S CE QUI SE PASSA APRKS LA MORT DU MARGHAVE JACOUES
Le margrave avait deux filles, et sa femme, Elisabeth de Luxerabourg, était tout près d'accoucher au 'moment de sa mort. Dans son testament, rédigé en présence de sept témoins, le prince avait nommé tuteurs de ses enfants son frère Ernest- Frédéric, et deux princes catholicjues de sa famille, le duc Guillaume de Bavière et le comte Charles de iiohenzoUern. 11 voulait que ses enfants fussent élevés en pays catholique et dans la religion do leur père. Dans le cas où Elisabeth aurait un fils, il demandait que la réforme catholique fût poursuivie. Il plaçait la régence sous la protection toute particulière de son conseiller « très savant, très cher et très fidèle le docteur Jean Pistorius, lequel, comme il convient à un loyal serviteur, l'avait toujours fidèlement servi ». 11 recommandait aux tuteurs de ses enfants de combattre les injustes préventions qu'on avait conçues contre Pistorius sous prétexte de religion. Il déclarait que son fidèle serviteur n'avait fait autre chose à son égard que ce qui lui avait été ordonné, etce dont il n'aurait pu se dispenser, sans manquer aux devoirs de sa charge et à son nom de chrétien. « Ce n'est ni Pistorius ni aucun autre docteur, » avait-il affirmé au moment de paraître devant Dieu, « qui m'ont décidé à la démarche que j'ai cru devoir faire; mon abjuration est purement et simplement le résultat de mes recherches et des lumières que le Saint-Esprit a daigné m'accorder.» Le raargravesuppliait les tuteurs de ses enfants de respecter ses dispositions testamentaires, allant jusqu'à appeler sur eux la colère divine dans le cas où ils n'y auraient pas égard i.
Son cercueil était encore exposé dans l'église d'Emmendingen, lorsque le margrave Ernest-Frédéric pénétra tout à coup dans le saint lieu suivi d'une troupe de gens armés (10 août), il éteignit les cierges qui brûlaient autour du catafalque, fit jeter les tableauxet les autels hors de l'église, et dès le lendemain publia un décret de proscription contre tous les prêtres catholiques. Pistorius fut exilé avec eux, et ses biens mis sous séquestre. Un poète contemporain célèbre comme il suit ce haut fait :
O margrave Ernest, ù prince fidèle, Prince altéré delà parole de Dieu, Agis cümme tes devoirs t'y obligent.
Fais conduire Pistorius à la potence, Puisqu il a séduit ton frère.
Puisqu'il a perverti sa conscience!
Jean Frey, professeur de médecine, assurait que pour Pistorius
' Kleinschmidt, pp. 117-119. Stieve, Die Politik Bayerns, t. I, pp. 30-31.
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comme pour Caïn, le monde était trop petit pour qu'il pût espérer échapper aux tortures de sa conscience *.
Ernest-Frédéric, au mépris des lois, sans égard pour les dernières volontés de son frère, se posa aussitôt en souverain 2, Jacques avait demandé à être inhumé dans la ville catholique de Bade; mais l'usurpateur ne respecta même pas ce désir. La nuit venue, en dépit de toutes les protestations de la princesse Elisabeth, il fit embarquer sur le Rhin le cercueil du margrave défunt et donna l'ordre de le conduire à Pforzheim, où des prédicants luthériens procédèrent immédiatement aux funérailles. Elisabeth qui, le 26 août, avait abjuré le protestantisme, fut attirée par ruse au château d'Hochberg. Là, elle fut placée sous une surveillance sévère, et le 3 septembre, lorsqu'elle eut mis au monde un enfant mâle, Ernest exigea que l'enfant fûtbaptisé selon le rite protestant. Privée de tout appui, condamnée à la plus dure captivité, Elisabeth termina tristement sesjours à Hochborg. Le libre exercice de sa religion ne lui fut pas même accordé : ses filles furent conduites à Durlach, ce qui n'empêcha point le margrave d'écrire, peu de temps après, au duc Guillaume de Bavière, qu'on l'accusait à tort d'avoir opprimé en quelque chose la conscience de sa belle-sœur et abusé envers elle de sa puissance. Le 15 novembre, il arracha à l'infortunée princesse, réduite à un état voisin de la démence, un acte par lequel elle lui confiait la tutelle et l'éducation desesenfants, renonçant pour sa part et pour toujours à toute intervention. Le margrave s'efforça de faire croire autour de lui que cette promesse avait été librement donnée; il ne rendit à Elisabeth ni sa liberté ni ses filles; il alla jusqu'à lui enlever son petit enfant;, qu'il fit re conduire à Durlach 3.
Ces actes révoltants s'accomplirent avec la complicité de plusieurs princes protestants du voisinage. « Sans le conseil et l'amitié du comte palatin Jean-Casimir et du duc Louis de Wurtemberg, » écrivait Ernest-Frédéric vers la fin d'octobre au landgrave Guillaume de Hesse-Cassel, «je n'aurais pas osé agir comroe je l'ai fait. » Effectivement, dès le 21 septembre, il s'était assuré l'appui de Guillaume et du landgrave Louis de Hesse-Marbourg dans le cas où les tuteurs désignés par le défunt songeraient à faire valoir leurs droits et à exiger l'exécution du testament. Pour leur résister, ainsi qu'à l'archiduc Ferdinand, dont les états louchaient aux siens par plu-
• Kleinschmidt, pp. 123, 164-165.
- « Il était cupide jusqu'à iriser l'improbité ; le sentiment de la justice et de l'honneur lui étaient étrangers, sa rudesse ne connaissait aucun ménagement . » Stieve, t. I p. 31.
^ Stieve, t. I, pp. 33-34.
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sieurs côtés, il eût ét('; beaucoup trop faillie; sans le concours empressé de ses plus proches parents et amis, il n'eût jamais pu mener à bonne fin « l'œuvre chrétienne ». Mais « pour la gloire de Dieu, et l'indispensable maintien de la vraie reli^non », ceux-ci s'étaient engagés à lui prêter main forte, lis étaient complètemcrit entrés dans ses vues, et trouvaient légitime tout moyen propre à détruire « l'abomination papiste ». Guillaume de Hesse écrivait le Jl octobre 1590 : « Le margrave, en toute chose, a agi tout à fait chrétiennement, et la sagesse a dirigé ses voies. » « Que ceux qui appartiennent au mauvais esprit, que le mamelouk Pistorius et ses pareils disent tout ce que bon leur semble sur ce sujet. En cas de représailles, Dieu, qui n'abandonne jamais les siens, nous montrera le chemin, nous indiquera les moyens à prendre, et prêtera à Votre Grâce l'assistance des membres évangéliqucs du Saint-Empire. » Le 19 avril 1591, le landgrave Louis avouait, lui aussi, qu'il ne pouvait s'empêcher d'approuver Ernest-Frédéric, et de trouver qu'il avait eu pleinement raison d'agir comme il l'avait fait après la mort de son frère.
Le margrave demeura donc en possession de v ses droits », car les Catholiques n'avaient rien à attendre de l'Empereur. Rodolphe se contente de faire quelques timides représentations au margrave, et celui-ci, fort de l'appui de ses voisins, lui répondit en termes insolents et grossiers *.
« La conduite'desprincesde la Confession d'Augsbourg, » écrivait de Fribourg Bernard Pcrncder le 3 février 1592, « leurs attentats iniques contre le droit, la constitution et la foi jurée, passent pour justes, divins, admirables, et quiconque se permet de les blâmer, de s'opposer à eux, la justice fût-elle de son côté et aussi claire que le soleil, est regardé comme un rebelle. On le traite de perfide, de mamelouk, de traître, d'agent du diable; voilà ce dont nous sommes tous les jours témoins, à noire grande douleur, à la grande indignation de tous les honnêtes gens. Que du moins les plumes s'aiguisent pour la défense de la vérité, pour tracer une image fidèle de ces pervers, célébrés et vantés comme de grands prophètes et comme des docteurs éclairés par l'Esprit du Seigneur ! Que Dieu ait pitié de nous-! »
Pistorius, à Fribourg, « aiguisa du mieux qu'il put sa plume ». En 1591, il avait publié, à la prière du margrave Jacques, le livre intitulé : Motifs édifiants, chrétiens et bien fondés pour lesquels
* Pour plus de détails voy. Stieve, t. I, pp. 34 et suiv.
* * Lettre àChristophe Hagemann, membre du conseil ecclésiastique de Mayence.