SITUATION RELIGIEUSE DANS LE DUCHE DE JULLIERS-CLÈVES-BERG
des tableaux et des autels; j'ai vu, gisant sur le pavé de nos églises les tabernacles violés, les saintes hosties foulées aux pieds, et tout cela s'est fait à l'instigation des prédicants et des fanatiques venus des Pays-Bas. » « Partout où ces furieux, secondés par le peuple, ont réussi à prendre la haute main, le culte catholique a été aboli, car ils ne tolèrent personne qui ne soit de leur parti. » « Aussi les Jésuites, qui viennent de temps à antre nous visiter, sont-ils plus appréciés qu'autrefois parmi nous; leurs prédications, leur présence assidue dans les confessionnaux, leurs visites chez les malades, leur piété exemplaire nous ont édifiés, et tout le monde fait leur éloge ^. »
A la cour de Glèves, le parti catholique se fortifiait. Conrad Ileresbach, l'ancien précepteurdu duc, depuis quarante ans la personnalité la plus influente de la cour, se réconcilia avec l'Église (1574) 2. Déjà, plusieurs années auparavant, le duc avait fait acte de catholique, aussi bien en assistant à la messe et en recevant la communion sous une seule espèce que par la publication de divers édits pour le maintien du culte catholique. Lorsqu'on 1573 le nonce Gaspard Gropper, sur l'ordre du Pape, commença des enquêtes régulières et réclama des maîtres catholiques pour les écoles, les conseillers du duc le secondèrent, et les Catholiques se prirent à espérer que bientôt, comme autrefois, leur religion serait seule autorisée dans le pays-*^.
Ce revirement mit en grand émoi les princes protestants. En mai 1575, des ambassadeurs, envoyés par la Hesse, le Brandebourg et l'Électorat palatin, vinrent exprimer au duc de Clèves toute la part que prenaient leurs maîtres à la perte qu'il venait d'éprouver dans la personne de son fils, le jeune héritier du duché, mort récemment à Rome^. Ce malheur, dirent les ambassadeurs, était bien fait pour éclairer le duc, et pour lui faire comprendre que le bonheur non plus que le salut ne se trouvaient dans le papisme, et que les cardinaux et les légats n'étaient pas, plus que les autres hommes, en état de les procurer. Autrefois, ajoutèrent-ils, le duc avait semblé pencher
' * Lettre du 17 août 1368. Voyez le rapport du oonce Gropper sur le renversement des autels et l'enlèvemeat des imai^es à Büderich. Kellek, t. 1, p. 198.
' Keller, t. I, p. 60, p. 21;j, n» 174a. Heresbach, qui était marié, bien que prévôt et chanoine, sollicita et obtint l'absolution du Pape.
3*Voy. Keller, t. I, pp. 172-178, 186, 196 et suiv., pp. 207, 218, n' 179 *. Lettre du médecin Guillaume Peters, 3 mai 1575. Le duc d'Albe félicitait le duc, le 30 avril 1370, de son sincère retour à l'Eg-lisc Catholique. Gachard, Correspondance de Philippe II, t. IL p. 130.
* Sur la maladie et la mort du prince héritier à la cour de Rome, où il fut traité avec les plus grands cçards (9 février 187Ö), voy. Lossen, Kölnischer I{rief/,p. Ö1-2ÖÜ, et ** PiGHius, Hercules prodicias (Aatwerpiae, 1587), pp. 543 et suiv.
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vers la Gonlession d'Au^'sbourg; il avait fait élevor ses enfants dans la véritable et chrétienne reii{,Mon, dont il avait lui-même reconnu l'orthodoxie; ses filles avaient épousé des princes évangéli(jucs; il avait accordé à ses sujets le libre exercice de la vraie religion; il y avait donc lieu d'espérer qu'il ne se laisserait pas détourner d'une manière de voir si chrétienne; dans le cas où le secours de ses voisins lui semblerait utile, ils lelui accorderaicntlrésvolontiers.ct cela d'une manière vraiment ellicace; mais s'il abandonnait sesanciermcs convictions, s'il permettait à des conseillers malintentionnés et ennemis de la paix de gouverner en son nom, les princes évangéliqucs rélléchiraient à la conduite qu'ils auraient à tenir, car sa manière d'agir provoquait un grand mécontentement et scandalisait tout le monde. Ce qu'ils avaient entendu dire à plusieurs personnes leur faisait craindre qu'en persistant dans cette voie il n'attire sur ses états des catastrophes terribles '. Des députés, envoyés par « de pauvres chrétiens persécutés, » étaient venus se plaindre à eux des mesures oppressives dont les protestants étaient victimes. Ils avaieut raconté que, tout récemment, ordre avait été donné aux habitants de Clèves. sous peine d'encourir la disgrâce de leur souverain, de ne fréquenter d'autre église que la paroisse catholique, et de n'avoir à faire qu'au clergé catholique. On avait appris de plus que les prédicants venus de temps à autre dans le duché de JuUiers et de Berg pour y prêcher le pur évangile avaient été évincés, et que, daus le duché de Clèves, en plusieurs localités, on avait installé des prêtres à messe; qu'à JuUiers, le doyen avait fait comparaître devant lui plusieurs disciples de la pure doctrine, et que ceux-ci, « parce qu'ils avaient refusé de revenir à l'idolâtrie, « avaient été obligés de quitter la ville avec femmes et enfants. Tout ceci faisait craindre, si l'on continuait à enchaîner le Verbe de Dieu, que de graves désordres ne se produisissent '-. »
A ce discours, le duc répondit « que jamais il ne s'était montré contraire à la Confession d'Augsbourg; qu'à son avis elle était en grande partie conforme à la parole de Dieu, aux écrits prophétiques et apostoliques et aux anciens conciles; mais qu'il n'eu avait jamais accepté tous les articles. Il tenait une réforme chrétienne pour nécessaire; quelques abus s'étaient glissés dans la religion, et
' Keller, t. I, pp. :^-7-2.30. Les princes, dans l'instruction remise à leurs ambassadeurs, avaient été jusqu'à dire que de même que Dieu avait frappé le premier né de Pharaon pour puiiir un tyran, de même le duc, après avoir apostasie la Confession d'Augsbourg, avait été châtié de Dieu par la mort prématurée de son fils. Les ambassadeurs adoucirent celte phrase, « mais malgré ces adoucissements », dit Lossen (Kölnischer Kriej, p. Til] « ou n'eut poiul cgard ù leur démarche, on les reçut même avec froideur et mépris n.
s Voy. Keller, t. I, pp. 2^6-2:27, 2^5.
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il eût souhaité que l'Empereur et les membres d'Empire se missent d'accord sur toutes ces questions; mais au lieu de cela, la désunion, les querelles étaient survenues; les Confession istes ne s'entendaient même plus entre eux ; on rencontrait parmi eux des calvinistes, des zwingliens, des anabaptistes. Il n'avait pu voir sans indignation des curés illettrés, des gens sans aucun mandat, créer des malentendus par ignorance; aussi en avait-il destitué plusieurs. 11 avait aussi remis en vigueur des édits publiés il y avait déjà treize et quatorze ans. Ceux de ses sujets qui avaient refusé de s'y soumettre avaient dû s'expatrier après avoir vendu leurs l)iens; mais dans tout cela il n'avait fait autre chose que se conformer aux articles de la paix de religion; il continuerait à profiter des droits qu'elle lui reconnaissait, et il espérait que les princes, dans les questions religieuses, lui imposeraient aussi peu ce qu'il avait à faire et comment il le devait faire, que lui, de son côté, songeait à leur imposer ses façons de voir. La mort de son fils était une épreuve cruelle envoyée par Dieu; d'autres princes aussi, par exemple ceux de Saxe et du Wurtemberg, avaient récemment éf)rouvéde semblables pertes; cependant on ne les avait pas vus se tourner vers Rome. Quant à l'émeute populaire dont on se montrait si in({uiet, il avait la confiance que ses sujets no seraient pas assez hardis pour refuser à leur seigneur l'obéissance qu'ils lui devaient. Que si, cependant, ses prévisions étaient déçues, il comptait sur l'appui des princes pour les faire rentrer dans le devoir. Les conseillers du duc, de leur côté, répétèrent aux ambassadeurs qu'ils étaient incapables de comprendre en quoi leur maître avait violé la paix de religion. Cette paix n'avait été conclue qu'en laveur des Électeurs, princes et membres d'Empire désireux de rester libres dans l'exercice de leur religion, elle n'avait jamais fait mention des sujets. Les princes luthériens affirmaient que la paix accordait également aux sujets la liberté de conscience: c'était condamner tout ce qui s'était passé jusque-là dans les divers territoires de l'Empire *.
L'ambassade n'eut point reifet qu'on en avait attendu; elle n'eut d'autre résultat que d'aggraver le mauvais étatde santé du duc, qui, depuis longtemps maladif, fut repris de crises nerveuses, et se plaignit avec irritation et amertume qu'on voulût s'immiscer dans son gouvernement-. Mais il n'en paraissait que plus résolu à faire ce que bon lui semblait. Il exigea que sa sœur Amélie et deux de ses filles non mariées embrassassent la foi catholique. Le comte Hermann de Neuenar raconte qu'un jour, une épée nue à la main, il
' Voy. Keller, pp. 230-23£!. Voy. Losse.n, pp. 274-27ü.
* Lettre de Guillaume Peters, 21 sept. 1573. Voy. plus haut p. 236, note 3.
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poursuivit sa sœur dans la galerie du château, parce qu'elle avait déclaré qu'elle ne lui obéirait point. « Si un homme de bien ne se lût trouvé là pour fermer une porte à temps, Sa grâce Électorale eût assassiné sa sœur ^. »
A diverses reprises, la fraction protestante des Etats avait réclamé « la pleine liberté du culte protestant » ; mais parce que, « sous le manteau de cette Confession », toutes sortes de sectes, « anabaptistes, sacramentaircs et autres, » s'étaient, de plus en plus propagées dans le pays -, » le gouvernement maintint son refus. Jamais, affirmait le duc au nonce Gropper en 1578, il ne se résoudrait à faire sur ce point la volonté des Protestants.il se contenta de répondre aux Etats jusqu'à ce jour, il n'avait opprimé personne, mais qu'il lui était que, impossible d'accorder l'exercice public du culte évangélique. Le texte de la paix de religion portait expressément que les membres d'Empire étaient libres de pratiquer, soit l'ancienne religion, soit la Confession d'Augsbourg, mais que les villes, les communes et les sujets de toute condition n'étaient pas admis à jouir de la même liberté. Si ses sujets n'approuvaient point la religion de leur souverain, le trait é de paix leur accordait le droit d'aller habiter un autre pays avec leurs familles 2. En 1583, les conseillers du duc affirmèrent de nouveau que les sujets protestants jouissaient dans le duchcdune tolérance beaucoup plus grande que partout ailleurs, puisqu'on ne leur avait interdit que l'exercice public de leur religion. Reconnaître officiellement la liberté de leur culte eût été leur donner la haute main, puisque, s'ils l'obtenaient, il était hors de doute qu'ils ne toléreraient d'autre culte que le leur, et que les Catholiques seraient aussitôt persécutés. Pour le prouver, les conseillers rappelèrent non seulement la révolution des Pays-Bas, mais ce qui s'était passé dans tout l'Empire ^. En janvier lo84, le duc adressa aux juges des principales villes du duché de Clèves une lettre-circulaire où il déclarait que le bruit répandu par quelques mal intentionnés et d'après lequel, aux États de Dinslaken, la prédication de la nouvelle doctrine avait été autorisée, était complètement faux, et que bien, au contraire, il était, plus que jamais décidé à ne pas laisser les nouveautés religieuses s'implanter dans ses domaines. Il interdisait de nouveau, sous peine d'amendes exactement fixées, toute assemblée secrète des sectaires •".
' Keller, t. I, p. 210. Voy. aussi pp. 64-69. - Voyez les édits de juin-aoùl 1S76 dans Keller, l. I, p. 247. ^ Keller, t. 1, pp. 2o7-î'S8.
* Keller, t. 1, j). 263. tjuillaume Peters, 2 oct. 1583. Voy. plus haut, p. 236, note 3.
^ Keller, t. I, p. 266.