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LE LIVRE DE MARIANA : LE ROI ET DÉDUCATION DU ROI

« Tu avoues, » disait le poète anglais Milton dans son livre contre Salmasius « que, selon quelques réformateurs, le tyran doit être exilé, mais qu il appartient aux hommes sages et éclairés de désigner quels sont les tyrans dont il faut se défaire. Tu ne nommes pas les réformateurs qui se sont exprimés ainsi ; je vais moi-même te les nommer, puisque tu prétends qu'ils sont encore plus pervers que les Jésuites: ces hommes se nomment Luther, Zwingle, Calvin, Bucer, Pareus, sans parler de bien d'autres ^ »

Du côté catholique, un livre publié à Anvers en 1592 sous le nom de Guillaume Rosaiis se prononçait nettement pour la légitimité du meurtre des tyrans, et reconnaissait au peuple le droit de détrôner un prince hérétique '^. « C'est un livre plus satanique qu'on ne saurait dire, » écrivait à ce sujet un polémiste protestant; « les Jésuites, ces valets de Satan, nous y révèlent pour la première fois l'ardeur avec laquelle ils désirent se débarrasser par le poison ou par le glaive de tout prince évangélique, car sans aucun doute l'exécrable auteur de ce livre est un jésuite^. » En réalité l'ouvrage n'était pas d'un jésuite. Lorsque le Père Conrad Vetter demanda au théologien luthérien Jacques Heilbrunner, pendant un colloque, pourquoi il faisait passer Rosaiis et plusieurs autres écrivains catholiques pour jésuites, puisqu'il savait fort bien qu'aucun d'eux n'appartenait à leur Compagnie, Heilbrunner répondit que s'ils n'étaient pas jésuites ils étaient papistes; que jésuites et papistes avaient la même doctrine, et que par conséquent il importait fort peu qu'il eût appelé jésuites Rosaiis et ses pareils '*. « C'est en vertu de cet argument, » disait le P. Jacques Keller, « que Rosaiis est devenu jésuite^)) !

Le premier jésuite qui ait propagé au sujet du meurtre des tyrans une doctrine fausse et dangereuse, c'est l'espagnol Juan Mariana. Ses opinions furent condamnées par le Général de l'Ordre et dans une assemblée générale de la Compagnie de Jésus.

Mariana était l'un des philologues et des savants les plus émi-

' Joannis Miltoni Angli pro populo Anglicano defensio (prior) contra Claudii anonymi, alias Salma.iii, defensionem regiam (Londini, 1651) cap. 1, p. 16.

' Dd justa reipublicae Christianae in reges impies et haereticos auctoritate. HuBER (p. 259) prend à tort Rosäus pour un jésuite, et affirme que le livre a paru avec l'approbation de l'ordre. Son auteur réel est William GifFord Stiève [Die Politik Bayerns, t. II, p. 609, note 1) se trompe également en disant que l'anglais William Gifford avait été autrefois professeur à Pont-à-Mousson. GifFord fit ses études à l'Université de cette ville; plus tard il fut archevêque de Reiras. Voy. E. Martin, l'Université de Pont-à-Mousson (Paris-Nancy, 1891), p. 368.

2 Mengering, p. 19.

* Flotto, t. III, p. 20.

* Tyrannîcidiutn, p. 84.

590 UN LIvnF, CATHOLIQUK SUR LK MRURTRE DES TYRANS.

nents de son temps. Prolcsseur de théologie à Rome et à Paris, il avait acquis une grande célébrité, et son Hisfoire générale de l'Espagne lui avait mi'rité le surnom de Tacite espagnol. Sa franchise hardie dans son appréciation de la politique espagnole sous le méprisable comte de Lerme lui avait valu la prison K Par la pr.itique constante de la pnuvreté volontaire et par son parfait désintéressement, il s'était fait une situation indépendante, il ne se courbait devant aucune injustice, et ne craignait pas de dire aux puissants les plus araères vérités; il avait coutume de leur rappeler sans cesse les dix commandements de Dieu et les principes éternels du droit et de la justice. Il eût voulu voir le décalogue devenir le code de l'Etat. « Un amour ardent pour le peuple et pour la patrie, le désir de servir son roi, » le décidèrent à publier, en 1599, un ouvrage intitulé : Du roi, et de Véducaùon d'un roi *.

La censure n'y trouva rien à reprendre, et le recommanda même tout particulièrement à ceux qui dirigent les affaires publiques. L'enquêteur de l'ordre pour la province de Tolède, Etienne Hojeda, donna le permis d'imprimer en voyant que l'ouvrage avait été approuvé par des jésuites graves et éclairés 2. Philippe III mit l'ouvrage à l'abri de la contrefaçon par un privilège, et en accepta la dédicace. En Allemagne, le livre eut plusieurs éditions, et il excita partout le plus vif intérêt; mais les opinions de Mariana sur le meurtre des tyrans allaient devenir une source d'inépuisables attaques contre les membres de la Compagnie de Jésus. « Qu'on nous délivre de ces régicides, » s'écriait le protestant Bonacasa; (f débarrassons-nous de ces exécrables malfaiteurs, de ces maudites trompettes guerrières, de ces brandons de discorde! Il faut purger la terre de ces monstres, car ils sont plus corrompus que les payens, les Turcs et les démous. 0 princes! quel est votre aveuglement-^! Sont-ce là les conseillers que vous donnez à vos peuples et que vous

1 A. S. Périgrinus (probablement le jésuite André Schottus)écritausujctdeMariana dans sa Hispanine Bibliotheca (Francofurti, 16ü8,p.28Di : « Scripsit 30 annalium Hispaniae libros diserte admodum gravique stylo, ut Thucydidis prudenliam ac Taciti acumen unus complexus esse videatur. » Il parle de Mariana comme d'un « concionator facundus, corporis forma e2:reçia, fronte lata gravique aspectu. » Voy. aussi F.Sacchinus, Hist. Soc. Jesu, pars ll.lib. 5 n" 23, et par Ili lib. G, n" 71. Voy. la liste des nombreux ouvrag-es de Mariana dans de Bäcker, t. Il, pp 1083, 1092. Pascal Duprat, dans le Journal des Economistes, consacre un long article à l'examen du traité sur la monnaie du savant religieux. Voy. Dupkat, L'n jésuite économiste (Paris, 1870, janvier, pp. 85-91). << L'auteur, » dit Duprat, devançant les maîtres d'une scienee qui n'existait pas encore, a su découvrir et exposer les véritables principes de l'économie politique. » Voy. de Bäcker, t. III, p. i'3'i3.

* De rege et régis institutione. Je me suis servi de l'édition originale de 1Ö99.

3 «.... Do facultatem ut imprimantur libri très... quippe approbatos prias a viris doctis et gravibusex eodem nostro ordine. »

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