LA RÉPRESSION DES HÉRÉTIQUES AU POINT DE VUE PROTESTANT
rais,» expliquait-il, « sans parler du diable, des Turcs ou des païens, ce sont les Luthériens, les Calvinistes et tous les hérétiques. » « Le prince doit plus craindre cette sorte d'ennemis que tous les accidents et malheurs qui peuvent lui advenir i. » Dans un second écrit contre les théologiens du Wurtemberg (1590), Muchitsch s'écriait : « 0 Moïse, ô zélé serviteur de Dieu, reviens sur la terre et promulgue une loi nouvelle, afin que les crapauds du Wurtemberg, ces orgueilleux infatués d'eux-mêmes, ces rebelles qui refusent d'obéir au prêtre, eux et tous les prédicants luthériens et hérétiques, reçoivent du juge la sentence de mort qu'ils ont méritée ^. »
Ces écrits et d'autres analogues n'étaient, au reste, que l'écho des clameurs incessantes des prédicants, qui résumaient sans relâche' l'extirpation de tous les prêtres catholiques, de tout ce qu'ils appelaient « culte impie, religion maudite, culte de Baal, » etc. 3.
Le calviniste Pareus, professeur de théologie à Heidelberg, peut être considéré comme le plus violent de tous ces fanatiques. En 1G18, il publiait, avec un grand déploiement d'érudition, une explication froideetraisonnée de l'Apocalypse, qu'il terminait en conviant tous les souverains, princes et seigneurs protestants, à une « sanglante croisade» contre les papistes. Rome était le siège de la Bêle, la Sodome de l'Apocalypse; là régnaient l'adultère et l'incsste; là se célébrait chaque jour un culte plus abominable que l'idolâtrie de l'ancienne Egypte. «Qu'y-a-t-il de plus abominable que le Pape, » s'écriait Pareus, « et cependant les rois et les empereurs adorent jusqu'à l'empreinte deses pas! Quipourrait égaler Rome en rapacité ? Personne n'ignore qu'il n'est point de crime, point d'ignominie qu'un papiste ne puisse commettre en toute sécurité de conscience pourvu qu'il apporte un sac de ducats à la chancellerie romaine. Quoi déplus cupide que le clergé romain? Quoi de plus odieux que les indulgences, les bulles, les brefs? Toute cette paperasse n'est pas écrite avec de l'encre, mais avec du sang. Or Dieu ordonne expressément à tous les princes chrétiens de rendre deux fois à l'Antéchrist de Rome tout le mal qu'il fait. Non seulement les princes doivent renverser son trône, mais, parce qu'ils sont les exécuteurs des vengeances célestes, nul châtiment ne doit leur sembler trop rigoureux, nul genre de mort, nulle torture, nul supplice trop cruels pour lui faire expier ses forfaits. Voilà comment il faut entendre le commandement de Dieu! Une prophétie annonce
1 Paedafjoçfia oder Schulfiihrunçf der wiirtenbergischen Theologen (luçol Stadt, 1590, 1" éd. 1388. Voy. Stieve, Die Politik Bayerns, t. II, p. 607, note 5), 1" partie. Préface et p. 41. Voy. pp. 52-53.
* Je ne connais cet ouvrage que par les extraits qu'en donne Stieve, t. II, p. 607, note 1, à la fin.
2 Von newen calvinischen Giftspinnen, p. 13.
488 LA lUÏPRKSSlON DK l'hÉRIÎSIE AU POINT DK VUE PROTESTANT.
qu'un grand roi s'élèvera dans l'avenir, qu'il combattra tous les tyrans de la terre pendant une{:uerre de quarante ans. qu'il gouvernera le ^'enre humain, qu'il soumettra l'Kspague et l'Italie, brûlera home, fera massacrer les Papes, soumettra les Turcs, et qu'eusuite la paix viendra enfin consoler les chrétiens fidèles i. »
A cette épo(jue, le châtiment des hérétiques était encore regardé par les Protestants comme « de droit public ». Le théologien Jean Gisenius, le plus doux des docteurs luthériens, enseignait que l'autorité civile est obligée de punir et de proscrire le sectaire aussitôt qu'une sentence ecclésiastique l'a convaincu d'hérésie, parce qu'il importe au bien général qu'un tel homme soit mis hors d'état do Tiuireàlasociétéchrétienneenpropageantleserreurs, en séduisant les âmes.llajoutait, toutefois, que la loi nouvelle défendait aux autorités de prononcerla peine capitale contre un sectaire'^; maisd'autres théologiens étaient d'un avis ditîéreu t.« Dis-nous quelleest ton opinion,» écrivait en 1607 Jacques Sylvanus^ réfutant un écrit de controverse du conseiller palatin Löfenius; « es-tu d'avis que l'autorité n'a pas le droit de punir les hérétiques? Que fait alors le pauvre Servet sur son bûcher? Écoute Bèze, ton demi-dieu : « Ceux qui pensent qu'il faut user d'indulgence envers les hérétiques doivent être rais au rang de ces empoisonneurs publics qui infestent l'Église de la peste de l'hérésie; ces imprudents agissent avec moins de bon sens et pèchent plus grièvement que s'ils soutenaient que les sacrilèges et les parricides ne doivent pas être punis, car les hérétiques sont sans comparaison plus criminels que les sacrilèges et les parricides 3. » Mélanchthon approuvait la doctrine de Bèze sur le châtiment des hérétiques. Zwingle,en cas denécessité, tenait le massacre des évêqueset des prêtres pour une œuvrepie et agréable à Dieu. Martin Bucer enseignait que l'autorité civile ne doit pas soutïrir qu'à côté du culte évangélique la fausse religion et l'idolâtrie soient tolérées, disant que si les voleurs, les brigands, les assassins sont châtiés avec justice, les adeptes d'une fausse religion doivent l'être plus sévèrement encore.L'autorité, selon lui, avait le droit de détruire
' Opera theolorfico-exe(jetica (Francoforti, 1647), t. II, pars IV, pp. 618-840. In divinnm Apocalijpsin. Voy. surtout pp. 73t) 788, 790-196 : « nulla pœna, nullus cruciatus sat ma'j;nus. . . » « in ultione exerceuda nuilum severitatis aut supplirii genus praeterrniltaut, non suo aftectu, sed Dei jussu. » « Imperaturvindicta .. regibus et principibus pus ad hos et ad copias eoram ?nilitares ista hortationes
pars praecipue pertinet, et modus exponitur, quo ilhid dederit Deus in corda eorum, quia videlicet ejcpresso inandato hanc eis vindictain imperavit.
- De Papisino, disputalio XIX (Giessae, 161 S), p. o7â.
^ J. SiLv.Y.\, Philippica (Voy. Sïieve, Die Politik Bayerns (t. II, p. 919, note 1), p.l«.