UNION DES ATELIERS
tures aux ornementations si variées, s'harmonisent avec la pensée fondamentale et rappellent en même temps les habitudes intellectuelles de l'époque qui les vit éclore, où nul objet jusqu'en ses derniers replis n'échappait à l'investigation curieuse, et où les sujets scientifiques les plus importants étaient noyés dans une foule de distinctions subtiles. Construits d'après des règles immuables, dans un esprit de renoncement et de prière, créés uniquement pour glorifier Dieu et édifier le peuple, ces monuments, dans leur impérissable grandeur, saisissent encore maintenant jusqu'au fond de son être le spectateur qui les contemple, et le remplissent de foi religieuse, d'étonnement et de respect.
Pour expliquer comment ilapuse faire que, dans un espace de temps relativement court, un si grand nombre d'oeuvres merveilleuses aient été créées, il faut se rappeler l'organisation corporative des artistes d'alors et les nombreuses associations d'ouvriers qui s'étaient formées.
Pour les ouvriers en effet comme pour toutes les autres classes sociales, s'étaient organisées ces corporations laborieuses, si conformes au génie allemand, auxquelles nous devons l'éclosion simultanée de tant de chefs-d'œuvre; c'est grâce à leurs efforts réunis, conçus avec sagesse, exécutés avec enthousiasme, que les créations les plus sublimes de l'imagination sont devenues réalisables. Les corporations maintenaient les apprentis par une ferme discipline; les jeunes ouvriers recevaient chez leurs patrons une éducation graduée qui les rendait peu a peu propres à atteindre un but déterminé d'avance. Ils ne devaient pas seulement savoir, avant tout ils devaient pouvoir. Chaque apprenti devait parfaire ses années d'apprentissage et de voyage, et celui-là seul devenait patron qui, après avoir été mis longtemps à l'épreuve dans la pratique des diverses branches de son art, avait fait véritablement œuvre de maitre. C'est l'habileté acquise par le manœuvre sous la discipline de la corporation, qui permettait d'obtenir cette perfection admirable que nous voyons également répandue dans tous les détails d'une calhédralc gothique. La perpétuité et l'uniformité du mode de travail, l'appui, le concours mutuel que se prêtaient tailleurs de pierre, charpentiers, serruriers, fondeurs de métaux, ont seuls rendu possible cette harmonieuse abondance d'ornements qui, subdivisant l'ensemble de l'édifice en un nombre infini de petites et plus petites parties, laisse cependant pressentir l'ensemble dans le moindre détail '.
Pour l'utilité et l'avantage des maures de construction comme de
1 Voy. ReiciieNSPERGER, Christlich germanische Baukunst, p. 12-21 .' Dur seh, Aesthetik der christlich bildenden Kunst, p. 310. — Frédéric SCHLEGEL, OEuvres complètes, t. VI, p. 201-203. — SPRINGER, Baukunst des christl. Mittelalters, p. 121-122.
toute la manœuvre, « pour éviter les querelles, les dissensions, les malentendus, les dépenses et le dommage », les corporations de tailleurs de pierre depuis longtemps existantes s'unirent pour former la confrérie générale de la maçonnerie allemande.
Dans les deux grandes réunions des tailleurs de pierre qui eurent lieu à Ratisbonne en 1459 et à Spire en 1464, tous les ateliers et corporations se subordonnèrent par un traité général aux quatre ateliers principaux de Strasbourg, Cologne, Vienne et Berne, et confièrent à l'architecte en chef de la cathédrale de Strasbourg la charge de président et la juridiction suprême. Tous les ateliers de construction avaient les mêmes règles, usages et juridiction. Ils devaient conserver et cultiver entre eux « une véritable amitié, le bon accord et l'obéissance, comme étant le fondement de tout bien ». La vieille devise des constructeurs était :
L'art du compas et la justice Sans Dieu ne sont à nul propices.
« Maîtres et compagnons », est-il dit dans une constitution des tailleurs de pierre qui date de 1462, « doivent maiutenir parmi eux l'ordre chrétien, se prêter mutuellement appui, assister tous les dimanches à la grand'messe et recevoir la sainte communion au moins une fois l'an. » La foi pratique et la conduite honorable devaient être comme les piliers de l'atelier : « Tout patron, dit la constitution déjà citée, doit tenir sa maison libre, et veiller à ce qu'aucune dissension ne s'y élève. » « L'atelier doit rester libre comme le lieu où l'on rend la justice. » « Chaque ouvrier doit faire un don toutes les semaines pour le service divin et le soin de ses frères malades ; il est soumis à une exacte surveillance sous le rapport du jeu, de la boisson, des mœurs, des jurements et mauvaises paroles. L'instruction de l'apprenti est gratuite. » « On ne doit pas payer pour lui. »
Les ateliers de construction faisaient partie des institutions du pays, et l'on regardait comme un trait vraiment populaire dans la vie de Maximilien la connaissance qu'il avait voulu acquérir de 1' « art du compas ». L'Empereur, en effet, savait tracer un plan, et s'était même fait inscrire parmi les compagnons d'un atelier de construction '. Il y avait aussi beaucoup d'architectes dans les cloitres, surtout dans les monastères des Bénédictins, des Cisterciens et des Dominicains. Ces derniers fondèrent même à Strasbourg une sorte d'école d'architecture.
On n'écrivit aucun livre de théorie sur 1' « art sublime » tant que
1 Voy. le travail de Jannek sur les Ateliers de construction, Allikn Bauhütte, nos 43- 44. — REICHEN8PERGER, Mélanges, p. 156-163, et son opuscule sur les Ateliers de constr. au moyen âge (Coloyne, 1879). — GRONEISEN et Mauch, p. 3-19.