WIM PUE LIN G HISTORIEN
terre ne peut se mesurer sous le rapport de la gloire militaire comme sous celui des mœurs et des dons intellectuels. A son avis, rien que par l'invention de l'imprimerie, les Allemands ont été les plus grands bienfaiteurs des autres peuples. En architecture, en sculpture, en peinture, ils ont donné à l'Europe les maitres les plus parfaits. Il traite à fond les événements intellectuels de son temps, donne des détails biographiques sur les savants et les artistes les plus illustres, et nous fournit ainsi agréablement la preuve que, dès lors, on savait unir avec intelligence l'histoire de la civilisation à l'histoire politique et littéraire. Ce qui fait dans cet ouvrage une impression touchante, c'est l'intime union des convictions religieuses avec le fidèle amour du pays; et, qu'on le sache bien, ces sentiments n'appartiennent pas exclusivement à Wimpheling'; ils étaient communs à toute l'école de l'humanisme chrétien de cette époque. Combattre pour l'unité et la pureté de la foi, pour l'honneur et l'intégrité de l'empire, paraissait à ces nobles lutteurs le plus sacré des devoirs et la plus haute des missions. Rétablir la souveraineté du christianisme sur le monde par l'autorité unie du Pape et de l'Empereur, tel était le but suprême de leurs efforts. De la leurs émouvantes et continuelles exhortations, leur douleur de voir la chrétienté amoindrie par les empiétements des Turcs qui menaçaient d'inonder toute l'Europe; leur indignation en voyant l'empire menacé de périr ä cause de l'égoïste ambition, de la soif de domination des princes. Maximilien, enthousiasmé pour tout ce qui était noble et grand, n'était en rien soutenu par eux, etdemeuraitisoléparleur faute; c'était là pour eux un regret constant. « Tous les yeux, dit. Wimpheling, sont fixés sur Maximilien. Depuis Charlemagne, aucun empereur n'a fait naître dans toutes les classes du peuple d'aussi légitimes espérances. Tous attendent de lui l'union des forces de l'Allemagne, tous espèrent qu'il nous dirigera dans une campagne glorieuse contre les Turcs. » « Combien de temps, dit-il encore en s'adressant aux princes allemands, souffrirez-vous que la religion catholique reste sans défense, et que Constantinople soif occupée contre toute justice? Peut-être avez-vous à l'intérieur de justes guerres à soutenir, mais il serait plus équitable encore de combattre pour le Christ. Mettez un terme aux divisions intestines, et que votre vaillance invaincue se tourne enfin vers les Turcs Délivrez les malheureux prisonniers chrétiens qui languissent dans l'esclavage des infidèles; délivrez Constantinople! Vous êtes nobles, vous portez des insignes guerriers; des chaînes d'or sont suspendues à votre cou, et de précieuses bagues brillent à vos doigts; vos épées et vos éperons étincellcnt d'or. Vous êtes chrétiens, et voulez être tenus et considérés pour tels : montrez donc par des actes votre religion et votre foi! Ne
souffrez pas que votre gloire soit ternie et qu'on puisse vous reprocher votre lâcheté, votre indifférence, la paresse, l'ivrognerie, le luxe, la danse, le spectacle, la volupté, la frivolité, la cupidité, le bienêtre, vos chasses fastueuses, et tous vos autres vices! Et combien pour les princes allemands la victoire serait aisée s'ils désiraient vraiment l'obtenir! Que le peuple qu'ils gouvernent est admirable! quelle gloire guerrière ne possède-t-il pas ! Quelle comparaison les autres nalious peuvent-elles soutenir avec lui '? » Geiler faisait entendre le même cri d'appel dans ses prédications, et Brant le répétait dans son grand poème didactique et religieux comme dans ses petites poésies latines, adressées aux princes et aux petits États indépendants. « Les royaumes divisés périssent, écrivait-il, la discorde ouvre à l'ennemi un passage facile. L'attelage désuni renverse la charrue s. »
L'étude des classiques antiques était poussée avec autant d'ardeur à Strasbourg- que les recherches historiques, grâce surtout à l'infatigable activité de Brant 3. Geiler, qui considérait les humanités comme le meilleur moyen d'aiguiser l'esprit et d'apprendre à discerner et à exposer la vérité avec justesse, prenait à ces études un intérêt plein de sympathie; aussi employa-t-il son crédit auprès de l'évêque et des chanoines 4 pour que le savant pédagogue Jérôme Gebweiler 5 fût appelé à Strasbourg0 en qualité de recteur de l'école collégiale. C'est aussi grâce à Geiler que Beatus Rhenanus de Schlestadt, qui devint depuis un philologue si distingué et ouvrit une voie nouvelle à la science historique, vint se fixer à Strasbourg7. Ce même Rhenanus fut témoin plus tard des regrets universels du peuple aux funérailles du vénérable Prédicateur de la cathédrale (1510), et retraça sa vie et ses œuvres dans un panégyrique ému.
Le lecteur qui lira sans prévention les écriis de Geiler demeurera frappé de son amour pour la vérité, de sa hardiesse, de sa liberté d'esprit, de la justice inaltérable, de la droiture et de la loyauté de ce grand caractère. Sa puissante éloquence, son expression vive, animée, simple, et toujours intelligible à tous, est presque unique en son genre. Comme ses sermons avaient trait à la vie populaire, aux mœurs de son époque, on y trouve encore aujourd'hui de précieux matériaux pour la connaissance du temps auquel il appartenait, pour
1 Voyez pour plus de détails VEpilome germanicorum rerum commenté paillon iwitz (Nationale Geschichtsschreibung),
* VOV. GCEDECKE. t. XIII-\]\.
1 Schmidt, p. 198-213.
4 Schmidt, p. 42-45, 163.
■ D'après un renseignement fourni par Görres, dans le Codex de Strasbourg.
8 Vo\ . Wn.iti.Mvw, p. 40{.
7 Voy. Ilouwvn/., Beatus Rhenanus, 70, 19.r>, puis 71, 643, et 72, 360.
GEILER DE KAISERSBERG. 107
l'étude des mœurs et des idées religieuses d'alors ' ; c'était, dans la meilleure acception du mot, l'homme du peuple, le défenseur de tous ses droits légitimes, le père des opprimés et des malheureux, à quelque classe qu'ils appartinssent. 11 combattait énergiquement l'exploitation du pauvre par le riche, l'inégale distribution des impôts, la passion effrénée de la noblesse pour la chasse, et s'employait avec zèle à organiser la charité publique. 11 réprouvait avec vigueur les punitions barbares, surtout la torture, et témoignait une compassion touchante aux condamnés à mort, auxquels jusqu'à cette époque on avait refusé à Strasbourg les sacrements et la sépulture chrétienne. Ce qu'il recevait d'appointements comme prédicateur était la part des pauvres. Tous les jours il faisait l'aumône aux enfants trouvés et aux orphelins abandonnés, et dès qu'il paraissait dans la rue, une foule de malheureux l'entouraient et lui demandaient assistance 2.
Prédicateur de la cathédrale, Geiler exerça pendant trente ans une influence immense sur son auditoire; les grands et les petits s'y trouvaient confondus. 11 avait l'art de faire vibrer les sentiments les plus intimes du cœur humain. Il ranimait la foi, inspirait la piété. A une époque où la religion étendait encore ses profondes racines dans la vie sociale et dans la vie politique, un homme aussi éclairé de l'esprit de Dieu, d'un caractère aussi ferme, était une véritable puissance publique; aussi Geiler joua-t-il un rôle important dans le mouvement politique et social de son temps. S'il flagellait sévèrement les vices croissants des classes populaires, surtout le luxe, la passion du bien-être; s'il s'élevait contre l'insubordination envers les autorités constituées par Dieu, il tenait avec le même courage un langage hardi, grave, plein de force, aux classes élevées et leur rappelait sévèrement leurs devoirs. < O toi, dépositaire insensé de la puissance », s'écriait-il un jour en s'adressant aux potentats qui opprimaient et méprisaient leurs subordonnés, « d'où vient ton dédain pour celui qui t'est soumis? ne vaut-il pas autant que toi? N'es-tu pas pétri de la même argile que lui? A-t-il été baptisé avec de l'eau et toi avec du malvoisie? () insensé que lu es! Penses-tu que Cépée ait été mise en ta main afin de perdre ceux qui t'ont été confiés ou bien pour les protéger et les défendre? »
Gcilerélait, comme le dit Brant dans le panégyrique qu'il tracedelui,
L'homme qui ensemençait la justice; L'ennemi particulier de la malice humaine;
1 Voy. W ackern agel, Geschichte der deutschen Literatur, p. 341, — Sur les écrits de Geiler, voy. KERKER, 49, 748-757. — lucm i \, Jean Geiler, p. 057-583. * Voy. Dachedx, p. 15-97. — Kerker, 48, p. G4J-G47, 727.
Le censeur qui excellait à déraciner les vices et les actions mauvaises;
Le miroir et le justicier des péchés;
La consolation et le refuge de tous les pauvres;
Un père compatissant et affable;
Doux dans sa conduite, bienveillant et bon,
Calme, droit, vaillant et humble.
Il ne faisait pas acception de personnes;
Son blâme et sa leçon atteignaient chacun.
C'est avec le même poids et la même mesure
Qu'il pesait les actions des petits et des grands. »
Gabriel Biel, professeur à l'Université de Tübingen, était le digne ami et le contemporain de Geiler.
Créée plus tard que les Universités de Fribourg et de Bâle, l'Université de Tübingen devint au bout de peu de temps le troisième centre intellectuel de l'Allemagne du Sud. Inaugurée en 1477, elle se développa si rapidement que le Florentin Marsilius Ficinus écrivait dès 1490 à Reuchlin (conseiller du comte Eberhard de Wurtemberg dans toutes les choses qui regardaient la fondation de l'Université) : « Les étudiants qui sont envoyés de Tübingen aux académies italiennes en savent autant que ceux qui ont achevé leurs études dans ces académies. » Le maître d'Eberhard, Jean Bcrgenhanns, surnommé Nauclerus, éditeur d'une vaste encyclopédie d'histoire universelle ', partage avec Reuchlin l'honneur de la fondation de cette Université. Elle doit sa première période d'éclat, avant la séparation de l'Église, aux théologiens scolastiques Paul Scriptoris, Conrad Summenhart et Gabriel Biel. Paul Scriptoris, gardien des Frères mineurs de Tübingen, y fit progresser, de concert avec Summenhart, l'étude des langues grecque et hébraïque; il professa aussi les mathématiques, mais seulement dans un cercle d'amis. En 1497, il fit un cours sur Euclide et la géographie de Ptolémée; presque tous les professeurs de l'Université faisait partie de l'auditoire. Son élève Jean Stöffler, curé de Justingen, fabriquait dans l'atelier qu'il avait créé lui-même, des globes célestes, ainsi que de grandes horloges de clochers et de tours, et s'acquit une réputation fort étendue comme professeur de mathématiques et d'astronomie. II prit une part active à l'améliorai ion du calendrier et fut l'un des premiers savants qui écrivirent sur la manière de tracer les cartes 2. Sum-
1 Voy. Joachim, 8-70. — Trois bourgeois de Tiibingue firent imprimer à leurs frais ce volumineux ouvrage, p. 19.
8 Pour plus de détails, voy. Moll, p. 18-îO.