l'active énergie de ses efforts intellectuel«, l'élan vif et spontané de son développement et les féconds travaux de ses professeurs. Bàle, jusqu'à l'époque de la scission religieuse4, fut le « séjour favori des Muses ». Pendant les dix premières années de son érection, le savant qui y fut le plus justement célèbre fut Heyulin von Stein, issu probablement d'une noble famille de Souabe, savant laborieux, grave et austère, maitre éloquent, et d'un caractère ferme et droit. Il fut l'un des derniers représentants éminents de l'École scolastique; il appartenait au parti des réalistes, et pourtant il le cédait à peu de ses contemporains en enthousiasme pour l'étude de l'antiquité, récemment remise en honneur. Partout où il déploya son infatigable activité, à Bàle, Paris, Tübingen et Berne, son influence eut les plus heureux résultats; recteur de l'Université de Paris, il chercha à faire prévaloir en France les études classiques, recommandant particulièrement aux écrivains la pureté et l'élégance de la langue latine. Paris

1 Dit Alex. DE Humboldt, dans le Cosmos, t. II, p. 286. — Voy. les Recherches critiques de Humboldt, (. I, p. 109; t. II, p. 359.

2 Sur les connaissances des sciences naturelles des scolastiques en général, Pescbel dit dans l'Hist. de la géogr. : « On comparait et on observait alors avec la même pénétration qu'aujourd'hui. »

3 Vov. Al. de HUMBOLDT, Kritische Untersuchungen, t. II, p. 358-371. — GuiLLANY, p 4 6 PeSCHEL, Zeitalter der Entdeckungen, p. 410-415. — SCHREIBER, t. I, p. 235-240. C'est probablement Waldseemüller qui a le premier proposé de donner au nouveau monde le nom d'Amérique.

* c'est Érasme qui la nomme ainsi dans une lettre datée de 151Ü. — Voy. Wultmvnn, t. I, p. 207.

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