ETABLISSEMENT DU CALVINISME EN HESSE DEPUIS
luthériens le disaient possédé du démon de l'orf^ueil, et le traitaient de mamelouk. « Je ne saurais comprendre, » disait le landgrave, « riionneur que l'on prétend rendre au Christ en disant, comme quelques-uns l'osent soutenir, qu'il est présent, même corporcUement, dans le démon, que l'enfer est en Dieu, et que le ciel, c'est-à-dire le séjour des bienheureux, n'est pas un endroit précis, et n'a pas encore été créé. Nous ignorons s'il y a jamais eu dans l'enfer un démon assez hardi pour soutenir de semblables propositions ^ » « Les Ubiquistes, » écrivait-il encore le 24 mars I08I à l'Électrice Anne de Saxe, « outragent chaque jour les Calvinistes ; ils les méprisent plus que les Turcs et les juifs; ils damnent quiconque refusededire avec eux que le ciel, aussi bien que le Christ, est présent corporellement dans toutes les créatures, même dans le feuillage, le gazon, même dans la corde ou les pots de bière! Voilà les extravagances qu'ils débitent"^ ! » Le chapelain de la cour de Hesse, Jean Winkelmann, ayant un jour prêché sur l'ubiquité, le landgrave l'interrompit au beau milieu de son discours, et lui ordonna de se taire. L'événement mit tout le pays en émoi. Le prince soutint qu'il avait bien agi^ puisque Winkelmann avait osé affirmer que l'humanité de Jésus-Christ toute seule eût été incapable d'etJacer le moindre de nos péchés, et que celte proposition se rapprochait beaucoup de ce qu'avait dit Oslander : que la mort de Jésus-Christ, selon sa nature humaine, ne nous eût pas été plus utile que regorgement d'un veau ^.
Plus que jamais, on injuriait les Ubiquistes. « On ne saurait dire, » lit-on dans un mémoire écrit en lo99, « avec quelle rage les prédicants complètement ou à demi calvinistes se déchaînent contre la pure doctrine et le Formulaire de Concorde. » « Beaucoup sont entraînés contre leur volonté dans le Calvinisme impur et diabolique. » «Dieu nous préserve de voir jamais l'erreur triompher parmi nous ! »« Le Calvinisme, à dire le vrai, est le monstre le plus hideux que l'enfer ait enfanté dans ces derniers temps, et tout chrétien est obligé, par devoir d'état, s'il est prédicant, ou simplement par devoir de chrétien, d'exhorter ceux qui l'entourent à le fuir comme il fuirait le diable lui-même. » De telles exhortations ne demeuraient pas sans eiïet. « Il n'est ni turc, ni juif, ni payen, ni papiste, » écrivait le prédicant Fabronius en 1607, « qui soit plus haï du commun peuple, plus injurié, plus persécuté
' Heppe, Generalsynoden, t. I, Doc. 73-78. * Heppe, Generalsijnoden, t. II, p. 163.
3 Müller, Denkwürdigkeiten, t. II, p. 420. Heppe, Generalsynoden, t. II, p. 268. MüMscuER, p. 58.
LE CALVINISME DANS LA HESSE A DATER DE 160i 529
qu'un calviniste. Drs que vient à passer un étudiant sectaire, les passants le poursuivent de leurs huées.»« Dans une certaine taverne que je pourrais nommer, les buveurs ont un livre où j'ai entendu lire de si abominables choses contre les Calvinistes que j'en l'rissonne encore toutes les fois que j'y pense i. »
Dans le pays deHesse-Cassel, le Galvinismeavaitété érigé en religion d'état depuis que lelandgrave Maurice, après l'avoir embrassé (1604) , « s'étaitsenti pressé de l'aire part de son bonheuràtousses sujets ». (( J'ai le droit, » avait déclaré Maurice aux prédicants luthériens, « d'exercer chez moi le pouvoir épiscopal, autrefois conquis par le landgrave Philippe sur rarchevê(|ue de Ma yence.Mesprédécesseurs ont réglé les choses religieuses d'après la parole de Dieu; le droit qu'ils oniexercé, je lepossèdeà mon tour. »«J'ai été préposé par Dieu pour servir de fanal spirituel à mon peuple; je suis le chandelier, j'ai le devoir d'éclairer, d'instruire et de défendre mes sujets'-^. » Pour justifier sa conduite envers les prédicants luthériens, Maurice citait l'exemple des rois d'Israël, et particulièrement celui d'Ezéchias, qui avait eu le courage de l'aire disparaître le serpent d'airain, l'idole du peuple, et de rétablir partout le culte du vrai Dieu. La liberté de conscience telleque le margrave l'entendait consistait, pour les sujets, à se soumettre sans restrictions à sa « volonté épiscopale ».
Il comptait procéder de môme dans laHaute-Hesse,dont il était le légitime souverain depuis 1004; Louis-le-Vieux, dans son testament, avait fait du maintien du Luthéranisme la condition expresse de l'élection de son successeur-^; mais Maurice pensait que la force confère le droit, et c'est ce dont l'abbaye d'Hersfeld, qui relevait directement de l'Empire, fut obligée de se convaincre. Sans nul égard pour la paix de religion, Maurice, en IGOG, plaça l'abbaye sous son autorité immédiate;, et nomma pour l'administrer le prince Otto, alors âgé de dix ans. Ensuite, en dépit de toutes les résistances de la population, le Calvinisme fut établi, et la plus intolérable tyrannie pesa sur les consciences ^.
Maurice commença à Marbourg « l'urgent travail de réforme » qu'il méditaitdepuis longtemps. Les prédicants, les théologiens qui osèrent d/re que le maintien du catéchisme luthérien leur était
' Fabronius, pp. fi-9, 10.
ä Voy. ViLw.vR, Gonfessionsstand, pp. 67-68, 84, 85, 87, note, 164 et suiv.
* RoMMEL, Neuere Gesch., pp. 136 et suiv.
* Pour plus de détails, voy. Hepi'e, Einfähriing. pp. 145,170. Sur une tentative infructueuse de la Maison de Hesse-Cassel pour donner un supérieur protestant à l'abbaye catholique, voy l'article de G. Winier, Die Wahl des Prolestanten Krafft von Weissenbach zum Abt von Ilevsfeld (1.S88). Maurenbrecher, Histor. Taschenbuch, (ja suite, neuvième anaée, pp. lio et suiv. (Leipsick, 1890).
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prescrit par les lois du pays, et qu'un cliangemcnt dans la doctrine et dans le culte traditionnels répugnait à leur conscience, furent destitués et remplacés par des ministres calvinistes. Lorsque le surintendant Valentin Sslioner, en présence de ses confrères ScliönfeldjPI'aircl Gellarius, prêchapour lapremière fois à Marbonrg (août 160o), un tumulte efTroyable se produisit. « Les bourgeois, » (''crivait Schönfeld à sa femme, « ont fait invasion dans lYglise en poussant de grands cris, en proférant des menaces do mort. Les conseillers du margrave, les bourgmestres, le recteur et les professeurs se sont enfuis épouvantés et nous ont laissés seuls, nous, pauvres gens sansdéfensc.Mes vêtements ont été mis en lambeaux. Pins de cinq cents fur-eux m"onl entouré criant :yl wo?*;.' r/mor/.' Ceux qui pouvaient atteindre mon visage me donnaientde grands coups de poing; d'autres m'arrachaient les cheveux, m'assénaient des coups sur la tête, me poussaient, me foulaient aux pieds. Enfin il me serait impossible de dire le vacarme qu'ils ont fait, les mauvais traitements qu'ils nous ont fait subir K )) Schoner et Schönfeld, lancés de toute la hauteur des portes de l'église, ne durent leiu' salut qu'à quelques étudiants qui les reçurent dans leurs manteaux ou dans leurs bras.Gellarius, poursuivi par leshuéesde la populace, s'échappa à grand'peine, les vêtements tout déchirés, et parvint à s'enfuir de la ville. Pfaff, en proie à la terreur, promit de renoncer pour toujours à la prédication.
Dès qu'il eut apprit ces événements, Maurice se hâta d'accourir à la tête de ses troupes. La place du marché, le cimetière, la porte de la ville furent occupés, et les soldats pénétrèrent jusque dans les demeures des habitants. Le i) août, Maurice conduisit lui-même à l'église les prédicants encore tout meurtris, et adressa aux assistants une réprimande sévère. « Vous vous êtes révoltés, » dit-il en finissant, « parce qu'on vous a enlevé vos images; à l'avenir, je prendrai soin qu'on n'ait plus rien à redouter de ces divinités muettes. » 11 donna l'ordre de faire disparaître sur-le-champ les tableaux et les crucifix^. L'usage deporter imecroix devant les convois funèbres fut aboli, comme étant « un reste d'idolâtrie ».
Les habitants de Marbourg cédèrent à la force. Douze conseillers tombèrent aux genoux de Maurice, et implorèrent leur pardon.
<r On se fût cru en pleine guerre civile. » Dans la Haute-
1 Strieder, Ilesslxche Gelc}istenjesch.,t. XIII, p. 173. Ilisloricher Bericlit der iin neulichi'.n Mjnnt Aajast ziigetrajenen Marbarrjischen Kirchenhändel. Marbourg, 1606. Voy. ViLMAR, Cjnfessionsstani, pp. 28-32.
' Les images reslèrent intactes dans l'cglise de Sainte-Elisabeth, grâce au grand maître de l'ordre teutonique, patron de cette église, qui s'opposa avec fermeté à l'acte de vandalisme sur le point de se commettre.