POURQUOI JEAN NAS ÉTAIT DEVENU POLEMISTE. 4O
L'ouvrage était dédié au duc Christophe de Wurte riberg, dont Rauscher vantait « le zèle ardent pour la véritable et seule justifiante religion, zèle admiré de tout le monde* ».Il invitait tous les bons chrétiens à faire réllexion sur les horribles ténèbres où étaient plongés les papistes. 11 racontait comment, tous les jours, les papistes étaient bernés par leurs prêtres, et comment ceux-ci les obligeaient à tenir toutes les fables catholiques pour autant de vérités, et menaçaient de châtier par le feu, la prison, les fouets, quiconque oserait les contredire 2.
Rauscher, dans une seconde Centurie, dédiée au margrave Frédéric d'Anhalt, alla plus loin encore dans l'invective et la calomnie. ;( La prostituée de Babylone, » écrit-il, « par les décisions blasphématoires du Concile de Trente, a condamné la parole de Dieu; et s'est proposé de rétablir en Allemagne l'idolâtrie et le blasphème. » « L'Eglise romaine est purement et simplement l'épouse du diable. » « Entre autres choses abominables, les papistes disent qu'engendrer des enfants en dehors du mariage n'est pas un péché; que pourvu qu'on fasse périr à temps les enfants, pourvu que la chose reste secrète et qu'on le dise à confesse, on est sûr d'obtenir une prompte absolution. x> « Vous qui êtes condamnés à vivre sous une autorité papiste, « dit-il ens'adressantaux Catholiques, « comprenez-vous, maintenant, à quels homicides d'âmes, à quels loups féroces vous devez obéissance et comment ils vous trompent, se donnant pour les prêtres de l'ancienne Église Catholique, tandis qu'ils appartiennent à l'église de Judas et de Cain ■^? »
« On ne saurait imaginer,» écrivait Nas,« tout ce que lesprédicants et les fauteurs de trouble osent dire contre nous, avec l'approbation de nos princes. » « L'autorité, surchargée d'autres affaires, s'indigne à tort, trompée par leurs mensonges ; l'homme du peuple est aigri et exaspéré contre les prêtres, et c'est ainsi que le monde entier se remplit de querelles, de disputes et de haines, que la guerre s'allume, que terres et gens sont opprimés, comme malheureusement nous en sommes témoins, et comme le pauvre homme est obligé
nite, et l'exorcisme des prêtres impies ont pour but d'accroître l'empire de Satan ». (p. 45). « Parmi les nouveaux saints canonisés qu'on doit honorer et adorer, les uns n'ont jamais existé, les autres habitent chez Belzébuth » (p. 100). » La fête du Corpus Christi a été instituée pour ouvrir toute béante la bouche des chalands, et afin qu'on puisse fourrer dedans de la crotte de souris au lieu de poivre, et du crottin de cheval au lieu de figues » (p. 134), etc.
' Préface, p. 19.
' Centuria secanda, das andere hundert der aasericähllen papislischen Lügen welche alle Narrenlügen weit nüberlrejfen, etc. (Iö65j. Préface A. 2 et suiv. J. 3, M. 2.
408 '-lî l'OLÉMlSTF. NAS.
d'en faire tous les jours, à son grand préjudice, l'amère expérience 1. »
Ce pamphlet mit Nas hors de lui -. 11 saisit aussitôt la plume; mais Rauscher n'était qu'un individu isolé dans la masse de tant d'ennemis qui, de mille manières, « blasphémaient, raillaient, outrageaient les sacrements catholiques, les saints, toutes les choses sacrées, la discipline, l'honneur chrétien, public et privé, la sainte Mère de Dieu et l'état ecclésiastique ^ ». Pour les combattre, Nas, en 1505, commença par publier : Les cent et une ventés ccangéliques^ antipapistes, d'après lesquelles, de même qu'on peut reconnaître un arbre à ses fruits, la pure doctrine se fera aisément reconnaître de tous. Les principaux théologiens et controversistes prolestants, Tilmann Hessus, Nicolas Gallus, Luc Oslander, Syriacus SpangenbergS Jacques Andrea et beaucoup d'autres, y étaient « très délicatement traités », c'est-à-dire jugés d'après leurs propres paroles, grossières et rudes. « afin qu'ils pussent comprendre, une fois du moins en leur vie, la bonne semence qui pousse sur leur fumier, et pour que leur doctrine fût exposée au peuple dans toute sa laideur ». Ce livre mit en grand émoi « la fourmilière luthérienne ». Une ardente guerre de plume s'engagea^. Nas fit paraître cinq autres Centuries f", et plus les réponses à ses attaques devenaient amè-
1 Cenfiiria III, préface a 2b. Voy. Centuria V, p. i3.
2 Centuria VI, 28a.
3 Centuria I, préface.
■i ** Rembe a publié récemment les leltrcs de Spangekberg (Dresde, 1888) collection qui est d'ailleurs loin d'être complète. Voy. Kawerau, dans la Theol. Liler-Zeilung, 1889, pp. 85 et suiv.
^ Voyez le titre complet des Centuries dans Schöpf, p. 73.
6 Centuria VI, p. 243. Dans la première Centurie (p. 144), Nas cite toutes les paroles injurieuses adressées par Spangcnbcrg au saint évêque de Naumbourg Jules Pflug, qu'il traite ■> détalon huilé et tondu, de vieux loup, de prêtre de Baal, de fou furieux, de stupide, de fanatique de démon, etc. « C'est ainsi, » ajoutait Nas, « qu'en usent les prédicants. Pour plaire à leur père le diable, ils fourcnt des diables partout. Mais au contraire, pour peu qu'on les regarde un peu de travers, ils se cabrent ; si l'on se permet de dire que la manche d'Andreii est déchirée, aussitôt il crie au meurtre, il se plaint qu'on ne respecte pas sa manche. Qu'on appelle les prédicants par leur vrai nom, qu'on se serve envers eux de la mesure dont ils se sont servis pour les autres, ils ne peuvent le tolérer. Mais quand Andréa appelle Slaph^-llus un mamelouk, le blasphémateur de la vérité divine. Judas Iscariotc, etc., tout cela passe povir juste et équitable, pour conforme à la Sainte-Écriture. Oui, on ose soutenir qu'un tel langage est selon Dieu! Jésus- Christ, disent-ils, a lui-même appelé les Pharisiens hypocrites, race de vipères, etc. )) Georges Nigrinus surpassait tous les autres dans ce genre d'éloquence. 11 appelait Nas, par allusion à son nom de Nas (en allemand, nez), « groin de porc ».
Aucune racine ne plaîl à ton nez Si ce n'est celle qui est clièi'c au pourceau, (Jui ne trouve rien de plus exquis Oue ce que l'iionime laisse tomber...
Nas était l'enfant de Satan, les prêtres catholiques de méchants coquins, des pour-
LE POLEMISTE NAS.
res, plus il ripostait lui-même avec âpreté et sarcasme, mais, à dire le vrai, sans approciier jamais, même de loin^ de cet art d'injurier, de toucher à la vie personnelle et privée des individus, où ses adversaires excellaient. Luc Oslander, dans un de ses écrits, alla jusqu'à trouver soixante-douze épithètes injurieuses à l'adresse d'Osiander. Nas les cite avec la dernière exactitude, et les présente à ses lecteurs, en affirmant que tous les termes injurieux dont lui-même se sert, il les a empruntés à Luther, Spangenberg, Oslander, Gélestin, Rauscher et autres. « Du reste, il est bon de remarquer, » ajoute-t-il, « que c'est tout autre chose d'enseigner les Catholiques ou de se défendre contre les apostats. Un berger se comporte différemment envers ses brebis qu'envers les loups. J'ai soin d'éviter, dans mes sermons et mes autres écrits catholiques, toute parole injurieuse ou bouffonne, parce que là je parle aux brebis, non aux loups; mais dans mes écrits de controverse, si je ne me sers pas du « clier enfant », si je mêle à mon discours des railleries et des plaisanteries grossières, c'est que j'ai affaire à des gens qui ne comprennent plus guère d'autre langage^. » « Le pauvre peuple protestant qu'on abuse est à plaindre, non à blâmer; au lieu que les prédicants séducteurs et calomniateurs ne doivent être épargnés dans aucun cas. » Voici un échantillon de la façon dont Nas les traite : « Je traverse rarement un bourg évangélique sans entendre crier contre les loups dévorants, contre les homicides d'àmes : An loup! Au loup! Quels sont ces loups féroces? Ce sont les prédicants. Ils sont en si grand nombre que presque personne ne peut leur échapper, car là où ils nichent, ils se multiplient, à la façon des puces. Chez nous aussi se fait sentir le besoin de pasteurs intègres et sans reproche; mais chez nos adversaires, on voit les gens les moins qualifiés ; cordonniers, tailleurs, bourreaux, petits commis, lansquenets, on voit surtout nos apostats, fraîchement échappés du bercail catholique, se mêler de prêcher. L'Écriture l'avait prédit ; En ce temps-là, il n'y aura plus de différence entre le peuple et le prêtre. Maintenant que les Evangéliques ont digéré les biens du clergé, ils inventent de nouvelles méthodes pour nous écorcher ; ils bâtissent plus de maisons d'impôts que d'églises; nos établissements de bienfaisance, nos églises deviennent des cavernes de voleurs, des repaires d'assassins ; j'en pourrais donner quelques preuves, dans le cas où l'on refuserait de me croire -. »
ceaux épicuriens, qui haïssaient et fuyaient la croix autant que Satan lui-même », etc. Vom Bruder Nasen Esel, B. 4a. Willlcomm und Abdank der Antigratutation Johann Nasen. C 2. — C. 3 F. 3-G.
* Schöpf, p. 11.
- Centuria IV, p. 309.
410 r,E POr-KMISTE .\AS ET SES ADVERSAIRES.
Regardant Luther comme le père de tous les prédicants calomniateurs et insulteurs, Nas trouve juste de commencer par lui. Luther avait dit que le papisme avait pour fondateur le diable. Nas publie VAnatomie du Luthéranisme fondé par Satan. Il cite fréquemment Luther, pour bien mettre en lumière le goût pour les propos grossiers et indécents du prétendu informateur; il l'appelle « le prédicant des porcs », « la cornemuse et le luth du diable ». « Je me demande parfois, » dit-il, <f si Luther n'est pas le vrai fils de perdition, le véritable Antéchrist*. » Dans la quatrième Centurie, « le malheureux Luthéranisme est si bien anatomisé qu'on y découvre des centaines ou plutôt la collection complète de tous les mauvais fruits issus du liguier maudit du nouvel Évangile. » Dans lacinquii'-me Centurie, Nas raconte les débuts, la vie et la mort du « saint docteur » Luther; « de sorte », dit-il, « que maintenant chacun est en état déjuger par lui-même, très exactement, des fruits de la doctrine d'après l'arbre, car Jésus-Christ lui-même a déclaré qu'un mauvais arbre ne saurait porter de bons fruits ». Nas avoue qu'il s'est exprimé sur le compte de Luther en termes violents; mais il en renvoie la faute à ses adversaires, qui l'ont poussé à agir ainsi, à force de louer Luther sans mesure, de l'exalter, de parler de lui comme d'un saint, de le mettre bien au-dessus de Paul et de Jean- Baptiste, tout en traitant avec une irrévérence odieuse les saints de Dieu, et en se servant, pour les bafouer, de mille calomnies et blasphèmes abominables 2. Il en citait d'horribles exemples : « On a été jusqu'à nommer la très sainte Vierge (chose effroyable à redire) « une impure courtisane ^ ! »
Nas n'avait que trop raison d'accuser les écrivains protestants, et en particulier Jean Fishart, d'avoir traîné dans la fange les plus nobles figures catholiques, et en particulier saint François d'Assise et saint Dominique.
En effet, dans le poème satirique dédié à Nas et intitulé la Secte des déchaussés et la querelle des capuchons'', Fishart avait comparé saint François d'Assise à Mahomet, disant que si l'un était adoré par les Turcs, l'autre l'était par les moines ^. Il avait raconté que sainte Catherine de Sienne ayant vu
Combien Fran(;ois était honoré,
Et comment ses cinq plaies étant toujours béantes et suintantes,
« Centuria V, pp. 2o6-267, 292 i03.
- Voy. ScuöPF, pp. 19-20.
3 Centuria VI, p. 205^.
* Kürz, t. I, pp. 101-120.
^ Vers 19 et suiv.