LES JESUITES CONFESSEURS DES PRINCES
fermedans son refus; mais, en revanche, il devra, user d'une grande liberté pour avertir le prince de ses torls, sans qu'aucune considération humaine le retienne, et cela non seulementsur ce qu'il apprend la propre bouche de son pénitent, mais aussi sur les choses dont il de entend parler et qui demandent àêtre remédiées, car il arrive souvent que par la faute des officiers du prince de graves injustices se commettent. Le prince ne les a pas autorisées, cependant elles lui sont imputées, et son devoir est d'y porter remède. » « Dans les cas difficiles lorsque le prince n'est pas satisfait de la manière dont son confesseur apprécie ses actes, il pourra appeler en conseil deux ou trois théologiens. Enfin on recommande instamment aux confesseurs des grands un zèle tout particulier pour la prière, et surtout l'exacte surveillance de leur propre conscience, afin que leur âme n'éprouve aucun dommage au milieu des cours, et qu'ils s'appliquent à demeurer toujours de dociles instruments entre les mains de Dieu. »
« Cette instruction, » ajoute Aqua vi va, a sera communiquée à tout prince qui a réclamé l'un de nos Pères pour les intérêts de son âme. On devra, de plus, lui expliquer qu'il est toujours loisible au provincial de rappeler le confesseur et de l'appeler à d'autres fonctions 1. »
La sixième assemblée générale de l'ordre sanctionna le directoire d'Aquaviva en y ajoutant cette clause: « Gomme il est malaisé de refuser à un prince qui depuis longtemps en a fait la demande un Père de notre Compagnie pour diriger sa conscience, il faut agir en ce cas avec un grand désintéressement, et bien prendre garde que, tandis que nous aidons les autres, la pureté de notre vœu de pauvreté n'ait à soufîrir quelque dommage. Aussi la Compagnie, en approuvant le directoire du général Aquaviva et en le sanctionnant, décide-t-elle en outre qu'il ne sera permis à aucun des nôtres, dans ses rapports avec les princes et les grands et sous prétexte de la position qu'il occupe, d'accepter quoi que ce soit pour sa propre utilité et son propre usage. Sur ce point, les supérieurs ne pourront jamais donner aucune dispense. » Cette clause fut portée à la connaissance de tous les confesseurs, prédicateurs, etc. 2.
Toutes ces dispositions prouvent assez l'existence de nombreux abus, mais ils témoignent en même temps des sérieux efl'orts des supérieurs pour y porter remède. « Nous avons coutume de réprimer le mal toutes les fois que nous en sommes informés, » écrit le Père Grégoire Rosefius dans sa réponse à un pamphlet de Luc
' Ordinationes Generaliuni, cap. II. Inslitufam Societatis, t. II, pp. 225-226. - Congv. VI, Décret. XXI Institutum Societatis, t. I, p. 274.
Oslander; « nous le punissons aussitôt, quels que soient le nom, le rang du coupable, et lût-il notre Général lui-même; mais être exempt de toute imperfection, cela n'est pas possible en cette vie; dans le collège même des disciples de Notre Soigneur, il s'est trouvé un Judas. Quant à laisser le mal se commettre impunément, et, comme Oslander nous en accuse, le colorer de saints dehors, c'est ce qu'on ne verra jamais parmi nous, s'il plaît à Dieu '. »
Oslander avait dit: « Parmi tous les forfaits des Jésuites, ces politiques rusés, ces vils flagorneurs des princes et des grands, un des plus monstrueux est la noce sanglante de Paris; mais il faudrait être bien simple pour ne pas comprendre que les milliers de victimes qui ont été égorgées ce jour-là parleur ordre semblent bien peu nombreuses pour satisfaire la faim de ces chiens féroces. Ils auraient voulu voir toute la France égorgée, et massacrer jusqu'aux papistes qui ne sont pas de leur parti et de leur diabolique Compagnie ^î » A entendre Oslander, les Jésuites étaient cause de la défaite de Sébastien de Portugal; en échange d'une forte annuité, Ils avaient livré son royaume à Philippe d'Espagne, et Philippe s'était laissé tellement influencer par ces « cyclopes féroces » qu'il avait Immolé à leur atroce vengeance l'objet de ses plus chères espérances, son fils Don Carlos. S'il s'en était pris ainsi à son propre sang, ce n'avait été que pour rassasier la cruauté de ses hypocrites conseillers 3. Un poète du temps écrivait :
Les Jésuites ont fait périr l'infant d'Espagne,
Son sang' a jailli de ses veines,
Ce sang, qu'ils accusaient d'être hérétique !
Et cela parce qu'ils s'étaient aperçus
Qu'il n'était nullement jésuitique *.
1 Rosenbusch, Replica 102. En 1612 parut à Cracovie le Monifa privata Societatis Jesu, écrit plusieurs fois réimprimé et remanié dans le courant du x\'i" siècle, et reproduit souvent sous ce titre : Monita sécréta. On prétendait que cette instruction n'avait été communiquée qu'à quelques jésuites cens éprouvés et de confiance, sous le sceau du plus profond secret, La Monita traite de la manière dont les Jésuites doivent se comporter dans des circonstances importantes concernant les plus hauts intérêts de l'ordre. Cet écrit avait été saisi, prétendaiton, au collège des Jésuites, à Paderborn, par le duc Christian de Brunswick; plus tard on l'avait découvert chez les Jésuites d'Anvers, chez ceux de Padoue, de Prague ; enfin dans la valise d'un voyageur sur le point de s'embarquer pour les Indes Occidentales. Aquaviva en était l'auteur. Gretser, en 1618, Adam Tanner, Forner s'efforcèrent en vain de réfuter ces impudents mensonges. Monita sécréta est uoe sorte de satire sur l'ordre. Voy. Huber, Jesuiten-Orden, pp. 104-108. Nous reviendrons sur ce sujet dans un prochain volume.
"^ Mengering, p. 17. Voy. L. Osiander, Verantiuorliing,p. 71.
s Siupenda Jesuit ica f. A^.
' ScHEisLE, Flie'jende Blätter, p. 25.
« Et comme les jésuites virent que le roi était profondément affligé de la perte de son fils, sa foi leur en devint suspecte; aussi exigèrent ils qu'il se fît ouvrir une veine du front pour se purger du sang hérétique. » Voilà ce que publiait en 1S97 « un ami de la vérité » ; en même temps il renseignait ses lecteurs sur la manière dont se comportaient les Jésuites hors de l'Europe : « Au Pérou, » racontait-il. « ils enfoncent des aiguilles rougies au feu dans la chair des indigènes, et les contraignent, par toutes sortes de tortures, à révéler le lieu où ils enfouissent leurs trésors. Dans l'art du meurtre, ils sont encore plus habiles que les Papes : par ces derniers, en l'espace de trente ans, 900,000 hommes seulement ont été mis à mort *; au lieu que, dans les Indes, le nombre des victimes des Jésuites s'élève maintenant à deux millions. » « De plus ils ont forcé beaucoup d'Indiens à immoler leurs femmes et leurs enfants, et ensuite à se détruire eux-mêmes. » «A quoi l'Allemagne ne peut-elle pas s'attendre de la part de pareils ennemis? Dans les villes où ils ont des collèges, il est probable qu'ils ont creusé des souterrains, où ils ont fait entrer secrètement un grand nombre de soldats; un beau jour, ils seront les maîtres chez nous. Sans relàclie; dans leurs prédications, ils invitent leurs auditeurs à persécuter les Gonfessionnistes,à les chasser, à les massacrer, à les brûler, à les crucifier, à les noyer. Qu'on expulse donc les Jésuites de l'Allemagne, ou bien qu'on les persécute sans pitié, et jusqu'à la mort! Tandis que la nature ne donne aux animaux féroces, par exemple aux lions, qu'un seul petit, cette race sanguinaire et tyrannique compte ses enfants par centaines de mille ^. » Un autre pamphlétaire écrivait: « Qu'on s'imagine autant d'épées, autant de grains de poudre, autant de gouttes de poison, autant d'instruments de torture, autant de poignards et semblables engins de mort qu'on voudra, jamais on ne pourra égaler le nombre des forfaits des Jésuites 3. » Le chapelain de la cour électorale de Saxe, Mathias Hoe, disait en chaire en 160() : « Les Jésuites sont d'exécrables incendiaires; eux et les prêtres papistes sont tellement altérés de notre sang, que cette soif les empêche de prendre aucun repos ^. »
« Gomment pourrait-on découvrir autre chose que les forfaits les plus atroces parmi ces odieux Jésuites, puisqu'ils ont le diable pour père et l'impiété pour nourrice, et que tout leur enseignement n'est autre chose que blasphème et qu'idolâtrie? » « Ils se
' Myuus, Bnpstpredif/tea,p. 116.
- Voy. WoLFius, Lecliones II, pp. 104^-1056. ' SLupenda Jesuilica, p. 4.
' Christliches Bedenken, ivie sich die Protestanten in Oesiereich :u verhalten (160C;. Préface f. a 3^' 4\ F. pp. 4, 6, 8-10.
582 LES V CRIMKS PUBLICS » DKS JIÏSUITES.
repaissent de sang, ils l)oivcnt du sang les jours de fête, comme on le pi'éU'ud et comme le l'ait paraît certain. Le meurtre et le vol sont leurs uniques sources de profit *. » On lit dans un pamphlet rimé dans le style de Fischart:
Les Jésuites surveillent attenlivement les hommes
Pour les laire Iriùlrcusciiu'iil [lérir;
lis sèment rà el là leurs conseils perfides
Pour provocjuer l'émeute et l'assassinat ;
Ils répèleul que le meurtre des chrétiens est nécessaire,
Que la parole de Dieu l'ordonne!
Oh!je voudrais les voir tous chassés,
Ces messagers du démon !
Je voudrais qu'ils fussent précipités dans l'enfer !
Ne sont-ils donc pas assez eng'raissés pour plaire à Satan?
Ce sont des vampires, des assassins !
Ils rodent sans cesse autour de nous,
Inquiets comme des chiens enragés °!
« Tous les Jésuites, » affirmait en Kill le calviniste Conrad Decker, professeur au collège de Sapience de Heidelberg, «appellent en ce nioiiient les Catholiques aux armes; ils leur persuadent qu'il est de leur devoir de massacre^' les Profeslants, et (]u'en les laissant vivre ils exposent leur loi et leur salut 3. » Avant lui, le calviniste Innocent Gentillet, sous le pseudonyme de Joachim Ursinus, dit « l anti-Jésuite », avait publié à Amberg le M'ü-oir des Jésuites ». Là, les Pères sont appelés «les assassins et les bourreaux du diable». L'auteur les accuse, dans le style ordinaire de l'époque, des crimes les plus exécrables. Leur fondateur Ignace était « un féroce capitaine, altéré du sang chrétien » ; « leurs dogmes contiennent de telles monstruosités que le ciel et la terre en frémissent d'horreur^. » p]n 1G12, le même pamphlétaire écrivait : « Afin que les attentats
' Me.ngeri>g, p. 18.
2 Ein fjar ne.wer Lobspriich von Irjnatio Lolalâ, der Jesuwider, ihrem Stamm. Ursprung und Herkommen in einem Echo oder Widerhall gestellt^ etc. (1315), f. A 2-3'.
3 Traclatas de proprielatibus Jesuilarum (Oppenheim, IGll). Dédié aux Proleslanls d'Alx-Li-Chapelle, f. 4a, 6, 7b. Un seul t'ait sufQsail à prouver que les Jésuites étaient ennemis de Jésus-Clirist : ils adoraient un Christ de farine, fabriqué j)ar un boulang-er.
' Spéculum Jesuiticum, Pontificum Romanorum erja Imperatores Germanicos perfidiam, insolenliam ac tyrannidem repraesentans, etc. Edente haec Joachimo Ursino anti-jesuila. (Amberg, 161 1) f. 2 "-t. « Ad haec et id genus alia Jesuilicorum dogmalum porlenla quid mirum, si ipse cliam sol obslupescal! si terra conlremiscall Nae peclus huic sit vel ipso Caucasodurius, necesse est, qui ex nobis prolinus in stuporem, si isla audieril vel icgerit, non rapiatur. » Krebs a prouvé {Publiscisiik, p. 170) que le Spéculum Jesuiticum a été imprimé pour la première fois en 1609. Voy. pp. 61 et suiv. ce qu'il dit au sujet de ce pamphlet et de son auteur.
et les artifices maudits de ces esprits de vertige et de ténèbres fussent dévoilés et parvinssent à la lumière du jour, la Providence divine a permis que des lettres adressées au roi d'Espagne par quelques Jésuites de Belgi(|ue fussent interceptées. » Ursinus ne trouvait pas nécessaire de donner le texte exact ni la date précise de ces lettres. « Autant les Jésuites ont ouvert de collèges en Allemagne, autant le roi d'Espagne a chez nous de donjons : et tout cela est conduit avec une habileté et une vigueur surprenantes. Un jour viendra où Philippe obtiendra cette royauté universelle à laquelle il aspire depuis si longtemps avec une grande ardeur, une étonnante application, desdépenses invraisemblables et une loyauté punique^. »
On lit dans une feuille volante de la même époque : «La maudite secte des Jésuites médite autant de perfides desseins contre le roi d'Espagne que contre tous les autres potentats; elle en veut tout autant à sa vie et à sa couronne^ et si elle y voyait le plus petit avantage, ce souverain ne trouverait pas plus grâce à ses yeux que les autres, car ces assassins, ces serviteurs de Baal, ces sodomites veulent détruire tous les royaumes de la Chrétienté, comme leur père, le diable, leur en a donné l'ordre, w « 0 princes aveugles et crédules, vous récliaulïez des vipères dans votre sein! C'est ce que reconnaîtront un jour les princes de Bavière, c'est l'expérience qu'ils feront, eux et leurs enfants; ils expieront un jour leur imprudence, car ils se verront ruines et perdus sans remède. » « Le meurtre des rois, des princes, des seigneurs, voilà le désir collé à la peau de ces scélérats pharisaïques et sanguinaires ; ils ne peuvent faire autrement, c'est leur nature, c'est leur essence. Qui pourrait compter ceux qu'ils ont fait périr par le glaive ou par le poison? Et ce poison est si actif que, dans aucune histoire, dans aucun temps, on n'a ouï parler de chose semblable; de nos jours, le livre d'un jésuite, publié par Jean Pfciflér d'Altzen.en a révélé le secret. Nous savons maintenant que les bourreaux que les jésuites soudoient ont Tordre non seulement de mettre à mort les Évangéliques, de les faire périr par le poison, mais de s'en prendre aussi aux papistes. Les empoisonneurs instruits par eux enduisent les plats, les cuillers, les baquets, les gobelets, les assiettes et tout ce qui sert à l'usage quotidien, d'un poison si corrosif qu'on pourrait récurer jusqu'à dix fois les ustensiles ainsi préparés sans parvenir à le faire disparaître, tant il s'y est fortement incrusté; de plus, ce poison conserve très longtemps ses propriétés; aussi cause-t-il la mort d'une infinité de personnes. » « En vérité, il faut s'étonner qu'on
' Flosculi blaspheminrum Jesuiticariim (1012), p. 2.