FABLES SUR LES PAPES
A l'Empereur le verset du psaume CXI : Tu marcheras sur Vaspic et sur le basilic, sur le lion et sur le dragon, ouvrant ainsi sa bouche menteuse et empoisonnée, diabolique et infernale pour exhaler son ressentiment railleur et amer. Vraiment, iln'est que juste de direque le dragon et le lion, l'aspic et le basilic Alexandre, a foulé aux pieds un prince chrétien et, dans la personne de ce prince, Jésus-Christ lui-même. Or le crime de ce Pape, de ce maudit, lesempereurs, rois, princes et seigneurs temporels ne doivent jamais le pardonner, mais s'en souvenir toujours, et travailler sans relâche à l'éternelle confusion du siège de Rome, fondé par le diable ; de même, le Christ ne pardonnera jamais au Pape ni au siège de Rome; l'Église chrétienne non plus ne pardonnera jamais, d'autant plus que les Papes ne témoignent aucun repentir,ils ne font point pénitence; ces abominables scélérats se contentent de rire du crime d'Alexandre; ils prennentplaisirà conter cettehistoire ; ilss'applaudissentde ce qu'ils ont fait; ils seraient bien aises de recommencer cette indignité avec tous les Empereurs, rois et princes delà terre^ s'ils en avaient le pouvoir. Quiconque veut être et rester bon chrétien doit, ne fût-ce que pour cette unique raison, cracher sur le nom du Pape aussi souvent qu'il l'entend prononcer, qu'il le lit ou qu'il le pense. Car ce que le Pape a fait à un Empereur, à un si grand personnage, établi par Dieu même, il le ferait bien plus encore à toi^ à moi, à toute la Chrétienté, à Jésus-Christ, à Dieu lui-même, comme le veut le diable son père, et comme il lui apprend à le faire. » Après avoir porté aux nues « l'incomparable Frédéric », Luther continue : « Et dire que le Pape, cette panse impudique, ce ventre fainéant, cette peau hideuse, ce sac de honte qui n'a ni épiscopat, ni charge quelconque dans l'Éghse (puisque la Papauté vient du diable, comme nous le savons tous), a osé humilier ainsi un prince de ce mérite, lui qui n'était pas digne de délier les cordons de ses souliers! Est-ce que le Pape, s'il eût été chrétien, ne se serait pas dit : Quand bien même je serais tenté d'humilier sa couronne et la majesté qu'il tient de Dieu, je respecterai du moins le saint baptême qu'il a reçu, le précieux sang de Jésus-Christ qui l'a sanctifié, et je ne rendrai pas mes pieds coupables d'un si odieux sacrilège ! Oui certes, mais que veulent-ils ces misérables coquins, ces blasphémateurs, ces ânes grossiers, ces manants, ces rustres, ces insensés, ces masques du diable, ces cupides vampires, si ce n'est ce qui plaît au démon* ? »
* Papstreu Adriani IV, und Alexanders III, gegen Kaiser Friederichen Barba, rossa geübt. Aas der Historia zusammgezogen, nützlich zu lesen, mit einer Vorrede D' M. Luthers (Wittenberg-, lö45). Luther, Sänuntl. Werken, i. XXXIJ, pp. 359-361.
356 FABLES SUll LES PAPES
« Ainsi donc, » « écrivait un polémiste protestant, » un frrand nombre de savants, et surtout la grandeet docie Histoire de l'Église récemment publiée à Magdebourg,ont maintenant révélé au monde entier les forfaits atroces et la férocité non pareille dont l'Antéchrist de Rome, lo lieutenant du diable, a usé envers l'Empereur; tout le monde sait maintenant que les Papes ont souvent tenté d'empoisonner les rois; que leurs pieds infects ont touché leurs nuques, comme le prouve l'histoire du grand Empereur Frédéric Barberousse; grâce à Dieu, les enfants mêmes seront élevés désormais dans la détestation et la malédiction de la synagogue romaine de Satan, et ils exécreront du fond de leurs cœurs tous les vices des Papes, leurs impudicités, leurs crimes sodomites, se rappelant que leurs pieds infâmes ont souillé la tête de la majesté impériale*.» « L'Antéchrist de Rome et l'homme de péché, » disait en chaire le prédicant Martin Mirus en 158G, « est maintenant honni par les petits enfants des rues, depuis qu'ils savent qu'autrefois il a foulé aux pieds les empereurs et les rois, comme l'histoire du pieux Empereur d'Allemagne, Barberousse, en fait foi -. » Le polémiste Eybenhold,en 1596, prétendait avoir lu dans la chronique d'Othon de Freisingen qu'Alexandre III avait foulé l'Empereur aux pieds tandis que les assistants chantaient en chœur : Tu mmxheras sur Vaspic et le basilic ^.
D'autres écrivains, s'intitulant « les valeureux champions de la foi», amplifiaient encore le récit : a Remarquez bien, » écrivait le théologien Conrad Schlüsselburg, « que l'Antéchrist de Rome, qui n'est autrequele diable incarné, a mis l'Empereur, les rois, les princes au rang de ses valets, de ses cuisiniers, de ses muletiers, de ses courriers et palefreniers. Luther, l'ange du Seigneur, n'a-t-il pas eu raison de dire : Quiconque ne hait pas le Pape de toute son âme ne peut être sauvé ^? » Le théologien Jacques Heerbrand contribua, lui aussi, à populariser la même fable^, disant que les Papes avaient fréquemment « foulé de leurs pieds orgueilleux et sataniques la nuque des Empereurs romains et des puissants de la terre en se servant de paroles insultantes et scandaleuses, composées tout exprès pour ces circonstances ^5. »
» Wolfe im Schajspeltz, ff. 21-22.
« Troisième sermon (158G). L. 2i>.
* A. Eybenhold, Confirmatio gegen and wider die Jesailer (1506), p. 26. ** Voy. aussi les renseiguements fournis par Marx, Protest. Kanzel, pp. 40 et suiv. et les passages empruntés à un sermon du surintendant général de Weimar, Antoine Probus.
* SCULÜSSELBÜBG, t. VIII, cll. VU!, p. 50.
^ l^i'opffüng, p. 260.
David Major, pasteur du Hanovre, écrit dans la dédicace de l'un de ses ouvrages à Frédéric Ulrich, duc de Brunswick-Lunébourg : «Combien de fois les Papes n'ont-ils pas, non seulement misle pied sur la tète des Empereurs, mais outragé ces vivantes images de Dieu? Combien de fois les ont-ils accablés des pires et des plus sataniques outrages ? Les autorités temporelles, que la Sainte-Ecriture nomme des dieux, ont été foulées aux pieds, traînées dans la boue par cette race impudique. Nos Empereurs ont été traités de la manière la plus révoltante : c'est ce dont le glorieux Frédéric Barberousse, entre autres, fît un jour l'amère expérience, lui, ce prince de génie, ce presque demi-dieu M Oui, le Pape, ce fils de Cerbère, aux yeux de toute la ville et du monde entier, a osé fouler aux pieds la majesté Impériale! N'est-il pas étonnant qu'un officier de l'Empereur, quelque noble et loyal allemand, témoin de ces indignités et rempli d'un généreux courage, n'ait pas, à ce moment, transpercé de son glaive le couir d'Alexandre III; ce fils de courtisane "^? »
« Et non seulement, » affirmait un autre prédicant, « ces chiens de Papes ont, de leurs pieds sataniques, foulé aux pieds les plus hautes autorités de la nation allemande, mais leurs grifFes féroces les ont écorchés jusqu'au sang toutes les fois que les empereurs ont refusé d'obéir de tout pointa leurs ordres diaboliques, ou lorsqu'ils n'ont pas consenti à les adorer. Ce fait est établi par des historiens dignes de foi. Maudire ces chiens d'enfer, ces excréments du diable, c'est donc faire une prière très agréable au Seigneur -K »
Le théologien Samuel Huber était tout aussi bien informé : « On sait assez, » écrivait-il;, « que les loups de Rome ont sauté à quatre pattes sur un grand nombre de pieux empereurs. Jamais empereur, jamais roi n'a été en sécurité vis-à-vis des Papes, car les pontifes romains les ont tyrannisés et pressurés toujours et partout. S'ils refusaient d'obéir, il n'y avait pas assez de sang dans les domaines des princes récalcitrants pour apaiser la fureur de ces loups féroces. Les Papes regardant les puissances chrétiennes comme leur hochet, comme leurs amusements de carnaval, w «Le Turc ne pourra jamais répandre plus de sang chrétien que la bande satanique du dragon altéré de sangn'en a versé '^ » Les théologiens de Hesse faisaient chorus avec Huber: « Le soleil n'a jamais éclairé de pires scélérats que le Pape et ceux de son entourage. Ce sont tous des ribauds, des inces-
' Priucipi semideo.
^ Omnium sanctoviim jubilaeus evanjeliciis (1017). Epist. dedicaloria, 7i). ä Ein hoch noltiirfflige Predigt wider den vömischen Antichrist und sein Rott- (jesellen (lö89). B. 2. C. 2.
* Antwort auf die sieben Teufel (1596), t.Il, p. 112.
358 OUTRAGES A LA PAPAUTi:
tueiiX; des adultères, dessodoraites, des assassins, des êtres fc'roces, des persécuteurs de la vérito, des parjures. » « I.e Pape autorise le crime sodomite avec de jeunes garçons *. »
Samuel Hubcr concluait de la lecturedes Centvrien, que Sylvestre II, Grégoire VII et beaucoup d'autres « verroux d'enfer y>. jusqu'à Clément VII, non seulement avaient tous eu la coutume d'évoquer le diable, mais étaient eux-mêmes des démons incarnés-.
L'historien Sébastien Frank, bien que violent adversaire du Saint- Siège, avait cependant cité toute une série de Papes vraiment saints et dignes d'admiration; il avait loué lasincèrc piété delun.la science del'autre, la charité d'un troisième pour les malades et les mourants"*. Mais tout cela, les historiens venus après lui, « apôtres zélés de la gloire de Dieu ettout remplis d'amour pour Jésus-Christ, »refusaient de l'avouer, dans leur ardent désir d'éclairer le peuple « sur le grand mystère d'iniquité «.
Synicus Spangenberg avait, dès 1?)62, fait connaître sou sentiment en ces termes : « Les Papes sont des assassins: ils damnent et ils mettent àmort tous ceux qui blâment la vie impie, impudique et sodomite des prêtres, des Papes, des moines et des religieuses. Toute leur occupation consiste à faire bombance, à se gorger de viande et de vin, à déshonorer les femmes et les vierges. » Pie IV, au dire de Spangenberg, était entêté comme un démon. Il vivait à Rome, au château Saint-Ange, « comme une truie qu'on engraisse dans une auge. » « Les Papes qui se sont prélassés sur le siège romain, depuis Boniface III jusqu'à l'âne actuel, » écrit-il, « ont été, à très peu d'exceptions près, peut-être deux, d'infâmes scélérats, des idolâtres, des sorciers, des menteurs et des assassins*. »
Afin que « l'ami lecteur » conçût une aversion plus profonde pour « la prostituée homicide de Rome », le surintendant de Hesse, Georges Nigrinus, fit paraître en 1582 une Histoire des Papes. Il s'était proposé, à l'exemple des « savants de Magdebourg », de démasquer et de dépeindre de telle sorte la Papauté antichrétienne et toutes ses abominations, « d'en raconter si exaclementles origines, les progrès, le triomphe et la décadence, en puisantdansles sources historiques, que nul ouvrage paru jusqu'alors en Allemagne ne pût être comparé au sien ». « Oui, nous ferons notre devoir », avait-il écrit, « nous
1 Notltvcendigc Besichtigung, pp. 24b, 2C6.
2 Antwort auf die sieben Teufel, etc., pp. 9fi, J02. D'autres parvenaientà noircir encore le tableau. C'est ainsi que les théologiens de la Hesse faisaient de Damase II, qui, d'après les Centuries (t. XI, p. 521), avait été empoisonné, un empoisonneur.
3 Voy. Bischof, pp. 121, 127.
* Wieder die bösen Sieben, C. 2a. C. 3b H h. 4b J, la.
démasquerons la prostituée de Babylone, nous mettrons sa honte à nu, comme elle l'a mérité et comme elle l'a voulu. Dieu lui-même nous en impose l'obligation i. » (Âpocal. XVIII.) Nigrinus obtint, grâce à ce livre, le renom d'historien « très érudit ». On le loua « d'avoir si bien barbouillé de fange et d'ordure, à l'aide de documents indiscutables, la gueule impure des papistes^ qu'ils avaient maintenant de quoi se lécher pendant longtemps »»et ce traitement ajoutait-on, était bien dû à ces rusés scélérats '^. Nigrinus se flattait d'avoir définitivement prouvé que l'Église romaine était la prostituée de l'Apocalypse, et que Rome était une caverne do brigands, le repaire du diable et le réceptacle de tous les esprits impurs. Il ajoutait gravement : « Les papistes ne veulent pas en convenir 3. »
Quelques années auparavant l'ami et le frère d'armes de Nigrinus, Jean Fischart, de Mayence, « pour servir la patrie, l'Église, les justes, et réjouir saintement beaucoup d'âmes dévotes, » avait composé le livre intitulé : la Ruche des saintes abeilles de Rome. Dans cet ouvrage, les Papes étaient divisés en quatre groupes : le premier se composait « d'hérétiques, d'épicuriens, de blasphémateurs èhontés, d'oiseaux de proie rapaces, qui s'étaient fait un jeu de toutes les religions; le second, de paillards impudiques, d'adultères, d'incestueux, de vampires; le troisième d'impies ; le quatrième de sorciers, de magiciens sataniques, ayant pour emblèmes des sauterelles, des hiboux, des coqs, deschauves-souris, des vautours, des corbeaux, des chats et des chiens noirs, etdes griffes de démon. » Ainsi que dans les Centuries, Grégoire VII était représenté comme un monstre exécrable. Ses « sauces italiennes » et ses « soupes vénitiennes » avaient aidé au moins six papes à sortir de ce monde, car c'était par le meurtrequ'il s'était frayé un chemin jusqu'au trône pontifical. Sur son lit de mort, il avait lui-même reconnu qu'il avait troublé et désolé la Chrétienté, et qu'il s'était entouré d'apostats, d'assassins, de voleurs sacrilèges, d'incendiaires et de bandits *. Il avait chargé des assassins de le débarrasser de l'Empereur Henri par la trahison et le poison; il portait habituellement sur lui un livre de magie; un jour, il avait jeté le Saint-Sacrement dans les flammes, puis il avait évoqué le diable, et lui avait demandé s'il l'emporterait un jour sur l'Empereur. C'était lui qui avait introduit le célibat dans l'Église, et
' Papistische Inquisition, revers du titre et K 3b.
- Pi'edigt wider die c/rewliche Papsthure und ihre Listen und Anschiene seit Anbegian der christlichen Zeit. (1584). D -. ^ Paj)istisclie Inquisition, p. 727.
* Voy. le chapitre suivant.
360 OUTRAGES A LA PAPAUTK
d(jfendu aux moines de jamais manger de viande. Il n'avait séparé la comtesse Mathilde de son mari que pour pouvoir plus aisément faire son bon plaisir do la femme aimée, et toutes les histoires témoignaient du commerce honteux (ju'il avait eu avec elle ^
En 158i, « un serviteur pacifique de la divine parole » écrivait : « Bien qu'on ne puisse nier que la Papauté idolâtre et diabolique n'ait été dépeinte et jugée selon ses mérites en beaucoup de grands et de petits ouvrages et de feuilles volantes, grâce au zèle de pieux théologiens et écrivains, de manière à ce que tout homme de bon sens puisse en concevoir de l'horreur, et que même les petits enfants des rues soient en état de honnir et de maudire l'Antéchrist de Rome et toute sa bande plus que l'abomination turque, ces livres, cependant, ne suffiscjit pas à l'enseignement du peuple, car l'homme simple goûte peu la lecture et l'écriture. C'est pourquoi, dans la prédication de la divine parole et de l'Évangile, il est convenable et selon le devoir d'expliquer les faits aux fidèles, d'exposer les crimes de l'engeance diabolique des assassins et des sodomites de Rome, car ainsi la Chrétienté en sera écœurée, et il faut bien reconnaître que les flatteurs et les courtisans de l'Antéchrist sont encore nombreux parmi nous. Ils vont répétant : Laissons donc les papistes suivre leur chemin ! pourquoi ne pas prêcher l'Évangile sans maudire la chaire de pestilence et de perversité ? Pourquoi tant haïr la Papauté? » Parler ainsi, c'est désobéir à Dieu, car Dieu nous a ordonné de haïr ceux qui le haïssent, et par consé-
1 Bienenkorb, 6° partie du 3° chapitre. Ce même Fiscliart, qui sous le nom de Jesuvvall Pickhart livrait au public cet odieux pamphlet coulre le Papisme ne dédaigaait pas de participer sous son vrai nom à une publication destiné à relever l'honneur des Papes. Son parent, le libraire calviniste Bernard Jobin, de Strasbourg-, publia un ouvrage de lui fort différent du premier : Eigenwissenliche und wohgedenkwüi'dit/e Contrafj'eyungen oder Antlitzgestaltungen der römischen Papste au der Zahl achtandzwanzig von dem i3yS . Jahr bis auf den heut Stulfähigen künstlich angebildet. Ce livre était accompagne de « biographies abrégées des Papes ; erstlich im Latein, nachmals durch VerdoUmetschung J. Fishart deutsch beschrieben um den Histori-und auch GenvUsverständigen sehr ergötzlich und verständig sich zu erweisen ». L'évêque Melchior de Bàle, auquel l'ouvrage est dédié, est supplié, dans la préface, « de ne pas laisser ralentir envers l'auteur sa grande bonté et mansuétude ». Les Papes sont présentés dans cet écrit tout autrement que dans les livres de Fischart. Alexandre VI y est loué comme un homme « d'un grand cœur, cloquent et instruit ». Le seul tort qu'on lui reconnaisse ccst « une certaine tendance à la ruse. « Accuratae effigies pontiCcum maximorum, » etc. Strasbourg, 1573. Si l'on compare à ce langage, que Fishart se chargea de traduire, « celui de Ia Ruche, du Bonnet de Jésuites, » etc., on ne peut que donner raison au franciscain Jean Nas quand il écrit au sujet du style de Fishart : o Ce n'est pas un vin clair, c'est un vin chatoyant et mêlé. » Pour laver Fishart d'un pareil reproche il ne suffit pas de le louer avec Wackernagel (p. 92) d'avoir célébré dans la préface de ses Effigies l'ancien art allemand, et de l'avoir chaudement défendu contre l'italien Varsari.
OUTRAGKS A LA PAPAUTE oQI
quent les papistes. Voilà ce qu'il faut inculquer aux chrétiens dans les prédications '. »
C'est dans cet esprit que trop souvent le peuple était catéchisé. Georges Miller, en loS4, disait dans un sermon prêché à Augsbourg : « On ne saurait nommer une honte, on ne peut imaginer un vice dont ne se soit souillé, où ne se soit vautré, le Pape de Rome. » « Les Papes sont des sorciers, des homicides, des empoisonneurs, des sodoraites. » « Venez, éclairs, foudre, ouragans, venez aussi, feux de l'enfer, et punissez sans retard la prostitution romaine! » Miller se déclarait obligé de parler de la sorte, « car, » assurait-il, « les confesseurs du saint Évangile eux-mêmes ne détestent pas d'une haine assez forte le Pape et toutes ses abominations. Et pourtant, Luther a dit : « Que Dieu vous remplisse tous de haine pour le Pape! n C'est qu a son avis le signe et la preuve d'une haute sagesse, la marque de la vraie piété, c'est d'exécrer le Pape du fond de son cœur-, » Plus tard, Miller, nommé professeur de théologie, curé et surintendant de léna, publia toute une série de sermons contre Rome. Le livre était précédé d'une dédicace aux deux ducs de Saxe^. L'auteur s'était proposé de prouver « que la Papauté reposait sur le mensonge, l'assassinat, l'impudicité et le vol ». C'est à quoi il vise particulièrement dans son quatrième sermon sur le Pape de mensonge; dans son cinquième, sur le Pape homicide; dans le sixième, sur le Pape impudique; dans le septième, sur le Pape larron.» S'adressant aux deux princes de Saxe, ils'écrie : « Celui qui ne hait pas le Pape de tout son cœur, et de la même manière dont il exècre le diable, ne peut être sauvé, comme l'Esprit de Dieu nous l'a révélé par la bouche du docteur Luther^. » Puis, esquissant à grands traits l'histoire prétendue de la Papauté, il explique à son auditoire que l'Antéchrist de Rome a fondé son pouvoir par la violence, par l'assassinat et les massacres^ : « Les Papes,» dit-il, « sont envoyés par le diable pour pervertir les âmes ; ce sont des bouches de calomnie, des prédicants d'abomination, tellement adonnés à toutes sortes de vices et de crimes diaboliques que, depuis Sylvestre II, les vingt-deux Papes qui lui ont succédé, sans aucune exception, ont tous été des sorciers, des magiciens, des serviteurs de Satan. » Sur le terrain « scientifique;), Miller se disait encore mieux
* Die grewliche Papsthure, etc. (Voy. plus haut, p. 359, note 2.)
^ Zv;o christliche in Gotts Wor't und bewährten Historien wohlbeg rundete Predigten vom Ursprung, etc., des päpstlichen Stuhles zu i{ow.{Tubinçue, läSl), pp. 40 et suiv., 44, 48.
•* Myucs, Bapstpredigten, etc. Je me suis servi de l'édition de Francfort 1615.
* Bapstpredigten, Widmung, ijb.
renseigné que « l'historien Flacius », son précurseur. Ce dernier avait raconté que lorsque Grégoire VII secouait sa manche, il eu sortait des flammes; maintenant, les habitants de léna apprenaient de leur surintendant « que ce n'était qu'un passe-temps, une plaisanterie pour ce Pape d'enfer de faire jaillir du feu de ses vêtements, de cracher des flammes comme un vrai Cerbère; qu'aussitôt qu'il secouait sa manche, il s'en échappait tant de flammes qu'il y avait lieu de croire que tout son être était, dès ce monde, devenue la proie de l'enfer » '. Non seulement, en Turquie, Alexandre III avait perfidement attenté à la vie de Frédéric Barberousse, mais en Allemagne il avait cherché à se débarrasser de lui par le poison. « Le Pape traite si courtoisement nos Empereurs qu'il les foule aux pieds, qu'il appuie sa mule sur leur nuque. » L'Empereur Henri Yll avait été empoisonné à l'instigation du Pape 2. Et afin qu'on ne s'imaginât pas que de si abominables forfaits ne se fussent commis que dans des temps très reculés, Miller affirmait, tirant cette statistique d'un « pamphlet » de Sigfridus Saccus, que les Papes, en l'espace de trente ans (de louO à 1580), avaient fait périr au moins 900,000 personnes, parmi lesquelles 39 princes, 148 comtes, 235 gentilshommes, 144,515 notables, et 700,000 personnes de petite condition. » Les Papes eussent voulu voir tous les royaumes et principautés évangéliques noyés dans le sang », et ce désir était chez eux si violent et si passionné que ces démons incarnés étaient résolus à n'abandonner la partie qu'après avoir vu périr la chrétiennté tout entière.
Le surintendant et professeur de théologie de léna s'imaginait qu'entretenir le peuple de telles horreurs, lui remplir l'esprit de ces images effroyables était le devoir spécial, la mission par excellenc du prédicateur : « Les ministres Dieu, » disait-il, « ont le devoir d'écrire, de crier, de chanter, de répéter en prose et en vers que l'homme dépêché et de perdition, le Pape, a été prédit dans la Sainte Écriture; que son mensonge, ses meurtres, son impudicité, sa criminelle cupidité sont maintenant connus de tous, car tout chrétien doit être averti de n'avoir aucune part, rien do commun avec l'Antéchrist.» Il laissait a à la conscience » des prédicants le soin d'examiner ce qu'ils avaient fait sous ce rapport jusqu'à ce jour et ce qu'ils comptaient faire à l'avenir. «Je veux, dans ce sermon et ceux qui le suivront, mettre tout mon zèle, toute mon application, autant que le temps me le permettra, à traiter cet unique sujet. Les Papes
• Pp. Ii3, 114, 307.
ä Pp. 116, 12Ü.
finiront par en avoir leur content; si je recommence plus tard je ferai mieux encore i. »
Par tant de calomnies, on espérait arriver au résultat désiré : K L'idée absurde et insensée de la succession apostolique des chienspapes et des plats valets de Rome » était encore profondément ancrée dans l'âme populaire, même dans les pays où il n'y avait plus de papistes, où le culte catholique était aboli, même après plus de soixante-dix ou quatre-vingts ans de prédication évangélique, et après que « les ouvriers de la parole divine avaient balayé sans relâche la crutte infernale du Pape idolâtre, « et les théologiens et les prédicants ne comprenaient pas encore suffisamment la nécessité « de retracer en traits acérés, satiriques, et amusants, par la parole et la plume, l'histoire de l'Antéchrist, afin d'en inspirer riiorreur - ». « Gomment peut-on attacher quelque importance à la succession apostolique des papes. » demandait Mathieu Hoe, prédicant de la cour de Saxe, « puisqu'un misérable coquin, un adultère, un sodomite, un sorcier a toujours succédé à un Pape tout aussi digne d'exécration, et cela non seulement au temps jadis, mais de nos jours? Le Pape Paul III, par exemple, s'est vautré dans l'inceste comme un porc dans la fange; il a fait assassiner, après les avoir mises à mal, sa mère et sa sœur ^. » Jean Munster, complétant « cette etrroyable et véridique histoire, » écrivait : « L'Antéchrist de Rome se divinise lui-même; on l'adore, on lui rend les honneurs divins; cet orgueilleuxdémon ne rougit pasde fouler les Empereursaux pieds; il paît ses ouailles avec le glaive. lefeu,la corde et lapotence. Le Pape Célesfin a enfoncé d'un coup de pied la couronne impériale dans le crâne de l'Empereur Henri VI, [puis, d'un autre coup de pied, il l'a jetée à terre. Clément V a forcé François Dandolo. roi de Crète et de Chypre, à ramper sur les genoux et sur les mains en sa présence, un colHer de chien au cou; ensuite il lui a ordonné d'aller s'accroupir sous la table, avec les chiens. » « Par le bûcher, l'eau, la corde et le glaive, les Papes torturent et mettent à mort tous ceux
- Le surintendant de Weimar, Antoine Probus. avouait franchement, dans un sermon imprimé en 1560, qu'en accablant les Papes d'injures on se proposait d'empêcher le retour du peuple à l'ancienne Eglise. « Evidemment, » dit-il, a nous ne devons pas retourner au Papisme impie, nous devons même rejeter bien loin tout désir de ce genre, et malheureusement presque partout, nous voyons maintenant nombre de gens dont la gloutonnerie réclame de nouveau la viande, l'ail et les oignons répugnants d'Egypte. Il faut haïr le Pape, le fuir lui et tout son royaume maudit et le regarder comme le diable incarné. » Marx, Protest. Kanzel, p. 44.
^ Christliches Bedenken, wie sich die Profestanten in Oestereich zu verhalten, Introduction, C. 2-5 b.
364 OUTRAGES A LA PAPAUTK
qui approuvent et suivent les enseignements et la confession du saint Apôtre saint Pierre. » « Il est faux que le Pape soit le successeur de saint Pierre, encore bien moins de Jésus-Christ; jamais pape n'a eu le moindre désir de mourir sur la croix pour lo Seigneur. Précisément parce qu'il est si différent de saint Pierre, le Pape, cet homicide, cett prostituée de Babylone, sera précipité au plus profond de l'abîme ; il ira subir, avec les démons et ses anges rebelles, un martyre, un supplice qui durera pendant toute l'éternité et n'aura jamais de fin *. »
(' On sait depuis longtemps, grâce à d'innombrables écrits, » disait en chaire un prédicant le jour de Pâques 1589, « que les Papes, comme on appelle les compagnons romains de Satan et de ses âmes damnées, ont été et sont encore de nos jours ,sans aucune exception, des sorciers, des magiciens; que beaucoup crachent le feu; aussi n'est-il pas étonnant que lorsqu'ils veulent prier ils évoquent le diable, et alors, ainsi que nous le savons par le témoignage de personnes très dignes de foi, lesquelles l'ont vu de leurs propres yeux, le diable leur apparaît, blasphème avec eux, foule aux pieds la croix du Christ, et se livre, en sautant sur elle, à des danses obscènes; c'est là ce qu'ils appellent le service divin. » a Us appartiennent tous au diable qu'ils adorent, et ils seront un jour entraînés par lui en enfer. Amen -. »
Le prédicant recommandait ensuite « au peuple bien-aimé du Christ, en ce très saint jour de Pâques, la lecture d'un petit livret dans lequel la bande romaine était raillée très plaisamment, et qui devait achever de l'instruire ». Un livre tout semblable avait paru à Strasbourg en 1572. Là, « l'enseignement et les mœurs des prêtres papistes, leurs actes, leur conduiteétaientdécritsende courtesrimes fort plaisantes à lire ». Le prédicateur en cite un exemple : « C'est Lucifer qui a créé le dieu-antechrist de Rome. Lorsqu'il s'apprête à faireripaille, il dit son Benedicite, lequel commence ainsi : «Tousles yeux des corbeaux s'élèvent vers toi, seigneur Pape! » Et quand il s'est bien goinfré, il dit ses grâces comme il suit : « Nous te bénissons, ô Pape, grand diable de l'enfer '^l »
« Celui qui adore le démon et qui tire de lui son origine, comme l'Antéchrist et ses amis, finira, naturellement, par êtrcentraînépar le démon au plus profond des abîmes. Et qui pourrait en douter? Sans
• Maximilian Philos de Trêves, Examen und Inquisition der Papillen und Jesuiter (1607), pp. 13, 20, 61-62, 64, 69, etc.
- Ein hochnultarfftige Predig ividcr den römischen Antichrist und sein Holtgeselten (1589), D. 2. '
3 Welleh. Annalen, t. I. p. 3J6, k" ICI6; voy. 197 et 198.