CHAPITRE PREMIER
LES (( CENTURIES )) DE MAGDEBOURG. — FABLES RÉPANDUES PARMI LE PEUPLE POUR COMBATTRE LA PAPAUTÉ.
Tant que Luther avait vécu, la polémique protestante, entièrement dirigée par lui, avait été surtout dogmatique; à partir de la seconde moitié du xvi* siècle, elle fut, par rapport à l'Église Catholique, surtout historique. Luther, là aussi, avait donné l'impulsion. Lorsque l'anglais Robert Rarns publia ses Biographies des Papes i, Luther écrivit, pour leur servir depréface, une lettre qui fut plusieurs fois traduite en allemand, «afin, » disaient les traducteurs,« que les chrétiens y puissent étudier les désirs du saint homme de Dieu Martin Luther, et se rappelassent ce qu'il avait tant recommandé aux écrivains de son temps. » Le surintendant de Hesse, Georges Nigrinus, plaça cette lettre en tête de son Histoire des Papes, comme pour bien en indiquer l'esprit. Nous en citerons un passage : « J'ai senti le besoin d'épancher dans cet écrit la tristesse de mon âme, et en même temps sa juste indignation, et je serais heureux d'enflammer le zèle des âmes dévotes, amies du Christ, de manière à ce qu'elles comprissent bien ce qu'on peut attendre des tyrans papistes et de leur église infâme. Tout le monde sait assurément, du moins tous ceux qui ont l'esprit du Christ, que le sacrifice de louange le plus méritoire, le plus agréable au Seigneur, c'est tout ce qui se peut lire, dire ou écrire contre l'Église Catholique, cette prostituée du diable, cette sanguinaire impudique, cette grande blasphématrice, dont on ne saurait penser assez de mal. Moi, qui, à la vérité, n'étais pas au début suffisamment renseigné sur son histoire, j'ai démasqué lepapismepour ainsidire apriori, c'est-à-dire au moyen de la Sainte- Écriture; aussi suis-jeravi que d'autres que moi l'aient attaquée par derrière, je veux dire par son histoire, et il me semble que l'œuvre
* Vitae Roinanorum pontificum, qiios papas vocamus, diligenler et fideliter collectae, etc. Cum praefalione Liitheri. Wittenb., 1536. Voy. Hirsghius, Libroruin... Millenarius III, u» 336.
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que voici a été bien exécutée, ce qui me réjouit infiniment, car elle niontre dans une lumière très vive que l'histoire concorde parfaitement avec la Sainte-Écriture. En effet, j'ai appris de Saint Paul, et de Daniel, que le Pape est l'ennemi de Dieu et des hommes, et les histoires profanes récemment publiées établissent cette vérité d'une façon saisissante ».JNon content de reproduire cette lettre, Nigrinus cite 1(^ passage suivant, extrait du livre de Luther intitulé : Contre le Papisme fondé à Rome par le diable : « S'il plaît à Dieu, dans un autre ouvrage je ferai mieux que je n'ai fait jusqu'ici. Si je meurs, puisse Dieu inspirer une autre plume mille fois plus habile que la mienne, car la Papauté, fille du diable^ est la plus grande calamité de la terre et Rome est le lieu du monde où les démons trouvent le plus de facihté à exercer leur pouvoir '. » L'année même qui précéda sa mort, Luther disait encore : « Il accomplit une œuvre pie celui qui, pouvant la faire, ne craint pas dédire hardiment que le Pape est le pire ennemi de Notre-Seigncur et Sauveur, et qu'il a corrompu lasainte Église chréticmie. Pour le prouver, ce qui est le plus utile, après les Saintes-Écritures, c'est l'histoire de nos Empereurs ; on y voit que les Papes ont été possédés du démon et le sont encore, qu'ils sont en même temps des ânes ignorants et grossiers, incapables de rien comprendre aux Saintes-Écritures, je le dis à la honte éternelle du siège maudit de Rome -. »
Au premier rang de ceux qui prirent à cœurles conseils de Luther, il faut placer Flacius lUyricus, dont Luther avait dit que ce serait sur lui qu'après sa mort « l'espérance de ses disciples, un moment abattue, viendrait se reposer ^ «. « C'est à Wittemberg, » écrivait Flacius, « que je me suis convaincu que l'Église luthérienne est par excellence l'œuvre de Dieu, et qu'au contraire le Pape est le vérita. ble Antéchrist ; je le maudis et l'exècre du fond du cœur, lui et tous ses abus '^ » Flacius regardait comme le plus sacré de ses devoirs (f, de combattre et, si la chose était possible, d'anéantir lepapLsme. » Aussi s'empressa -t-il de rééditer une image autrefois publiée par Luther avec les rimes qui l'accompagnaient et qu'il iii suivre d'une explication nouvelle. Cette image représente le Pape revêtu de ses plus riches ornements; il est assis sur un pourceau. Delà main droite il bénit un monceau d'excréments fumants, placés à sa gauche, et vers lequel le porc étend son groin avide. Ce dessin, au dire de Flacius, avait été inspiré « par une sagesse toute divine et vraiment
• Papistische Inquisition, p. 1 .
ä Sümmll. Werke, t. XXXII, p. 3ü9.
^ Pheüer, t. I, p. 35.
* Preger, t. I, p. 23. ** Voy. Niemöller, M. Flacius, p. 78.
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surnaturelle ». « Car aucun excrément n'exhale une odeur plus infecte que celle du papisme. Le papisme est le plus ignoble excrément du diable. » Pour placer aubas de celte« image », Luther avait composé l'explication suivante :
Pourceau, laisse-toi conduire.
Laisse-toi éperonner des deux côtés ; Alors tu obtiendras ton concile, Pour y aider je te donne mon ordure *.
Depuis, le Concile de Trente avait eu lieu, et Flacius avait déclaré a qu'il n'était autre chose que l'excrément du Pape », dont avait prophétisé le très digne seigneur et père des fidèles, Martin Luther. Ce n'était pas le Saint-Esprit, mais le très subtil esprit du diable qui avait inspiré les décisions de l'assemblée 2. Tous les papistes composaient la meute de Satan, et Satan leur servait de père.
Le premier ouvrage « historique » de Flacius est intitulé : Catalogue des témoins de la vérité. W parut pour la première fois en latin en 1558 3; ensuite il fut réimprimé et traduit en allemand et en hollandais. « Ce livre est entre toutes les mains, » disait avec douleur lo théologien catholique Eisengrein qui en avait entrepris la réfutation ; «le peuple même lelitavidement ''. »Flacius s'était efforcé de prouver qu'en dépit des ténèbres qui avaient si longtemps obscurci la vérité chrétienne pendant le règne du « papisme impie», il s'était trouvé dans tous les siècles des témoins fidèles de la vérité, qui avaient pris la défense de l'orthodoxie, jusqu'aujouroù, grâce au nouvel Évangile, la vérité avait de nouveau resplendi sur le monde. Gomme premier témoin pris, Flacius produit saint Pierre ; viennent ensuite les quatre pères de l'Église latine, puis saint Bernard, saint Thomas d'Aquin et beaucoup d'autres docteurs, entoutenviron quatre cents. Pour les combattre, le démon avait envoyé sur la terre quatre de ses apôtres, saint François, saint Dominique, Pierre Lombart et Gratien. « Bien que saint Pierre n'ait été en aucune manière le précurseur des Papes et le fondateur du siège de pestilence, » écrit Flacius, « cependant il est probable que, dans certaines actions de sa vie, et aussi dans plusieurs de ses péchés, la vie et la domination des évêques romains ont été d'avance représentées et annoncées. »
* Voy. notre troisième volume, p. 591.
- Ein kurtzcr Bericht vom Interim, A 3a.
' Gatalofjas testium veritatis, qui ante nostram aetatem Pontifici Romano ejusqae evroribus reclamarunt. La première édition (15o6), fut imprimée à Bàle; laseecondc à Strasbourj;; en loG2, etc. Voy. Pheûer, t. II, p. J1G7 et ** A'iemölleh, M. Flacius, pp. 81 et suiv.
' EisENciREiN, (kilalogus testium veritatis (Dillingae, 1Ö63), dans la dédicace.