‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 273 sur 573 · MARIANA SUR LE MEURTRE DES TYRANS · texte numérisé non relu

MARIANA SUR LE MEURTRE DES TYRANS

cet homme comme un malfaiteur. Les assassins des tyrans ont été illustres dans tous les âges. » Parlant de Jacques Clément, le meurtrier d'Henri III, Mariana dit : « Beaucoup regardent son action comme un sujet d'éternelle gloire pour la France, et pensent qu'elle l'a rendu digne de l'immortalité. D'autres personnes, eminentes en science et en sagesse, le blâment. » Mariana expose les motifs de ces divers jugements, mais il n'est pas du côté des censeurs i. Comme l'anglais Buchanan, il n'hésite pas à dire « qu'un tyran est un féroce, et que chacun a le droit d'en purger la terre. » « Quand il n'est plus possible de se faire illusion et que le bien public et la sainteté de la religion sont en péril, qui pourrait êtred un esprit assez timoré pour ne pas comprendre qu'il est juste et selon Dieu de secouer le joug du tyran? » L'intention de Mariana était bonne; il se proposait d'inspirer aux souverains l'horreur et lellioi de la tyrannie : « Il est fort utile aux princes, » dit-il, «de se convaincre avant tout que, dans l'état qu'ils occupent, non seulement il est éc^uitable mais il est louable et ylorieux de les mettre à mort quand ils oppriment le peuple, quand ils se rendent intolérables par des vices odieux. Cette crainte les empêchera sans doute de se livrer tout entiers au mal, d'écouler les flatteurs (jui les mènent à leur perte; elle tiendra la bride à leurs passions eflrénées. » Au reste, Mariana assure que son opinion sur le meurtre des tyrans lui est toute personnelle : « C'est ici ma conviction, je l'expose en toute loyauté, mais je suis homme, et je puis me tromper. Si quelqu'un a quelque chose de meilleur à due, je suis tout prêt à l'entendre et à le remercier s'il m'éclaire -. »

1 Dans l'édition originale, p. 69, ou retrouve les mois supprimés daus les éditions postérieures : Clemens periit aeterniim Galliae decus ; Ranke les a reproduits dans un article sur Mariana {Säinintl. Werke, t. XXIV, p. î3fjj; depuis lors, ils ont été reprochés aux Jésuites un nombre incalculable de fois. On ne dit pas que Mariana ajoutait: « ut plerisque visuni est ». Rauke a omis ce membre de phrase.

^ An tyrannaiii oppriinere fus sit, lib. I, cap. (i, pp. Gü,80. Le P. Cotton, dans ses notes explicatives, donne les noms de treize jésuilesqui ontcombattu dans leurs écrits la lé|çilimité du meurtre des tyrans. Voy. Von der Jesuiten wider Künij und fürstliche Personen abscheuliche hoch(/efä/ir liehe Pructicken, etc. (Hanau, 1611), pp. 18 30. Le jésuite francjais Claude ^Mathieu écrivait le 11 févr. 1083 : « On ne peut, en bonne conscience, attenter à la vie des rois. Le Pape Grégoire Xlll a condamné ceux qui osent soutenir ou propager l'opinion contraire. » Mémoires de Neuers, t. I, p. 637, cité par Giiiri>E.vu-JoLY, t. 11, p. 348. Bellarmin, s'appuyant sur le droit du père de famille, soutient, /)e/' analojinin, qu'il est défendu de déposer un roi et pour le prouver se sert de l'antithèse. Dans sa deuxième controverse (lib. If, cap. 16,] il dit : « Constat enim, palremfamilias non habere a familia ullam auctorilalem, sed ex se : quia non ipse a familia constituitur pater, sed ipse facit sibi familiam gignendo lilios, emendo servos. L^^nde paterfamilias, etianisi pcssiums

5'J6 LES JKSUITKS SUH LK .MKUltTKK OES TYHANS.

Aussitôt que le Général de l'ordre eut été informé par les supérieurs de la province française de l'efilét produit par le livre de Mariana, il exprima son regret de ce qu'il eût été publié sans son assentiment, et se liàta de charger un Jésuite de le corriger au plus vite avec le plus grand soin, se promettant de veiller à l'avenir à ce que pareille imprudence ne fût plus commise *. Dans un décret daté du 8 juillet IGIO, il défendit à tout membre de la Compagnie, « au nom de la sainte obéissance, sous peine d'exil, d'incapacité à tous les emplois et autres châtiments, de jamais dire, soit publiquement, soit en secret, comme professeur ou comme conseiller, ou dans un écrit quelconque, qu'un particulier (|uel qu'il puisse être et sous n'importe quel prétexte de tyrannie, eut jamais le droit d'attenter à la vie dun roi ou d'un prince. « Il serait trop facile a\ecde tels arguments, » écrit-il, « d'armer des mains criminelles contre les princes, de troubler la paix, de détruire la sécurité de ceux auxquels Dieu nous ordonne de rendre toutes sortes d'honneurs et que nous devons respecter comme des personnes élevées par lui à la suprême dignité pour gouverner les peuples et procurer sa plus grande gloire. » Aquaviva ordonne ensuite aux Pères provinciaux, sous peine de déposition, de veiller à l'exécution de ce décret, « afin que tout le monde sache bien quelle est la doctrine de la Compagnie sur ce point, et de peur que l'erreur d'un seul n'attire le soupçon sur tous, bien que tous les hommes de bon sens sachent qu'il est injuste de rendre toute une société responsable de l'erreur de l'un de ses membres-. »

Aussitôt que le livre de Mariana fut connu en Allemagne, « ce fut dans tout l'Empire un cri général de réprobation ». « Les Jésuites, » répétait-on, « disent et enseignent qu'on doit, qu'on peut met-

sil, nunquam potesl a familia judicari vel expelli sicut polest rex, quando dégénérai in tyrannum. »

* «... Primum collaudare se Studium judiciumque Proviiiciae ; deinde aegerrime tulisse, quod libri ii aut emissi essent, quam ejus roi quidquam ad se deferretur. Getcruin et ubi primum rem accepisset, mandasse uti corrigerentur, et sedulo dalurum operam, ne quid ejusmodi in poslerum accideret. •> P. Bayle, Dictionnaire histori(/ue et critique, pp. 1924-1925, note. JuvE.Naus, Hist. Soc. Jesu, pars V, lib. XII. no' 8G-87.

* Voy. Je texte entier de ce décret dans .Tlve.ncius, Hist. Soc. Jesu, pars V, lib. XII, n" 157. Le l"' août 1614 Aquaviva le confirme encore; on le trouve à celte date dans la plus récente édition oflicielle de VInstitutum Societalis Jesu, vol. II, (Romae, 1870). p. 51. Dans la Zeitschrift für Protestantismus und Kirche, von Harless, année 18i8, p. 103, les mots « quocumque prete.xlu lyrannidis » sont traduits par : sous le premier prétexte venu de tyrannie. » Une doctrine si monstrueuse ne l'ut jamais enseignée par un jésuite, et par conséquent jamais il ne fut nécessaire de la condamner. ** Sur cette question, voy. aussi Duhr, Jesuitenfabeln,pp. 383 et suiv.et Michxei., Zeitschrift Jür katholische Theologie, lansprack (1892), t. XVI, pp. oötJet suiv.

f.F.S JKSriTES SUR \.K MEURTRE DES TYRANS. ^,{,7

tre à mort les tyrans; comme ils regardent tous les princes évangéliques comme des tyrans, ils les désignent d'avance au poignard ; quiconque les tue, mérite, à leur avis, la récompense céleste, et se rend digne des plus grands honneurs. » le jésuite Mathias Mayrhofer fut accusé d'enseigner la légitimité du meurtre des tyrans, et d'appeler tyran tout prince ayant apostasie la foi catholique. Il chercha à se disculper dans sa Défense catholique (I6O0). « Je suis convaincu, » dit-il, « que le prince est établi pour la nation, et non la nation pour le prince. Lorsqu'un souverain ose contraindre ses sujets à l'hérésie, la nation peut et doit résister. Si ses iniquités se multiplient, s'il tue, pille et dépouille, si son peuple ne peut plus se mettre à l'abri de ses attentats autrement qu'en prenant les armes, en pareil cas, je dis que le peuple a raison de déposer le souverain et de s'en débarrasser, car la nécessité le commande. Je dis encore que s'il y est forcé, et si le tyran refuse de mettre un terme à la tyrannie, après avoir employé tous les moyens modérés, il est permis au peuple de ne pas épargner la vie du tyran. » « Mais qu'on me comprenne bien : Premièrement, au sujet de l'hérésie, il faut qu'on ait des preuves irréfutables que l'hérésie exista réellement. Or, pour constater le fait, il est nécessaire de consulter l'Eglise universelle. Je dis encore qu'il faut avoir employé tous les moyens modérés, car il n'est pas permis d'en venir de suite à une attaqus brutale et directe. Troisièmement je parle de toute la population, et non point d'un particulier; quatrièmement, je parle d'un cas où nul autre moyen n'est praticable. Je dis de plus (|u'une décision de cette gravité n'appartient pas à toutes les communes. Quand le seigneur d'une commune reconnaît au-dessus de lui un maître, roi ou empereur, c'est à celui-ci à apprécier la question, et ce n'est qu'avec son conseil et son approbation qu'on peut avoir recours aux armes. Cinquièmement, il faut, avant d'agir, être certain que la révolte ne provoquera pas un mal plus grand que celui qu'il s'agit de conjurer. Telle est ma doctrine, et je l'appuie sur des arguments solides *. »

Le Père Jacques Heller, recteur du collège de Munich, dans un écrit dédié aux princes d'Empire de la Confession d'Augsbourg, traita plus à fond la question : il établit, par de nombreuses preuves, que les Jésuites n'avaient pas^ sur le meurtre des tyrans, des principes différents de ceux des savants théologiens catholiques, des plus célèbres théologiens et hommes politiques luthériens, calvi-

* Das neulich ausgegangenen Prndiknntenspiejelx^ cntholische Schutsschrift (Ingolstadt, 1601), pp. 267, 270-273.

Page 1