SÉBASTIEN BRANT
tique et moral '. C'est ce que nous prouve surtout son poème didactique et religieux de la Nef des fous, où il nous a donné une si noble preuve de son patriotisme et de sa foi. Il aimait avec enthousiasme l'ancienne constitution chrétienne qui unissait les peuples sous les puissances réunies du Pape et de l'Empereur 2; il était invinciblement attaché à l'Église, et aimait à répéter souvent ces paroles, dont il avait fait sa maxime favorite :
« Ne te laisse pas ébranler dans la foi
Même si l'on veut en disputer;
Crois purement, simplement,
Ce que la sainte Église t'enseigne.
Ne te laisse pas prendre aux doctrines subfiles
Que ton intelligence ne peut pas comprendre 3. •
Le prédicateur eu titre de la cathédrale de Strasbourg, Geiler de Kaisersberg (né à Strasbourg, en 1445), occupait daus cette ville une position analogue à celle qu'avait à Bàle Heynlin von Stern, son ami et son élève. 11 y était le chef de ces savants distingués que la « reine du haut Rhin » pouvait à bon droit se montrer heureuse et fière de posséder. Théologien scolastique, zélé partisan et propagateur des études d'humanisme chrétien, prédicateur illustre, il partageait entièrement les idées et les vues de son maître HeynHn, et ferme avec ses deux amis, Jean Trithème et Gabriel Biel, la série des grands théologiens du moyen âge. Son excellente éducation, foncièrement scolastique, formait précisément la base de son talent lumineux, clair, pénétrant, et si bien adapté au genre tout populaire de sa prédication. Ses connaissances sur la Bible et les saints Pères étaient profondes et complètes. 11 en recommandait l'étude avec instance aux théologiens; mais en même temps il se tenait attaché à ce principe qu'il regardait comme irréfutable : « Les jeunes gens encore novices dans la théologie ne doivent pas être exclusivement mis a l'étude des anciens et vénérables Pères, ces colonnes et ces lumières de l'Église; qu'on leur fasse plutôt approfondir les docteurs de la théologie scolastique moderne. Ces maîtres procèdent par un ensemble de questions bien posées, admirablement propres à former l'esprit à la discussion, à la contro-
1 Voyez l'excellent parallèle de Stintzing entre Brant et Érasme, Litt, pop.,
s Voy. Schmidt, p. 198-200.
3 Voy. Zarnckb, Nef des fout, 1pp.. p. i.">ï.
verse contre les hérétiques, à aiguiser l'esprit, à donner l'intelligence des contradictions apparentes de la sainte Écriture '. » < Nul théologien, dit-il, ne devrait laisser passer un seul jour sans lire la sainte Bible. C'est le livre des livres. Il faut le méditer, en acquérir une très-exacte connaissance, si l'on veut pouvoir ensuite l'expliquer au peuple avec fruit. Mais, quant à son interprétation, appuyonsnous toujours sur l'irréprochable doctrine de l'Église. »
A l'époque dont nous nous occupons, à peine trouve-t-on en Allemagne une personnalité qui ait joui auprès des contemporains d'une estime aussi générale; il a, de nos jours encore, gardé sur les esprits une action puissante. On avait surnommé Geiler « la Trompette retentissante de Strasbourg ». Les dons qu'il possédait se trouvent rarement réunis; il alliait une grande énergie intellectuelle à la plus extrême douceur; une ferme décision, une persévérance de fer, une force de caractère inébranlable, au plus tendre amour du prochain et à une humilité d'enfant. 11 y avait sur son visage grave et mâle une expression de pureté dont on restait touché, et qui trahissait la source de sa force. « Il se consumait, dit Wimpheling, en amour pour ses frères; toute sa vie il eut au cœur une profonde douleur morale causée par les vices et les erreurs de son temps; il exerçait envers lui-même, avec une extrême rigueur, les plus rudes pénitences, mais en même temps il était ennemi de toute humeur sombre et chagrine. D'un caractère gai dans le commerce journalier, profond dans ses affections envers les rares élus qui avaient le bonheur de jouir de sa proche intimité, cet homme, d'une rigueur ascétique, avait besoin d'un abandon cœur à cœur, d'une confiance sans contrainte avec ceux qu'il aimait. Un vivant échange dépensée, les effusions de l'amitié, lui étaient absolument nécessaires, et il met tait en pratique cette belle parole : « La propre joie de l'homme, c'est l'homme. »
Le chanoine Thomas Wolf était de ses amis. C'est dans sa maison que Pic de la Mirandole dit avoir rencontré le « banque! des sages ». Le chanoine Pierre Schott, fils de l'ammeister Schott, aux efforts duquel Geiler devait la chaire de la cathédrale, en faisait également partie. Pierre Schott, comme le prouvent ses écrits, était un disciple fervent de l'humanisme chrétien, un canoniste des plus instruits, un prêtre pieux « rempli de zèle pour le salut des âmes ». Sous l'influence de Geiler se développa aussi le savant théologien Ottmar Nachtigale2, qui, après avoir parcouru presque toute l'Europe et une
1 RlEGGER, Amœnilales literariw Friburgcnses, t. I. p. 109. — Voy. KEIIKER, 49, 283. — Voy. sur les éludes scolast. le jugement de Gabr. Biel, dans Linsen- M\\\, C, Summenlutrl, p. 14.
5 Luscinius.