ATTAQUKS CONTRE LE NOUVEAU CALENDRIER
L'opposition la plus violente vint des théologiens protestants de l'Allemagne du Sud. Luc Osiander, docteur de la Sainte-Écriture et chapelain du duc de Wurtemberg, combattit avec acharnement le nouveau système. En 1583, il publia sur ce sujet un livre rempli d'invectives contre Rome ^. Dès la préface, œuvre de Jean Magirus, prévôt de Stutlgard, le lecteur est averti que le calendrier est une tenlalivo avortée et pitoyable; que la prétendue réforme est souverainement ridiculeaux yeux desgens sensés et des hommes de cœur, et que tous sont persuadés «qucle Pape et son avorton le calendrier ne sauront bientôt plus où cacher leur honte. » « Le Pape », disait-il encore, « n'a eu qu'un but en prescrivant le calendrier : abolir la paix religieuse et la liberté chrétienne.» « Le digne et très savant Osiander » avait voulu mettre les chrétiens en garde contre les pièges du Pape, et servir l'Église de Dieu; personne ne pourrait l'accuser d'une sévérité outrée, car tous les gens éclairés, versés dans l'Écriture, savaient à n'en pouvoir douter que le Pape était Antéchrist, la prostituée de Babylone dont saint Jean avait écrit dans l'Apocalypse ; que Rome était la mère de la prostitution, la source de toutes les abominations de la terre. «De là la nécessité de la dépeindre aux yeux de toute la Chrétienté et de ceux qui, jusqu'à présent, ne l'ont pas suffisamment comprise, sous les couleurs qui lui appartiennent. Cette tête teigneuse a besoin d'une bonne lessive, ce dont j'ai voulu te faire souvenir amicalement, lecteur chrétien 2. »
« Sans aucune nécessité, par pur caprice, conduit par un instinct pervers, » assurait Osiander, le Pape avait proposé son calendrier, uniquement pour troubler et diviser davantage la société chrétienne. Uneréforme était parfaitement inutile; à quoi servirait-elle, puisque la fin du monde allait venir, et que tous les chrétiens versés dans la sainte Écriture savaient que le jugement dernier était proche ? Aussi Grégoire, avec son grand génie, sa haute science, aurait-il beaucoup mieux fait de se tenir tranquille, et de laisser ces questions
poussèreat les membres d'Empire protestants à rejeter le nouveau calendrier et montre aussi le point de vue où se plaçait Kepler. Opera IV, pp. 57 ; voy. surtout op. XI, pp. 13 et suiv. 19, 23, 51, 55. ** Voy. Schuster, Johann Kepler, pp. 55 et suiv.
' Bedencken, ob der neice päpstische Kalender ein Noddurfft bey der Christen' heit sei, und wie trewlich dieser Papst Gregorius XIII, die Sachen dormit meine. Ob der Papst Macht habe disen Kalender auf der Christenheit auffsudrinjen, ob auch fromme und rechte Christen schuldig sein denselbigen anzunehmen. Tubingue, 1583. Voy. Stieve, Kalenderstreit, p. 24, note 2, pp. 40-41, Bö. Kalten- BRUNNER, pp. 418-519.
- Bedencken. l'rcfacc A. 2-3.
384 ATTAQUES DONT LE NOUVEAU CALENDRIER EST l'OBJET. 1583.
et bien d'autres dans l'ancien état, car le monde n'avait plus qu'un très petit nombre d'années à vivre ^. »
D'ailleurs, le calcul du Pape n'était pas aussi exact qu'on voulait bien le dire : « Tenez pour certain que si ce calendrier était examiné attentivement par les universités chrétiennes du Saitit-Evangile, on y trouverait quantité d'étoupe içrossière et inutile, car venir à bout d'établir un calendrier parfaitement exact, c'est aussi difficile que de démêler la tignasse d'un paysan : il faut casser plus d'un peigne avant d'y réussir. Très certainement, » prédisait Oslander^ « le calendrier ne survivra pas au Pape 2. »
« Le colporteur Grégoire s'est flatté de vendre ses calendriers aussi avantageusement qu'autrefois les indulgences. Il est accouché du calendrier pour ne pas rester stérile; avant lui, pour le même motif, le Pape Jean VIII avait rais au monde un beau petit garçon 3. »C'est ainsi que la fable de la papesse Jeanne était exploitée jusque dans une question scientifique.
Le calendrier n'avait été inventé que pour exciter des troubles en Allemagne; à la faveur de ces troubles, les Catholiques espéraient obtenir enfin la sanglante exécution des décrets du Concile. Il suffisait d'examiner les armes du Pape pour comprendre ses desseins , et l'image gravée à la dernière page du calendrier trahissait sa secrète pensée : « Car bien que je sache que les armes du Pape lui viennent de ses pères, et que/peut-être, la figure dont je parle soit sa marque habituelle, cependant, de môme que Caïphe a été prophète sans le savoir, Grégoire, par ses armes et par cette image, s'est trahi lui-même et nous a révélé ce qu'il avait dans le cœur. Car il porte dans son écusson un épouvantable dragon à deux ailes, lequel, en guise de langue, montre une 'queue de scorpion; de sa gueule, s'échappent quelques gouttes de sang. Cette bête venimeuse et sanguinaire prendrait volontiers son vol, non seulement en Italie, en Espagne, en France, mais aussi en Allemagne; elle voudrait empoisonner tous les chrétiens par la fausse doctrine des Jésuites, et nous préparer un bain de sang. Mais nous n'avons rien h craindre, car le dragon est coupé en deux: il se détruit lui-même. » «A la dernière page du calendrier, on voit une image représentant un chat tenant dans sa gueule une souris; ce sym-
• Bedencken, pp. C, 12, 48. Le consistoire protestant de la principauté d'Ansbach rejeta également le nouveau calendrier, alléguant que, d'après la parole de Dieu et d'autres témoignages irréfutables, il était bien certain que le Jugement dernier était tout proche, et qu'il mettrait fin au monde actuel et à tous les calculs du temps. Long, Neuere Geschichte des Fiirstenthunis Baireuth, t. III, pp. 378-379.
^ Bedencken, pp. 7-S .
3 Bedencken, p. 10. Voy.pp. 23-24.