LE LIVRE DE MARUNA : LE ROI ET L'ÈDUCATIOX DU ROI
donner ou d'interdire, et dont l'autorité est au-dessus de la volonté du souverain. Le roi doit repousser le conseil des vils courtisans qui cherchent à lui persuader que son pouvoir est au-dessus de la loi, et que tout doit plier sous sa volonté; au contraire, cette obéissance aux lois qu'il exige de ses sujets, le roi doit être le premier à en donner l'exemple *. »
Proclamer hautement de pareils principes était un acte méritoire à une époque où le droit servile et payen de l'antique Byzance, sa doctrine sur le pouvoir illimité du prince, gagnaient chaque jour du terrain et menaçaient d'anéantir tous les droits populaires. « 0 hommes vraiment nés pour l'esclavage ! » s'écriait Mariana s'adressant aux défenseurs du pouvoir absolu, « le peuple n'est-il donc né que pour servir? » Sa hardiesse compromit les Jésuites; on les accusa de séduire le peuple par leurs doctrines « révolutionnaires et satanicjues » et de lui persuader qu'on n'est pas obligé d'obéir aux princes dans toutes les questions qui intéressent l'état, cf Et cependant, » disaient leurs adversaires, « le souverain ne tient son autorité que de Dieu, et n'en doit compte qu'à lui seul -. »
« Un prince vraiment digne dece nom, » écrivait Mariana, « ne se dirige pas uniquement d'après la lettre de la loi; en toutes choses, il veut être le père de son peuple, mais surtout il se constitue le protecteur de la classe laborieuse. Il traite ses sujets non comme des serviteurs, mais comme des enfants; il a horreur du mensonge, de toute dissimulation; il se montre constamment l'ami de la vérité et de la franchise. Il choisit pour ministres des hommes d'une conduite irréprochable, en ayant égard à l'opinion que le peuple s'est formée de leur caractère. » « Il récompense la vertu partout où il la rencontre, dans un palais comme dans une cabane, et cette conduite lui attire le respect et l'amour de son peuple. Or, plus un prince règne dans le cœur de ses concitoyens, plus son trône est solidement établi. » « Une armée est indispensable à la sécurité de l'État, mais il ne faut pas qu'elle devienne un fardeau pour le pays.
• «... Non erg-o se magis liberum putet a suis legibus, quam singuli populäres aut proceres ab iis essent exempti, quas pro jure arreptae potestalis ipsi sanxis. sent. Praeserlim cum plures leges non a principe latae sint, sed universae reipublicae voluntate conslitutae : cujus major auctoritas jubendi vitandique est majus imperium quam principis... Princeps omnibus praestet probitatis et modestiae spécimen et quam a subditis obedientiam exig^it, legibus ipse exhibeat... Audicorum voces certissiuiam pestem grbitretur, qui placendi studio regem praedicant legibus et patria majorem potestatem habere, quaecumque publice et privatim a subditis possidentur unum eorum dominum esse, ex ejus arbitratu pendere universa, in eoque jus omne versari, ut principis voluntati serviatur... O homines ad servitutem natos! » Lib. I, cap. 9, pp. 102-103.
-Predig von jesuiterischer Lehr, etc. Ursel, 1609, pp. 5, 6.
LE LlVUli DE MAHIANA : DU ROI ET DE L ÉDUCATION DU UOI ^93
Dans son train de maison, le prince donnera l'exemple d'une sage économie, et dans les finances il ne tolérera point de gaspillage. Il s'emploiera avec zèle à l'administration de la justice, il favorisera le commerce, l'industrie. Il veillera au progrès des arts, mais surtout, avec la plus grande sollicitude, il s'attachera à améliorer le sort des paysans. Il ouvrira de nouvelles voies de communication, fera construire des ponts, reliera les fleuves les uns aux autres. Il ne chargera de pesants impôts que des objets de luxe, jamais les denrées indispensables à la vie, comme le vin, les céréales, la viande. Il fuira comme la peste ceux qui ne cessent de présenter de nouveaux impôts comme de faciles sources de profit ^». Les plus ardentes sympathies deMariana sont pour les pauvres. Selon lui, un roi vraiment digne de ce nom doit mettre toute son application à en diminuer le nombre. Comme le contraste choquant entre la surabondance de quelques particuliers et la misère du plus grand nombre met en un grave péril la sécurité publi(jue, il voudrait voir limitée, pour les riches, la possibilité d'acquérir sans cesse de nouvelles propriétés, une fortune plus considérable, alin (jue les petits ne soient pas exploités par un nombre restreint de privilégiés. Ce ((ui serait, à son sens, le plus avantageux pour l'état c'est une certaine balance établie entre les propriétés des citoyens. Le roi, grâce à sa sagesse à sa sollicitude pour les pauvres, verra peu à peu le paupérisme décroître; par la fondation de nombreux établissements de bienfaisance, hôpitaux, hospices, orphelinats, refuges, asiles pour les enfants trouvés, il témoignera son active sollicitude à ceux ((uo la loi chrétienne fait un devoir de secourir : les petits et les nécessiteux. Et ce ne sont pas seulement les riches de l'état laï([ue que Mariana voudrait voir employer une partie de leurs richesses au soulagement des misérables, à l'entretien des établissements de bienfaisance; il veut que les clercs, de leur propre et libre volonté, attribuent une partie des biens d'église au même but. Il parle avec indignation de la confiscation de la propriété ecclésiasti(|ue; il .'"ait ressortir les conséquences désastreuses d'une spoliation inique"^; mais en même temps il blâme sévèrement le luxe et l'amour du faste des princes de l'Église. « Je n'ai jamais pensé, » écrit-il, « qu'il fût avantageux au bien public de confisquer les dons faits à rÉglise par nos ancêtres; mais j'ai toujours soutenu que les prêtres devraient faire des biens qui ne leur ont été que confiés un usage plus conforme aux intentions des donateurs. Oui peut douter
' «... Vaniloqui asseatatores, fallaccs, quorum est magiius numerus, cerla peslis, quiablanda. » Lib. 111, cap. 7, p. 329. ' Voy. lib. I, cap. 10.
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des grands avantages qui résulteraient pour la société en général et pour le sacerdoce en particulier d'un plus charitable emploi des biens ecclésiastiques? En aidant à nourrir les nécessiteux, nos prêtres emploieraient selon les vœux des donataires la fortune dont ils disposent. Des milliers de pauvres et de malheureux seraient nourris et soignés daiss les hôtelleries et les hôpitaux avec le revenu de cette fortune, trop souvent gaspillée pour le faste et pour le plaisir *. »
En exprimant ses convictions sur tous les sujets avec la même franchise, Mariana n'avait qu'un unique objectif : le bien public, le bonheur du peuple assuré par le sage gouvernement d'un roi aussi juste, aussi bon que le comporte l'imperfection humaine. Dans son enthousiaste amour pour la liberté et pour le bonheur de tous les citoyens^ non seulement il soutenait avec les anciens docteurs que le peuple a le droit de se faire justice à lui-même contre un souverain tyrannique et incorrigible, mais il se laissait entraîner jusqu'à énoncer ce principe dangereux : u Lorsqu'on n'entrevoit pas la possibilité de faire une révolution pour déposer un tyran que la nation a flétri du nom d'ennemi public, le tyran peut être mis à mort, même par un particulier. » « Si un prince mène l'état aux abîmes, s'il attente à la propriété de l'état, à la fortune des particuliers, s'il méprise la loi et la sainte religion, s'il cherche à s'élever au-dessus de tous par son orgueil, son audace et son impiété, après une commune délibération, une résolution bien fondée, on peut premièrement l'avertir, et ensuite, lorsque toute espérance de la voir s'améliorer s'est évanouie, le déposer; si la lutte s'engage entre le roi et son peuple, on peut invoquer le droit de légitime défense contre le tyran ; alors le zèle pour la justice peut armer une main courageuse, et détruire l'ennemi de la patrie. Voici comment on pourra raisonner dans un cas semblable, du moins selon mon opinion : l'état court aux abîmes par la faute de son chef; on a ôté aux citoyens la possibilité de s'assembler pour délibérer, mais ils sont décidés à mettre un terme à la tyrannie; ils ont évidemment le droit de se mettre à l'abri des attentats du souverain, à la condition, toutefois, que ces attentats soient évidents, avoués de tous, et devenus intolérables. En ce cas, les sujets doivent empêcher le prince de ruiner sa patrie, ou de changer la religion du pays, ou d'exposer ses sujets aux envahissements de l'étranger. Dans une telle situation, si (juelqu'un, répondant au vœu général, se présente et propose de mettre à mort le tyran, jamais je ne pourrai regarder
' Lit). 111, cap. l'ô; pp. 381-oS7.