ATTAQUES DIRIGÉES CONTRE LE .NOUVEAU CALENDRIER
bole convient parfaitement au Pape, lequel joue longtemps avec les pauvres chrétiens comme le chat avec la souris, jusqu'au moment où il les dévore, et alors le diable bénit son repas. » « Mais Dieu finira par se lasser de ces féroces hypocrites, il vengera tant de sang répandu, dût-il employer le Turc à cette besogne. » « Le Pape est le véritable Antéchrist, l'ennemi acharné de Jésus-Christ. » « Qu'il aille au diable ce berger sanguinaire, qui dévore ses ouailles et s'efforce de jeter leurs pauvres âmes dans la gueule de Satan ! Avec l'apôtre saint Jean , nous appelons le Pape de Rome la prostituée de Babylono (Apoc. ch. XYIl); depuis trop longtemps il s'abreuve du sang des saints et se souille avec les démons par toutes sortes d'impudicités corporelles et spirituelles. Celui, donc, qui fait sa cour à la prostituée de Babylone et adopte son calendrier maudit, qu'il le fasse, mais à ses risques et périls ; quant à nous, nous nous détournons avec horreur de la femme de Babylone; nous ne regardons pas le Pape comme notre évêque, comme notre pasteur, mais comme un exécrable homicide d'âmes. Aussi, quand bien même nous croirions ce calendrier bon et nécessaire, du moment qu'il prétend nous l'imposer, nous le rejetons, car nous ne voulons avoir rien de commun avec l'ennemi de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et nous refusons toute participation à ses crimes abominables. ^ »
Jacques Heerbrand, professeur de théologie à Tubingue, déclara à son tour que Satan se cachait derrière le calendrier, que l'Antéchrist romain l'avait composé tout exprès pour favoriser le culte des idoles, qu'on devait refuser d'obéir à toute autorité temporelle qui oserait ordonner son adoption, parce qu'il était impossible de se soumettre à l'Antéchrist, et de se ranger parmi les serviteurs des idoles 2.
Le 23 novembre lo83, le recteur, le chancelier, les docteurs et les régents de l'Université de Tubingue remirent au duc de Wurtemberg, sur sa demande, un mémoire relatif au calendrier. A leur avis, le Pape, par la prétendue réforme, avait voulu imposer son autorité aux Confessionistes ; au lieu de se soumettre à sa^volonté, ou devait leregarder comme un loup ravissant, ainsique Luther avaitcoutume de l'appeler, car le Pape était le véritable Antéchrist il s'était élevé contre tout ce qui était Dieu ou culte de Dieu; il avait poussé la démence de l'orgueil jusqu'à s'asseoir dans le temple du Seigneur pour se faire rendreles honneursdivins. Adopter le calendrier serait adhérer à l'Antéchrist, à l'ennemi de Jésus-Christ. En le publiant, Grégoire avait attenté au pouvoir et à l'autorité des Électeurs et
' Bedencken, 28-30, 42-44.
- K vLTENBRu>'NER, pp. 524-527. Stieve, 66-67.
38Ö ATTAHUES DIIUGKES CONTUl«: LE NOUVEAU CALENDIIIEH. lo83.
membres du Saint-Empire. Il avait voulu voir s'ils consentiraient à le reconnaître pour leur seigneur et maître, et peut-être leur arriverait-il ce qui était advenu à l'Électeur Gebhart, de Cologne, que le Pape avait déposé à cause de son refus d'obéir au Siège de Rome. De plus, on ne voyait pas bien à quoi le nouveau calendrier serait bon; quand bien même l'équinoxe du printemps serait reculée de quelques joiu's, l'été, à cause de cela, n'en viendrait ni plus tôt, ni plus tard. Si l'adoption d'un nouveau calendrier était nécessaire, les membres d'Empire évangéliques devaient engager l'Empereur à entreprendre la réforme exacte de l'ancien système, assisté par les membres d'Empire et par de bons mathématiciens; alors, ne venant pas du Pape, la réforme pourrait être acceptée sans que les consciences fussent blessées. En tout cas, le devoir des membres de la Confession d'Augsbourg était de rejeter l'invention de Grégoire, et de se fortifier mutuellement dans leur résistance. Satan et le culte payen avaient été balayés de l'Église; il fallait bien prendre garde de laisser l'idolâtrie s'insinuer de nouveau en Allemagne par la ruse de son représentant le Pape. Satan voulait attirer de terribles calamités sur les chrétiens; les princes et seigneurs protestants, fidèles à leur devoir, devaient déjouer ses desseins en faisant bonne garde, en se souvenant qu'ils étaient exposés, si les choses tournaient mal, à perdre leurs terres et leurs sujets, et peut-être la vie, en même temps que la vraie foi : « ce dont le Tout-Puissant daigne les garder dans sa bonté. Amen i. »
C'est de la môme manière « chrétienne, pieuse et pacifique » que les mathématiciens et les astronomes protestants firent connaître leur opinion.
Lambert Floridus Plieninger offrit au public, dès le mois de janvier 1583, un Court Mémoire pour avertir et réveiller la Clu étlenté, et particulièrement la nation allemande, au sujet du ^louveau calendrier. Ce mémoire était accompagné d'un appendice contenant diverses prophéties tirées de Daniel, de Zacharie et de l'Apocalypse 2. L'auteur, comme les « historiens » des Centuries, faisait dater de la mort de l'Apôtre saint Jean la corruption universelle de la doctrine chrétienne. Sur le Pape, c'est-à-dire sur l'Antéchrist, il avait rarement trouvé, disait-il, un écrivain qui se rapprochât autant de sa manière de voir que Georges Nigrinus. Seulement
1 Sattler, t. V. App., pp. 50-52.
* Kiirfs Bedencken von der Emendation dess Jahrs, durch Papst Grejoriiim den XIII fùrgcnoninien, etc., ob solcher den protestierenden Ständen anzunemen sein oder nicht, etc. Gestellt durch Lambertum Floridain Plieningeruni im Jar MLLXXXIII im Monat Januario, elc. Strasbourg. Voy. Stieve, Kalenderstreit, p. 91, n" 8, el pp. 58-59. Kaltenbrunner, p. 529.
celui-ci taisait remonter la corruption de la doctrine clii'étienne un peu plus haut que lui, non plus de Sylvestre I", mais de Léon le Grand, et justement, les changements opérés par le Pape actuel dans le calendrier prouvaient qu'il fallait faire dater l'Antéchrist de Sylvestre P'", c'est-à-dire de l'époque du Concile de Nicée; à partir de ce Concile, les Papes-Antechrist s'étaient succédé sans interruption K Se donnant pour un savant de première ordre, Plieningen avertissaitson lecteur que le monde actuel en étaitarrivé «à l'époque de la septième trompette du 'sixième ange du mystérieux Apocalypse », et qu'au bout de soixante-dix ans viendrait infailliblement le jugement dernier. L'Antéchrist avait promulgué sa dernière loi, et dans très peu de temps les rois de la terre auraienten horreur la prostituée de Babylone; ils l'abandonneraient tous, ils révéleraient sa honte, ils dévoraient sa chair. Aussi ne fallait-il pas s'effrayer de la puissance actuelle du Pape^iraais dans le cas où les membres d'Empire adopteraient le calendrier antichrétien, il faudrait s'attendre aux plus effroyables calamités, carie Pape, en le prescrivant, s'était proposé d'ouvrir l'ère de la grande persécution prédite par l'Apocalypse : « Au reste, les éléments et le firmament du monde supérieur et inférieur ont parlé, depuis l'apparition de la nouvelle étoile miraculeuse de 1572. Un grand nombre de signes merveilleux ont été aperçus dans le ciel, particulièrement la grande comète de 1577, et ces signes vont maintenant se succéder sans interruption. Les orages qui se déchaînent sur presque toute l'Allemagne, et qui ont causé tant de désastres précisément pendant les dix jours que le Pape a supprimés, ont une voix éloquente, que nous devons comprendre. Le 10 octobre un effroyable orage a éclaté à Vienne; la foudre est tombée sur l'aigle impériale à deux têtes qui faisait l'admiration de tout le monde. Une grande croix de fer qui surmontait l'église des Jésuites a été renversée; les fleuves eux-mêmes ont parlé, car de suite après la publication du calendrier, ils ont commencé à sortir de leur lit. » Plieninger avait entendu raconter « à des gens dignes de toute créance » que, dans le village saxon d'ichtershausen, pendant le dernier mois de juillet, l'eau de la piscine où l'on conservait le poisson s'était changée en sang, et que ce sang y avait été vu six jours durant.
Un miracle encore plus frappant avait eu lieu à Morthingen, en Lorraine : « Le 3 mars 1582, entre huit et neuf heures du soir, on a vu la lune prendre la forme d'une femme voilée qui se penchait
» Karls Bedencken, t. II, pp. 22-23.
- Kiiriz Bedencken, pp. 10, 76, 91-03.
vers la terre, tandis qu'une voix perçante prononçait ces paroles : « Malieurl Malheur! » et cela six ou sept fois de suite. Ce fait s'est renouvelé plusieurs fois au même endroit, à la même heure et de la même manière*. Or, d'après la prédication de Jésus-Christ (Math., XXVI ), les astres doivent se mouvoir et parler peu de temps avant la fin du monde 2. »
Et ce n'était pas seulement en Lorraine que des gens « dignes de toute confiance » avaient constaté, tout tremblants de peur, ces apparitions surprenantes. Dans un village du Voigtland, juste au moment oîi le loup cruel de Rome, l'Antéchrist Grégoire, publiait son perfide calendrier dans l'espérance de hâter regorgement et le massacre des pauvres chrétiens évangéliques, la lune s'était penchée vers les hommes, non plus semblable à une femme voilée, mais avec une figure irritée et féroce. Beaucoup de paysans attestaient, sur leur parole de chrétiens, qu'elle leur était apparue sous cette forme comme ils revenaient de la kermesse, et qu'ils l'avaient entendue prononcer à plusieurs reprises et très distinctement ces mots: « Malheur! Malheur ! Sang ! Sang! Pape et Jésuites! »
Tous ces signes, et d'autres tout aussi effrayants, étaient d'autant plus faits pour inspirer un juste effroi que les papistes, ces obstinés, ces scélérats, ces satellites de l'Antéchrist, refusaient d'y ajouter foi, s'en moquaient, et n'en faisaient que rire: « Nous savons assez, par le témoignage de beaucoup de savants docteurs de la Sainte Écriture, que les Jésuites, ces infames disciples dEpicure, cette vermine, cette race de vipères, ne croient ni en Dieu, ni en l'éternité, ni au Jugement dernier, maintenant si proche de nous. Mais Jésus-Christ, au jour de sa justice, saura bien démasquer ces misérables ; il les frappera de la foudre de ses sentences, à la grande joie spirituelle des pieux chrétiens et des confesseurs de Notre Seigneur et Sauveur; ils seront précipités au plus profond abîme de l'enfer, comme ils l'ont mérité depuis longtemps, pour avoir témoigné eux-mêmes, par leur nouveau calendrier, qu'ils ne croyent ni en Jésus- Christ, ni à .son dernier avènement. »
« Ces signes si effrayants », expliquait en chaire à ses auditeurs un (( humble serviteur du Christ et de sa sainte parole », « sont envoyés par Dieu pour nous inspirer une crainte salutaire, et la sainte horreur du Pape, des Jésuites, du calendrier et de toute l'engeance de vipères antichrétiennesetidolàtresqui divise et déshonore notre bien-aimée patrie 3, »
' Ici en mcarge, p. 62, cette note : « Septem plar/as novissimas ApocaL, 13. 16 ».
- Kurtz Bcdencken, pp. 59-64. t
* Ausslegunj der qeheijmen Offenbarung, 9, 12.
Parmi tous les signes merveilleux qui se produisaient en faveur des Protestants pour le maintien de l'ancien calendrier^ les Catholiques ne voulurent pas rester en arrière; « On sait, » écrivait Jean Rash en 1590, « que tous les ans, le jour de la saint Vincent, les oiseaux s'accouplent et s'unissent. Bien que beaucoup se moquent de ce que je dis là, et traitent la chose de conte bleu, le fait, dit-on, est avéré. Quelques personnes, cette année et les années précédentes, ayant examiné attentivement les arbres, ont constaté que les oiseaux s'étaient accouplés, le jour de la saint Vincent, d'après le nouveau, et non d'après l'ancien calendrier. Les oiseaux catholiques sont plus avisés que tant de gens stupides et opiniâtres que je pourrais nommer. Ils se marient au jour de fête chômé par l'Éghsc, et observent avec respect le nouveau calendrier M ». On répandit aussi la nouvelle d'un fait non moins merveilleux, « attesté par des hommes haut placés, ecclésiastiques ou laïques ». A Gampo Longo, dans le FriouL à trois milles de Görz, un noyer avait montré son respect pour le nouveau calendrier : ordinairement chaque année, et jusqu'en 1582, il commençaità verdir, et à montrer ses fruits le jour de la saint Jean ; mais depuis qu'en 1583 le nouveau calendrier avait été adopté à Frioul, le noyer avait reverdi et montré ses fruits dix jours plus tôt. Un voyageur ayant pris des renseignements exacts à ce sujet dans le village même où avait eu lieu le prodige, envoya des branches de l'arbre à l'évêque d'Ulmiitz et au comte de Dietrichstein; il voulait même en envoyer au Pape. « J'ai tenu à donner celte nouvelle à Votre Révérence, » mandait-il en 1.584 au curé de Nicolsbiirg, en Moravie, « afin que vous puissiez reconnaître et admirer que les arbres destitués de raison sont plus intelligents, plus di^posés à obéir à l'Église de Dieu que les gens raisonnables, je veux dire que nos hérétiques -y).
Un des savants « les plus profondément attristés au » sujet du calendrier papiste, Michel Mästlin, professeur de mathématiques à l'Université de Heidelberg et plus tard à l'Université de Tubingue, adressa à l'Électeur palatin « un mémoire approfondi et complet » sur la question. « On peut conclure avec raison du calendrier de l'Antéchrist de Rome, » disait-il, « que le prophète Daniel avait prédit ce qui se passe de nos jours lorsqu'il dit, au chapitre VII, en parlant d'un souverain impie : a // blasphémera le Très Haut, il troublera les saints de Dieu, il osera changer les lois et l'ordre des saisons. » Et ce qui prouve que ce passage s'applique à l'Antéchrist
' Stieve, Kalenderstreit, 32.
- K.vLTENBRUNNER, Polemik, p. 335. Smeve, Kalenderstreil, pp. 32-33, 92, n» 12.