EXIGENCES DES PROTESTANTS DE BOHÈMK
force. Leurs soldats remplissaient les rues et les environs de Neustadt, n'attendant qu'un signal pour se jeter sur les Catholiques et pour se saisir de la personne de l'Empereur. Rodolphe, destitué de tout secours, accablé par l'adversité, donnait des signes plus fréquents que jamais d'aliénation mentale. Pour oublier ses angoisses, il se livrait à des excès de tout genre. Bien qu'au commencement il eût déclaré rebelles et traîtres à leur roi les nobles assemblés contre sa volonté, il leur donna peu après de grands éloges, et, le iJo mai, il convoqua de nouveau les États. Lorsque l'archiduc Leopold arriva à Prague vers la fin de mai, il trouva la situation critique. « Le même démon qui s'est joué de nous en Autriche, » écrivait-il à l'archiduc Ferdinand, ((l'ait ici des siennes; les Bohèmes veulent forcer la main à l'Empereur et lui font des propositions inacceptables; partout des ennemis déclarés ou cachés sont à l'œuvre pour nous perdre. »
Grâce à l'influence de Leopold et du nonce, Rodolphe ne céda pas immédiatement aux exigences de cette seconde assemblée. Dans la question religieuse, il ne consentit qu'à une tolérance générale, telle qu'elle avait été garantie sous Maximilien II. Le consistoire et l'Université restèrent sous la dépendance du souverain. « Si les États, » déclara l'Empereur, « ne se contentent pas de ces concessions, on pourra soumettre le conflit à l'appréciation des Électeurs réunis. »
Mais les chefs de la noblesse, prenant une attitude de plus en plus révolutionnaire, exigèrent que le roi leur donnât par écrit l'assurance que les vœux qu'ils avaient émis seraient exaucés. A l'instigation du comte Henri Mathias de Thurn, ils annoncèrent, le 2i juin, la résolution d'appeler toute la population aux armes, de lever de cinquième homme » dans toute la Bohême, de prélever un impôt pour la guerre sur les propriétés et revenus de tous les citoyens, impôt qui devait être fourni dans un délai de six semaines, de mettre trois généraux à la tête de l'armée qu'ils se proposaient d'enrôler et d'établir un gouvernement provisoire composé de trente « directeurs ». On devait s'entendre avec les protestants de Silésie touchantunemutuelle promesse d'assistance en cas de pressantpéril. Rodolphe, épouvante, signa tout ce qu'on voulut, et fît même de plus amples concessions. Il accorda aux Protestants la pleine liberté de conscience, et consentit à ce que le consistoire fût placé sous leur dépendance. Quant à l'administration de l'Université, il s'était réservé de nommersixdirecteurssurdouze; mais ou ne lui permit pas.
(( Les offres de Rodolphe, » écrivait l'ambassadeur de Saxe, Gutemberg, chargé par l'Électeur Christian d'intervenir entre les
ASSEMBLKE DES MEMBRES DE l'UNION A SCHWABISCH-HALL. 1609. 619
États et l'Empereur, « sont très acceptables; les prétentions des Protestants dépassent toute mesure. »
Le 26 juin, les nobles, déclarant l'assemblée dissoute, quittaient le château tumultueusement, en témoignant le plus vif mécontentement. « Ils poussaient de tels hurlements, » lit-on dans une relation envoyée à l'Électeur palatin le 27 juin, « qu'on eût cru entendre hurler des loups, miauler des chats, aboyer des chiens. » Plusieurs pénétrèrent jusque dans l'appartement de l'Empereur au moment où celui-ci allait se mettre k table, et le pressèrent de leur donner immédiatement la réponse désirée.
Wok de Kosenberg qui, par l'intermédiaire d'un chef militaire, fortifiait les révoltés dans leur obstination, écrivait le 3 juin à Christian d' Anhalt : « Si l'Empereur ne cède pas, il faut nous attendre aux événements les plus graves. » Il ne s'agissait de rien moins que de s'emparer du pouvoir avec l'aide des princes voisins, de conclure un traité avec l'Union, et d'occuper les défilés des montagnes. Christian serait élu général en chef. L'incapacité de Rodolphe au gouvernement des atfaires publiques serait solennellement déclarée, et l'Électeur palatin proposé pour gouverner en son lieu et place*.
Pendant que la résistance des États de Bohême menaçait d'allumer un vaste incendie, l'Union, le 19 mai, tenait une assemblée générale à Schwäbish-Hall, et recevait l'adhésion de Strasbourg, d^Ulm et de Nuremberg. A la vérité, le Conseil de cette dernière ville avait eu à surmonter de graves scrupules avant de prendre ce parti. L'alliance des cités avec les princes lui avait longtemps semblée périlleuse. « L'Empereur, j) avait-il dit, « peut déclarer les Unis rebelles et traîtresenvers la patrie, et trouverdaiis leur entreprise prétexte à la formation d'unecontre-liguepapiste; la révolution, l'anarchie seront alors établies en permanence en Allemagne, et l'on peut s'attendre à ce que les Catholiques fassent peser sur les Évangéliques la responsabilité de tous les maux de la patrie. » D'autre part, Nuremberg, en refusant de se joindre aux princes, craignait de les irriter. Or de graves dangers menaçaient les Évangéliques, dont les papistes avaient juré l'extermination. Cette dernière terreur triompha aussi des longues hésitations de Francfort-, qui avait été accusé à l'assemblée des villes (octobre 1608) « d'une indifférence impie et coupable pour la cause de l'Évangile et de la liberté ^ ».
A l'assemblée de Schwäbish-Hall, les Unis déclarèrent qu'il était peu nécessaire pour le moment de se rapprocher davantage de
' Chlumesky, t. I, pp. 596-597.
* * Tiré des actes de l'Union, commuaiqué par v. Hoefler.
^ Kirchner, t. II, p. 344.
620 LA « LETTRE DE MAJESTÉ » ET « l'aCCORD ». 1609.
la France et de l'Angleterre; toutefois le Palatinat et le Wurtemberg furent engagés à entretenir avec les deux puissances « une bonne et utile correspondance». On convint aussi de ne faire aucun emploi de la force à Donawertli. Mieux valait, dans riutérèl de la ville, et des Protestants en général, user d'indulgence et de douceur. Christian d'Anlialt fut chargé de rendre Rodolphe favorable à l'Union en la lui peignant sous les couleurs les plus séduisantes, de manière à ce qu'il se sentît attiré vers elle et disposé à lui accorder toute sa confiance. De plus, Christian devait entretenir « les meilleures relations » avec les nobles protestants de Hongrie, de Bohême, de Silésie et de Moravie, et chercher à pénétrer leurs intentions, car les Unis eussent vivement désiré voir ces pays se joindre à eux. Un de leurs agents partit pour Venise, afin d'étudier de près les moyens de ruiner le papisme dans la République *.
Christian fondait de grandes espérances sur son ambassade à Prague et se flattait d'y jouer un grand rôle. Il espérait être bientôt à la tête du gouvernement provisoire, et rêvait de s'asseoir un jour sur le trône de Bohême 2.
Mais lorsqu'il arriva à Prague (14 juillet 1609), de graves décisions avaient déjà été prises.
Le 9 juillet, par un acte officiel connu sous le nom de « lettre de Majesté, » Rodolphe avait souscrit à toutes les exigences des Protestants.« L'Empereur,» écrivait l'archiduc Leopold à Maximiliende Bavière. « n'a pas seulement été forcé de tout garantir, il s'est vu contraint de fortifier sa parole par un « privilège », ce qui m'a presque brisé le cœur.» Du côté luthérien, on prétendait que les Calvinistes n'avaient arraché à Rodolphe « la lettre de Majesté» que pour remplir le bercail de Bohême « de toutes leurs brebis galeuses ^ ».
De plus, ce même jour, avec l'assentiment de Rodolphe,unc( accord» avait été signé entre les membres des États catholiques et les membres des États protestants. Cet accord allait plus loin que la lettre de Majesté sur un point très important : ce qu'on appelait «Confession bohémienne », mélange informe de doctrines hussites, luthériennes etcalvinistes, était concédé dans les deux documents à tous les habitants de la Bohême sans restriction, mais le droit de bàtirdes églises avait été refusé; dans la « lettre de Majesté », ce droit n'était concédé qu'aux seigneurs, aux chevaliers et aux villes royales; au lieu que le nouvel « accord » retendait « aux habitants des domaines
• Protocole et recez de l'assemblée. Voy. Ritter, Briefe und Acten, t. II, pp. 246-272. Voyez Chlumesky, t. I, p. 599. - Voyez GiNDELY, Rudolf, t. II, pp. 4, 44. Ritter, t. II, p. 420, notes 2. ' HURTER, t. VII, p. 236.