‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 106 sur 573 · CANISIUS SUR LA SITUATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

CANISIUS SUR LA SITUATION RELIGIEUSE

temps *. » Paul Fi-eher, médecin de Nuremberg, disait de lui « qu'il était l'ornement et la gloire de la Compagnie de Jésus par sa vie exemplaire,, sa science, et les nobles productions de son esprit, et que, par la piété et le caractère, il égalait les Pères de l'antiquité chrétienne -. »

« Que ces mots : charité,' simplicité, vérité, soient inscrits sur notre bannière, » répétait-il sans cesse à ses religieux, « et quand nous sommes persécutés, imitons Celui qui a prié pour ses ennemis; disons-avec lui du fond de notre cœur : Seigneur, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu'ils font! » Après avoir servi Dieu dans la Compagnie de Jésus pendant plus de cinquante aus, il assurait à ses frères en religion, dans son testament spirituel, « que les attaques si nombreuses, secrètes ou publiques, dont son ordre avait été l'objet, n'avaient jamais ébranlé sa vocation, mais au contraire avaient grandi son zèle : « Je m'estime heureux, » écrit-il, « d'avoir été jugé digne de souffrir des outrages pour le nom de Jésus, et d'être faussement accusé et calomnié par les ennemis acharnés de l'Église : si seulement je pouvais obtenir le salut de quelquesuns d'entr'eux, quand même ce serait au prix de mon sang, je le considérerais vraiment comme un gain, afin de prouver à ces âmes la sincérité de mon amour, selon la prière du Seigneur ■^. ;) Directeur spirituel de prêtres et de religieux, ce qu'il leur recommandait avec le plus d'instance, c'était l'union intime avec Jésus-Christ, pour l'amour duquel il voulait cpi'on s'acquittât des moindres devoirs. « En Jésus-Christ seul gît toute notre espérance et toute notre consolation, » leur disait-il. Ses méditations sur les vertus do Jésus-Christ se répandirent en beaucotip de contrées de l'Europe *.

Il avait été chargé par le Saint-Siège d'obtenir des princes d'Empire, et en particulier des princes ecclésiastiques, la publication et la mise en vigueur des décrets du Concile de Trente; mais cinq ans après la clôture du Concile, il se voyait forcé d'écrire à Rome que près des Électeurs ecclésiastiques et des évoques, à peu d'exceptions près, tous ses efforts étaient restés inutiles : « On ne fait aucune attention au décret qui prescrit l'établissement de séminaires, et cependant les séminaires sont de première nécessité en Allemagne pour le maintien et le progrès de la religion. Quelques évoques,

^ Cyprianus, Tabellarium, 23.

* Theatrum virorum eruditione clarorum (Xorembcrgœ, 1688, pp. 303, 304). ' Testamentum Canisii, cap. 4.

* Ejchoriationes domesticœ, publiées par Schlosser (Ruremonde, 187G), pp. 435- 443). Ce sont ces méditations qui éveillèrent dans l'âme du jeune Louis de Gonzague, fils aîné du margrave de Castiglione, les premiers désirs de vie religieuse. Agricoi-a, t. II, p. 221. Voy. Riess, p. 497.

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ceux dAuysbourg, d'Eichstadt, d'autres encore, fonderaient volontiers des écoles et des séminaires; mais leur position est difficile, car ils sont plus entravés que soutenus par leurs chapitres. De plus, les prêtres, mênne les curés, sont le plus souvent dans la plus étranfïe ignorance des choses spirituelles. » Canisius ne cessait de se plaindre du découragement qui s'était emparé des évoques : «Nos pasteurs, » disait-il, « manquent de confiance en Dieu, d'énergie et d'audace; ils regardent commeà peu près perdue la cause de l'Église catholique en Allemagne, et ne voient, parmi les princes, presque personne à qui se confier; surtout ils s'affligent en voyant que non seulement ils sont traités sans équité par les sectaires, mais encore qu'ils sont opprimés et persécutés sans que personne au monde y prenne garde et paraisse s'en soucier. Aussi tiennent-ils pour imminente la prochaine suppression des évêchés qui subsistent encore; en même temps, le désir qu'ont nos adversaires d'anéantir tous les droits de la religion catholique et de s'approprier les biens du clergé semble insatiable, et, à dire le vrai, si nous n'obtenons de la bonté de Dieu un Pape qui prenne à cœur les intérêts de l'Église, il y a peu d'espoir à conserver pour le salut de l'Allemagne *. »

Ce Pape suscité par Dieu fut Grégoire XIII. De 1573 à 1585, Grégoire s'acquit plus de titres à la reconnaissance de l'Église d'Allemagne qu'aucun des Papes du seizième siècle. Bernard Perneder, qui avait fréquenté pendant de longues années les personnages les plus en vue du clergé romain, écrivait : « Le Saint-Père possède, on peut le dire, un cœur vraiment allemand; sa sollicitude pour l'Allemagne est extrême ; il ne s'occupe d'aucun pays avec plus d'affection, avec aucun il n'entretient des relations plus suivies. A chaque messe qu'il célèbre^ il pense à l'Allemagne, et à la guérison de ses innombrables plaies; ce qu'il a fait pour la restauration de la discipline ecclésiastique, pour l'érection des écoles et l'entretien des étudiants pauvres doit à jamais rester gravé dans notre mémoire, et fortifier notre attachement pour le Saint-Siège. D'autre part, Grégoire XIII se montre toujours sage et avisé dans ses rapports avec les puissances temporelles '^. « Si tous les Papes lui res-

■ 1 * Canisius à François de Borgia, à Rome, 26 janvier 1566, 23 juillet 1367, et 5 avril 1568. — Pagia.m, Epist., t. IV, p. 406. Voy. sur ce sujet Reimann, Forschungen zur deutschen Geschichte. Boero, Canisio, p. 314. Sur les documents inédits dont je me suis servi pour l'histoire de l'apostolat des Jésuites en Allemagne, voy. t. IV, p. 27, note 4.

^ * Lettre de Bernard Perneder au conseiller ecclésiastique de Mayence, Christophe Hasuemann. Rome, 2 janvier loS6. L'excellent livre de W. E. Schwarz prouve combien l'élose de Perneder était justiué. ** Voy. aussi Nuntiaturberichte, t. III, I, XXIV et suiv.

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semblaient, » disait Auguste de Saxe, « !e pouvoir du Saint-Siège serait encore craint et respecté, et il exercerait unegrande influence sur tous nos princes ^ »

Six mois seulement après son exaltation, Grégoire érigea une congrégation exclusivement chai-gée de s'occuper des affaires d'Allemagne. Les neuf cardinaux qui la composaient étaient ou sujets de l'Empire, comme Otto Truchsess et Hosius, ou comme Morone et Delfino, ils avaient, comme nonces, appris à connaître exactement et par eux-mêmes l'état des affaires d'Allemagne, où ils avaient fait de longs séjours. Les protocoles de cette congrégation, et surtout les mémoires qui lui étaient expédiés, offrent le plus haut intérêt"-. A chaque page, nous y trouvons les tristes témoignages du déplorable état de l'Église d'Allemagne à cette époque malheureuse. La corruption des chanoines de la noblesse y est particulièrement constatée. Leurs capitulations honteuses au moment de l'élection des évoques mettaient le plus sérieux obstacle à la réforme do l'Église. Ils avaient coutume de toucher leurs revenus et de charger leurs vicaires de leurs obligations spirituelles; de là le proverbe : « Les vicaires vont à l'Église pour les chanoines, et les chanoines vont on enfer pour les vicaires '^. » Dans un grand nombre de chapitres, des adhérents secrets ou déclarés des nouvelles doctrines avaient été admis. En conséquence, la plupart des évôchés d'Allemagne étaient entre les mains de personnages absolument incapables de bien s'acquitter de leur devoir. La défense de la doctrine catholique, la formation et la surveillance du jeune clergé étaient partout négligées.

« Le plus grand péril pour notre Église, » écrivait le cardinal Otto Truchsess dans un mémoire adressé à Grégoire .XIII '% « c'est l'apostasie trop longtemps soufferte de tant d'évèques et de chanoines, lesquels, rébelles au Saint-Siège, se posent en souverains temporels, confondent comme il leur plaît le temporel elle spirituel, et

* Maffei, Ann. Gregorii XIII, t. II, p. 168. Voyez v. Bezold, t. II, p. 346, note.

^ Schwarz (Zehn Gatachten) donne (pp. 71-131) les protocoles des séances de la conjjjrégatiou allemande de lo73 à 1578, d'après un manuscrit autographe conservé à la bibliothèque Borghese. Voy., au seizième chapitre de ce livre, d'intéressants détails sur la restauration de la congrégation allemande en lo73.

3 ** Schwarz. Zehn Gutachten. XLIX.

^ Pro cuç/nitione pressentis status Germaniœ. ** Sur la date exacte de la rédaction de ce mémoire, voj^ Schwarz, Ze/m <julocf}len,t. XXlllet suiv. Sch\\arz, en publiant in extenso (pp. 1-19) cet important memoire, qui n'était encore que manuscrit lorsque Janssen lui emprunta cette citation, s'est acquis de véritables droits à la reconnaissance des érudits. Ou peut affirmer aujourd'hui qu'il n'est pas de Canisius, comme le croyait Janssen. Un autographe des archives secrètes du Vatican établit clairement qu'il est l'œuvre d'Otto Truchsess.

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n'ont égard ni à Dieu, ni aux hommes. Un tel état de choses constitue un danj^er grave, non seulement pour l'Église romaine, mais pour l'Empire tout entier; aussi est-il urgent d'appliquer à un si grand mal des remèdes efficaces ». « Les prêtres se révoltent di's qu'on leur jinrle de réforme, et repoussent les d«'crcts du Concile aussitôt qu'ils leur semblent porter atteinte à ce qu'ils appellent leurs droits, leurs coutumes et prérogatives. Un prêtre, interdit à cause de ses mœurs, trouve aussitôt des protecteurs et des patrons dans les paroisses voisines, car les ministres du culte sont en très peti' nombre, actuellement; ou bien, il se tourne du côté des hérétiques, et là, il trouve accueil, sympathie, charges et honneurs^ les apostats étant extrêmement chers aux sectaires. )i ïruclisess se plaint aussi de la difficulté de donner les cures ou charges vacantes h des prêtres capables, vraiment dignes d'exercer le saint ministère. Aussi est-il contraint de l'aire un «horrible aveu )\ c'est que presque tous les évêques sont obligés de tolérer contre leur gré dans les paroisses (( un grand nombre de prêtres et de curés indignes, d'une conduite scandaleuse, excommuniés, coupables d'actions criminelles, concubinaires, ivrognes, déshonorés, entachés de simonie, apostats, etc. » Les évêques n'avaient pour les seconder aucun auxiliaire intelligent, dévoué; autour d'eux, point de prêtres craignant Dieu, sincèrement désireux de les aider dans l'administration de leurs diocèses. Le cardinal Truchsess ne niait pas, cependant, que, dans beaucoup d'évêchés, une amélioration sensible ne se fût produite; au contraire, il constate avec joie le progrès obtenu. Déjà, un grand nombre d'évêques donnaient les preuves quotidiennes d'un zèle véritable pour la reh'gion, et se montraient disposés à corriger les abus, pourvu que le Pape et lEmpereur les y aidassent. Truchsess conseillait au Saint-Père d'entrer en paternelles relations avec eux sur les remèdes à appliquer à ces abus, « car la plupartdes évêques bien intentionnés sont destitués de tout secours humain, et doivent s'attendre tous les jours à de nouveaux outrages, à de nouveaux attentats. Ils ont un urgent besoin de bons auxiliaires; comme ils n'ont auprès d'eux aucun théologien en état de les aider, le Saint-Père, pour trancher certaines questions épineuses, ferait bien de déléguer des vicaires généraux dans quelques pays allemands. )>

Mais la première chose à faire, selon lui, c'était de former des prêtres éclairés et instruits.

« Les hérétiques sont séparés et divisés d'opinions; ils se combattent et se persécutent les uns les autres avec une extrême passion, aussi bien dans les questions religieuses que dans les affaires tem-

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porelles ; ils se méfient les uns des autres. Leurs ouailles sont dégoûtées de tant de sectes et de tant de changements, et chaque année un très grand nombre d'égarés rentrent, de leur propre mouvement, dans le giron maternel de l'Église. Je ne doute pas que si les Catholiques étaient délivrés du scandale public que cause trop souvent la conduite de leurs prêtres, et si nous avions des ouvriers évangéliques vraiment estimables et intelligents, nous ne vissions tous les jours augmenter le nombre des conversions. C'est ce que démontre l'exemple des Jésuites, dont le zèle infatigable ramène tant d'hérétiques à la vraie foi. Aussi nos adversaires se plaignent-ils d'eux plus que de tous les autres membres du clergé. Tant que, dans les évêchés, nous n'aurons pas de bons séminaires, bien dirigés et bien organisés, il faudra s'occuper avant tout de faire progresser le séminaire général de Rome, le collège des Allemands, et lui donner tous nos soins. »

Tout échange de rapports entre le Saint-Siège et les membres d'Empire, catholiques ou protestants, avait été rompu, et il en résultait un état de malaise, un malentendu continuel. Truchsess conseillait au Pape de renouer et d'entretenir des relations amicales et confiantes avec l'Empereur, les princes spirituels et temporels, aussi bien qu'avec la noblesse et les villes, d'encourager par des lettres apostoliques et l'envoi de nonces d'une piété exemplaire les princes qui pouvaient avoir de l'influence, et de protester souvent de son paternel amour pour la nation allemande. « Quelques-uns craignent que de tels procédés n'excitent les méfiances de l'Empereur et des princes protestants, » écrit Canisius.« Pour moi, j*; suis convaincu que si le Pape, avec un entier désintéressement, ne cherche que le salut des âmes, il n'a rien à redouter. Ce n'est pas par le silence, les concessions, les délais, les hésitations, les compromis, c'est par la vigilance, la bonne administration, par les efforts d'un zèle incessant que les Allemands pourront être ramenés à l'Église. »

Truchsess conseillait encore au Pape de chercher à décider l'Empereur à n'accorder ni droits régaliens, ni le siège, ni la voix aux assemblées d'Empire, à ces prélats suspects, qui se passaient de la sanction de Rome, refusaient de s'engager par serment à maintenir dans leur diocèse la doctrine du Concile, et se souciaient peu de recevoir les saints ordres, malgré tout ce que le concordat, leur devoir, leurs obligations, exigeaient d'eux. 11 lui conseillait aussi d'insister auprès de l'Empereur pour qu'il ne permît pas aux Protestants de pousser plus loin les innovations religieuses, et pour qu'il les maintînt avec fermeté dans les limites tracées par la paix

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d'Augsbourg, et dans l'exacte observance delà paix publique comme de la paix religieuse *.

Grégoire Mil eut la sagesse de régler sa conduite d'après ces instructions 2. Et d'abord, ce qui ('•tait d'une grande importance, il reconnut la nécessité d'une représentation meilleure et plus étendue du Saint-Siège en Allemagne. Cette nécessité, Truohscss et tous les gens éclairés et bien intentionnés '^ l'avaient depuis longtemps proclamée. Depuis l)ien des années, l'unique nonce accrédité pour tout l'Empire était le nonce de Vienne, et il ne suffisait plus. La situation défavorable de Vienne., placée à la frontière occidentale de l'Empire, les épreuves exceptionnelles de l'Église Catholique en Allemagne, la multiplicité des atïaires, réclamaient impr-rieusement l'envoi de plusieurs nonces. « Grégoire XIII fut promptement résolu. L'importance que le zèle des nonces pouvait avoir pour le relèvement du Catholicisme allemand par l'action permanente exercée sur les é\êques et le bas clergé, par les visites pastorales et la publication des décrets de Trente, ne lui échappait point, non plus que l'avantage qui résulterait, pour le gouvernement papal, de relations directes, entre lui et les dillérents territoires allemands. » En cette même année de 1573, qui avait déjà vu l'établissement de la congrégalion allemande, le dominicain Félicien Ninguarda fut envoyé à Salzbourg en qualité de commissaire apostolique pour y encourager les essais de réforme de l'archevêque; l'éminent Gaspard Gropper partit pour le pays rhénan, charfjé particulièrement de Cologne; Barthélemi Portia fut envoyé dans l'Allemagne du sud, où sa nonciature dura dix ans. En 1580, une nonciature particulière et permanente fut instituée pour les domaines de l'archiduc Charles de Styrie. En 1584, une troisième nonciature permanente fut fondée à Cologne où le nonce François Bonomi fut envoyé '*. Dès 1585, Bonomi réunissait à Liège un synode diocésain qui adoptait les décisions du Concile de Trente. Malheureusement, il ne lui fut pas donné de s'acquitter longtemps de son importante mission : l'austère religieux, si zélé pour la réforme ecclésiastique,

1 . . . «t sed omniareduci et conservari mandet secundum imperiales constitutiones circa paceui publicam et pacem religionis ». ** Schwabz, Zetm dutachten,^. H.

- Et aussi en ce qui concernait la paix de reliçion. Les réclamations et les convoitises des Calvinistes allaient bien au-delà des articles du traite. Pour les combattre, le Pape, en lolo, avait l'intention d'obtenir de la Diète Elective de Ratisbonne une nouvelle confirmation du traite d'Augsbourg-. Stieve, Ursprung etc., Anmerkungen, p. 94, note 2.

* *• Vov. ScHWAHz, Zehn Gutachten, t. XXXIV et suiv. Voy. aussi Vliisiorische Jahrbuch de U.nkel, t. XII, p, oOti.

* ** Nunt'iatarberkhte, t. III, I,XV1II et suiv., et 719 et suiv. Voy. U.nkei. a. a. 0, et Schwarz, t, XXXIII, XLI, Sur Xin£ruarda, voy. plus loin.

CANISlüS SUR LA SITUATION RELIGIEUSE. 205

rnûurut au mois de IV-vrier 1587. Il était tellement exact dans lobservanee des préceptes de l'Église que, même sur son lit de mort, il ne voulut jamais faire usage de la dispense du jeûne *. A dater du jour où des hommes de son mérite furent envoyés à l'Allemagne, on put concevoir l'espérance fondée d'une amélioration sensible dans le domaine religieux. A la vérité, il y avait beaucoup à faire. Tous les contemporains qui ont observé avec attention la question religieuse à cette époque sont unanimes à le reconnaître. Sous ce rapport, un mémoire adressé par Canisius à Claude Aquaviva. élu général des Jésuites en 1583, est du plus grand intérêt. Voici comment Canisius, avec autant de profondeur et d'exactitude que Truchsess, expose les maux et les besoins de l'Église :

« Les évêques et les prélats de notre Allemagne, » dit-il, « sont, pour la plupart, de noble extraction ; malheureusement, presque tous, dès leur enfance, ont été élevés dans le bien-être et dans le luxe: ils sont très ignorants des choses spirituelles, passionnés pour le faste et pour le pouvoir. Comme ils vivent bien plus en princes du Saint-Empire qu'en pasteurs des brebis du Christ, ils emploient pour le temporel, non pour le spirituel, leur temps, leurs efforts, leur fortune: aussi ne s'acquittent-ils de leurs devoirs d'évèques ni par euxmêmes, ni par l'entremise de coadjuteurs intelligents. Ils se soucient fort peu de la visite pastorale, de la réforme des paroisses et des couvents; ils ne songent point à réunir des synodes, à faire subir des examens aux clercs, à veiller à l'exécution, au moins partielle des décrets pénitentiels portés par l'autorité ecclésiastique. »

X Le clergé est en général si dépravé, si ignorant des choses divines et ecclésiastiques, qu'en vérité il ne faut s'étonner que a une chose, c'est que, malgré de si indignes pasteurs et serviteurs de TEglise, il y ait encore, en tant de pays, un si grand nombre de catholiques sincères-; car, en Allemagne, les membres du clergé, tout comme les laïques, ont des mœurs très répréhensibles, sont adonnés au plaisir, et vivent dans la société des neuf fils de Bélial. dont ils imitent les vices. Ils ne supportent pour ainsi dire aucun joug; ce sont d'aveugles conducteurs d'aveugles, qui croient pouvoir concilier leurs goûts et leurs passions avec ce que prescrit la foi: et voilà comment, par la faute de ces prêtres indignes, le nom de Dieu et la vraie religion sont méprisés par les sectaires ».

Parlant du peuple en général, Canisius poursuit : « Ici, j"ai beau coup à soutirir; la vie scandaleuse du clergé et les erreurs empoi-

• ** UxKEL, Histur. Jahrbuch, t. XII, p. 738.

* Voy. sur ce sujet le mémoire du Père Canisius adresse à Grégoire XIII, 10 mai 1j74; Tuei>lr, Annales, t. I, p. i\o.

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