‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 199 sur 573 · JUGEMENTS DES CONTEMPORAINS SUR LA POLKMIQUC DE LEUR TEMPS · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DES CONTEMPORAINS SUR LA POLKMIQUC DE LEUR TEMPS

Velter se félicitait de voir ses écrits entre les mains de tout le monde; mais à dire le vrai c'était là un symptôme plus attristant que consolant. « Hélas! que Dieu ait pitié de nous, » disait en 1003 un curé catholique en expliquant, en chaire, le Sermon sur la montagne, « dans les pays allemands, par la faute des honteuses et incessantes calomnies et de tout le vacarme excité par les prédicants barbouilleurs de papier, par la faute aussi de nos écrivains catholiques, bien que leurs discours les plus injurieux puissent passer pour chastes et modérés, comparés à ceux de nos adversaires, le peuple des deux religions n'a sous les yeux que des pages enfiellées : il y trouve un aliment qu'il recherche, qu'il aime, parce que son goiît est perverti. Mais que cet aliment ressemble peu à celui que nous offre le Sermon sur la montagne de notre bien-aimé Sauveur et RédempteurM » Un écrivain catholique se plaignait également, en 1608, du « goût dépravé » des lecteurs de son temps. Réfutant un ouvrage du prédicant d'Augsbourg Barthélemi Riilich, livre tout rempli d'invectives contre l'Église Catholique, et en premier lieu contre ses chefs spirituels et temporels, il disait : « Je n'ai nulle intention de suivre cet exemple, ni de payer mes adversaires avec la monnaie dont ils se servent. Si Rülich est fier de voir sortir des librairies plus de livres luthériens que de livres catholiques, je lui permets ce triomphe, car il ne faut en cherclier la raison que dans l'art prodigieux des Luthériens pour l'injure, car rien n'est plus agréable à la plus grande partie des lecteurs de notre temps que la violence du langage. » « L'expérience nous prouve tous les jours que, dès qu'un écrivain catholique se décide à répondre à quelque fou dans la langue de sa folie, imitant ce qu'il lit ou entend, ses écrits sont toujours réimprimésdeux ou trois fois.» « Mais quant à moi, je préfère voir mon livre entre les mains de quelques personnes sages, modérées, avides de vérité, que de le savoir apprécié par la foule des gens frivoles, qui ne sont curieux que de nouveaux termes d'insulte 2. »

Vetter avait eu le tort de ne pas se souvenir des exemples et des leçons de Ganisius, qui toute sa vie avait « détesté du fond du cœur toute polémique âpre et amère».« C'est avec réflexion, avec sobriété, d'un cœur débordant de charité » avait-il écrit, « qu'il faut défen-

' Mayence, IC03, préface.

'' Kunstreic/ies Meisterstück M. Dartholomaï Rülichs,Prädikanten zu Augsburg, in der Disputation wider Dr Conrad Dosch (1608), f. B.

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dre la vérité, afin que notre modestie soit connue de tous les hommes, et que, s'il est possible, nous obtenions l'estime de ceuxlà mêmes qui nous combattent et qui sont hors de l'Église. Les gens de bien sont rebutés dès que l'amertume se mêle à l'argument- ils veulent voir marcher de compa.2:nie la modestie et la dignité, et que l'exposé raisonné et sérieux de la vérité satisfasse leur intelligence*. »A l'époque où le « sanguinaire »Jacques Heerbrand, non content d'avoir traité ses adversaires de démons, demandait à grands cris leur exécution immédiate, et où le jésuite Grégoire de Valence lui répondait avec une violence égale à la sienne, Canisius écrivait au Père Mercurian : « Le Père Grégoire, l'espagnol, dépasse, dans sa polémique contre Heerbrand, les bornes de la modération qui convient à un théologien 2. Bientôt, je le crains, il écrira un troisième livre pour répondre à cet adversaire querelleur et insulteur. Je n'aperçois pas l'avantage que tireront notreCompagnie et le public de ce genre de lutte à outrance ^. » « Les religieux de notre ordre, » avait dit avant lui Jean Dirsius, recteur du collège d'Insprùckjdans un mémoire adressé à ses supérieurs. (( doivent se garder de traiter nos adversaires d'hérétiques; quels que soient leurs torts, ils ne doivent pas les traiter de scélérats, de démons, ni employer pour les confondre des termes d'insulte ou de mépris; qu'ils segavdent surtout de toute calomnie*. »A la huitième réunion générale de leur ordre, les Jésuites avaient fait imprimer pour les membres du comité de censure de Rome l'avertissement suivant : «Quanta ceux de nos frères qui ont pour mission de combattre les hérétiques, les censeurs devront veiller à ce qu'ils joignent à une science approfondie une grande modération de langage, afin que personnene puisse les accuser d'avoir employé aucun terme indécent, ou manqué en quelque chose à la vraie dignité chrétienne. » Les censeurs des diverses provinces de l'ordre avaient été avertis d'avoir à se conformer à cette règle pour les ouvrages qui n'étaient pas révisés à Rome, et devaient, avant d'être livrés au public, passer par leurs mains ■''.

* Voy. notre 4" vol., pp. 411 et suiv.

* G. DE Vale>tl\, Confatatio Calumniaram, quas Heerbrandas Spongia quadam sua, ut appellat, complexus est (Ingolstadii 1379) Bb Voy. dans de Bäcker la liste des écrits de controverse publiés par Valentia contre Heerbrand, t. III, p.

^ ... « Ex quo concertationis génère quid solidi boni aut Societas aut leclor capiat, nundum iutelligo. » Frag-ment d'une lettre autographe dont la copie se trouve à la Bibliothèque d'Exaeten.

* . . . « Nec vocent eos nebulones ncc diabolos vel aliis vocabuüs et calumniis odiosissimis » Bibl. d'Exaeten.

'" Regulae revisorum generalium, n. 7, 15. Inst. Soc. Jesu, t. II, pp. 71-73. V i9

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Parmi les Protostants, Jean Mathesius, pasteur de Joacliimstlial, s'élevait dès lo()7, avec beaucoup d'énergie et de droiture contre « la littérature belliqueuse » de son tenps. « Les écrits violents nuisent aux bonnes mœurs », disait-il, « et laissent ordinairement un germe funeste dans les esprits. Une conscience troublée, un cœur dans l'augoisse trouvent peu de consolation et de secours dans des pamphlets comme ceux qui abondent parmi nous. » « Les ('•crivains vraiment pieux écrivent ce qui est bon, et laissent ce qui est mauvais tomber de soi-même. Malheureusement, l'expérience prouve que la pauvre Chrétienté et l'Évangile retirent peu de profit, dans les deux camps, des injures et des querelles actuelles. QueDieu nous délivre de ces inutiles querelles, et qu'il nous envoie et nous conserve des apôtres doux et conciliants, qui servent l'Église de Dieu dans la patience et la modération *. » « Nous devrions avoir à cœur, » disait un autre prédicant, « de prêcher simplement l'Évangile, et d'éviter toute parole injurieuse et blessante; surtout il faudrait se garder de déshonorer la chaire chrétienne par ces violences, ces diatribes qui reviennent tous les dimanches. » « Nous devrions n'échanger que des propos conciliants et pacifiques avec nos adversaires dans les rapports quotidiens que nous avons avec eux. » « Toute cette haine confessionnelle semble un fléau envoyé par la colère divine dans notre patrie bien-aimée. Les disputes aigrissent les cœurs, et malheureusement, elles se multiplient; tous les jours, les frères d'une même famille, les citoyens d'un même pays sont en présence les uns des autres comme des armées rangées en bataille. Ils se méprisent réciproquement, ils échangent des paroles pleines de fiels. » Mais la grande majorité des combattants, bien loin departager ces opinions sages et modérées, s'imaginait défendre et servir la cause de Jésus-Christ et de la vérité par leurs emportements. « Au diable les neutralistes, les Épicuriens, les frères pacifiques! »écrivait un prédicant en 1593 ; « en chaire, et dans les petits traités qu'ils répandent, ils nous répètent qu'il faut vivre en paix avec les papistes idolâtres, et marcher dans leur chemin. Il existe parmi les Evaugé-

' Ein chrislliclier Unterricht, wes sich gottselige Unterthanen verhalten können zu der Zeit (1er Verfolgung. (Nuremberg 1567), f. F. 2b. F. a.

- Predig über die Bitte : Und führe uns nicht in Versuchung, etc. 1593 f. B. 2.

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ïu[ncs une secle jésuitique et maudite dont les membres, bien que leur nombre soit restreint, font un tort immense au troupeau de Jésus-Christ; mais ils n'échapperont pas à la colère de Dieu. » (( Notre père Luther, le troisième Élie, nous a appris à mépriser ceux qui pensent qu'on ne doit pas insulter ni humilier le Pape et toute sa bande ; Luther nous recommande, dans nos paroles, nos écrits, nos livres, nos estampes, d'injurier, de décrier, 'de chansonner, d'humilier de toutes manières la race idolâtre. » « Il faut dire nettement et franchement ses vérités à la prostituée de Babylone, caries rois et les princes de la terre ont entretenu et entretiennent encore avec elle un commerce criminel. » « Voici comme s'exprime à ce sujet la sagesse ardente et divine de Luther : « La race papiste doit être foulée aux pieds comme la boue des rues. Malheur à quiconque néglige ce devoir sacré lorsqu'il sait qu'il peut servir Dieu en s'en acquittant, car le dessein du Seigneur est d'anéantir l'abomination papiste, de la fairedisparaitredela surface de la terre, et de la ruiner sans rémission. » « Tout bon chrétien, aussi longtemps qu'il peut parler, écrire, rimer ou dessiner, doit obéir à cette divine prophétie de notre vénéré père *. » Le surintendant hessois Georges Nigrinus convenait franchement, en 1382, de l'influence funeste qu'exerçait sur l'esprit populaire les continuelles violences de la chaire. « La foi est éteinte chez presque tous les enfants des hommes, » écrit-il. « On se dispute, chacun se croit en possession de la vérité, mais au fond de tout cela, il n'y a que des mots, point de sève, point de fruits. » « L'avarice peut-elle être plus hideuse qu'elle ne l'est maintenant dans toutes les classes de la société ? La gloutonnerie, l'ivrognerie peuvent-elles croître, au point où nous les voyons parvenues? l'amour de briller, le luxe dans les vêtements peuvent-ils faire des progrès? Et jene parle pas de l'impudicité, des imprécations, des blasphèmes et de tous les autres vices. » «A forcedebatailleretde s'injurier, les hommes sont devenus si méchants et si pervers qu'ils se vantent de leurs péchés comme autrefois les habitants de Sodome et ne prennent pas môme la peine de les dissimuler. » Toutefois Nigrinus s'élevait avec force contre ce qu'il appelait « la secte des Epicuriens », secte très répandue, selon lui, parmi les Protestants. « Les Epicuriens, » disait-il, « cherchent avant tout la paix, le repos; ils n'aiment que leurs aises, ils ne prêtent aucune attention aux disputes savantes; ils laissent chacun libre d'adopter la foi qui lui convient^ pourvu qu'on

' Wahre Erklärung des römischen Antichris/es, aus den heiligen Schrißen gezogen (1593), pp. 5, 9, dS. Voy. Luther, S'ïnwitl. Werke, t. XXIX, pp. 377-378.

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