CHAPITRE IX
PAMPHLETS CONTRE LES JCSUITKS. — « ORIGINES » DE l'ORDRE. — « LES CRIMES PRIVÉS » DES PÈRES *.
Le théologien Conrad Schlusselburg, vers la fin du xvi<' siècle, résumait ainsi la pensée des Protestants sur les Jésuites : « Je tiens pour certain que l'engeance des Jésuites a été suscitée, non par Dieu, mais par le diable"^». « Ceux qui sont issus du diable et de son lieutenant l'Antéchrist, » disait un autre théologien,« ceux qui ont été inventés et envoyés par tous deux, ne peuvent agir autrement que sataniquement. Les Jésuites sont des démons incarnés; il faut voir en eux ces faux anges de lumière dont parle l'Apocalypse au chapitre IX. Ils blessent commcle serpent et le scorpion, selon le mot de l'apôtre. Quiconque se confie à eux n'est plus dans son bon sens; quiconque ne les exècre pas du fond de l'âme n'aime point Dieu ; quiconque les fréquente s'expose à la damnation éternelle, et à l'étang de soufre de l'enfer ^. »
C'est en ces termes que, dès les premières années de l'apostolat des Jésuites en Allemagne, les Protestants s'exprimaient sur leur compte. En 1556, le théologien Jean Vigand les appelait déjà « les plus infâmes etles plus rusés persécuteurs de Jésus-Christ,» prétendant que leur unique préoccupation était de voler, de piller, de faire tomber les âmes dans l'abîme éternel. Le P. Canisius surtout, « ce serviteur d'idoles, » était, selon lui, un abominable blasphémateur, un démon impudique. Quelques années plus tard, dans la traduction allemande du livre de Chemnitz sur les Jésuites, livre édité par le prédicant Zanger, on pouvait lire : « Il sort des immondices de l'estomac et delà bouche de ces misérables ; ils souillent, renient, rejettent
1 On trouvera la liste d'un grand nombre de brochures, de vers et de caricatures publiés en AUemaii-ne contre les Jésuites, dans de Bäcker, t. I, pp. 74-78, et t. III, 1890-1891. M. LiPE2iivs, Bibl. realis philosophica {Fraacoiorli, 1682), pp. 707-711. Voy. aussi, pour conapléter ce chapitre, le premier et le second volume des Annales de Weller.
' Schlösselburg, pp. 8, 12 **. Sur Schlüsselburg (mort en 1619), voy. Allgemeine deutsche Biographie, t. XXXI, pp. 606 et suiv.
•* Mengering, p. 12. Voy. ce que dit à ce sujet l'astronome Lambert FLORmus PLiENiNGERdans le Kurz Bedencken von der Emendation des Yars (voy. plus haut chap. III, pp. 82-85).
g?i4 IRAN FISCH ART SUR I-F.S JF.SUITES.
et détruisent la parole de Dieu. Ce sont de làclies apostats, des parjures sans conscience, des hypocrites maudits. » « La prostituée de Babylonc a d'excellentes et de nombreuses raisons de se dire la mère de cette race de vipères. » Tilmann Hessus, Guillaume Hoding, Paul Scheidlich tenaient le même langage *.« Les Jésuites blasphémateurs, » écrivait Flacius Illyricus, « ces faux prophètes de notre temps, ont évidemment été figurés par les grenouilles vomies par l'Antéchrist, comme on peut s'en assurer en lisant l'Apocalypse. Ce sont aussi les sauterelles prédites dans le même livre, et qui devaient sortir de l'abîme de l'enfer au moment de la venue de l'Antéchrist pour souiller et bouleverser l'Église et le monde entier. Ils ont un front semblable à celui de la prostituée, il ne rougit de rien -. « Les Pères deDillingeu ayant publié une série d'aphorismes théologiques, deux docteurs en théologie, Guillaume Bidenbach et Luc Osiander, crurent devoir y faire une « pieuse réponse» (1566). Voici comment ils parlent à leurs adversaires : <cPuisquevousavezrésolu,mesPères,dedétruirela religion, à l'œuvre! emparez-vous de toutes les Bibles, livrez-les aux flammes, et jetezen les cendres dans la rivière! »Les Jésuites sont ensuite traités de juifs, de turcs, de payens : (c Soyez attentifs, )i disaient les deux prédicants à leurs lecteurs. « Écoutez le blasphème que le malin esprit, du fond de l'enfer, vient de vomir par la bouche de ses esclaves!» « Les Jésuites ne rougissent pas de présenter le pitoyable Concile de Trente comme un synode d'une indiscutable autorité, ce Concile, où l'Antéchrist et ses valets ont eu la préséance, où les juges étaient souillés de crimes affreux^ idolâtrie, blasphème, mensonge, etc. 3. »
Le poète Jean Fischart passaitpour « l'un des plus vaillants athlètes suscités de Dieu pour combattre la malice satanique des Jésuites ». Son « poème )', publié en 1370 et intitulé: H\bou ou corbeau, semble tout particulièrement dirigé contre le converti .Jacques Rabe . mais son véritable but est évidemment de traîner dans la fange les mœurs et la doctrine des Jésuites, de ruiner en Allemagne tout respect pour leur personne, tout avenir pour leur apostolat ^. Pour raconter l'origine, les progrès, de l'ordre de saint Ignace, Fischart compose une sorte de chronique rimée, remplie de fables ridicules; il dénature l'image qu'il prétend reproduire jusqu'à en
1 Voy. notre quatrième volume, pp. 412-414.
* Etliche hochwichtige Ursachen, etc., f, c. 4, c 7b.
3 Ad Jesuilarum asseiiiones... pia responsio (Tubingae, 1566), pp. 30, 53, 69, 91, 150, 184, 192, 200, 213, 229-232.
* Voy. Kurz, 1. 1, pp. 1-97, Le << poème r n'a pas moins de 755 vers. Vers 3087 et suiv.
JEAN FISCHART SUR LES JESUITES. 55g
faire une caricature odieuse, et quelquefois absolument iifnoble. Il travestit grossirrement tout ce qu'il raconte. Yoici comment, par exemple, il parle de la tendre compassion des Pères pour les malades des hôpitaux.
Ils habitent pour ainsi dire l'hùpital !
Je n'aime pas à dire devant toul le monde,
Tant c'est chose déplaisante à conter.
Comment, sans drogues et sans simples,
Ils donnent des clystères au vieilles femmes
Et leur rendent une seconde jeunesse !
Ensuite ils vont g'raisser les malades ;
Ils leur font aussi la t)arl)e.
N'est-ce pas là un ordre admirable?
C'est ainsi que, a;Tàce à la pharmacie,
Ils çag-ncnt de quoi bien mang-er et bien boire '.
Au sujet de l'héroïque apôtre François-Xavier, Fischarl s'exprime sur le même ton d'ignoble plaisanterie. Il s'égayo sur la continuelle prière du saint :
Dans son sommeil, il ne parlait que de Dieu.
Il s'écriait « O bone Jésus mi !
Je suis comme une brute devant toi ! »
Je crois qu'il était vraiment fou,
Ou bien plonq'é dans lé ravissement du Purgatoire,
Ce qui arrive très souvent à ses pareils,
Ce qui est le grand art des saints !
Il dit à propos de la bonne odeur qui se répandit dans la chambre du saint aussitôt après sa mort :
Je pense que dans un petit coin
Etait peut-être cachée une sainte ordure,
Car un paysan s'est trouvé mal,
Tant le parfum était exquis- !
Fischart s'attira d'universels éloges pour une autre satire, publiée en I08O, et dont un burlesque poème français '^, intitulé : Le petit bonnet carré du Jésuite, lui avait fourni le thème. Cette satire n'a pas moins de onze cent quatorze vers. Le poète raconte comment le diable, pour accroître son empire, a d'abord créé le capuchon du moine. Ce capuchon n'a qu'une pointe, qui sert à dissimuler la pa-
1 Vers ^397 et suiv. Kurz dit au sujet de ce « poème »: « Le chapitre sur les Jésuites est surtout remarquable ; la satire y est poussée avec viçueur ». « Fischart avait une nature d'une rare noblesse et d'une singulière profondeur, » etc., p. XXVI. » Une nature vraiment noble, des sentiments vraiment élevés, n'eussent jamais parlé en termes si ignobles du lit de mort d'un saint François d'Assise.
ä Voy. Kurz, Archiv für das Studium der neueren Sprachen, t. XXXV, pp. 61-78. Kurz, Fischarl's Dichtungen, t. II, pp. XXV-LIV. Kürz, Dichtungen, i. II, pp. 241-271.