EXIGENCES DES PROTESTANTS
royaux ». Des querelles violentes ne tardèrent pas à s'élever sur le sens de ce dernier article. Sous la dénomination de « domaines royaux», les Protestants entendaient aussi les propriétés ecclésiastiques, et voulaient que les Protestants établis sur le territoire d'un évêque eussent le droit de bâtir des églises sans le consentement de l'autorité spirituelle; car, disaient-ils, les évoques ne sont pas les propriétaires, mais seulement les intendants des biens ecclésiastiques; le véritable titre de propriété n'appartient qu'au roi; le roi seul a le droit d'hypothéquer, de donner ou de vendre ces propriétés, et ce droit, les souverains du temps passeront exercé plusieurs fois. Les Catholiques, au contraire, soutenaient que le roi n'est que le premier protecteur et non le réel propriétaire des biens ecclésiastiques. Même sur les biens que les rois mett^iient en séquestre, les propriétaires ecclésiastiques, aussi longtemps qu'ils en étaient restés possesseurs, avaient toujours exercé tous les droits seigneuriaux, comme tout seigneur laïque l'eût fait dans ses domaines, et les sujets des princes ecclésiastiques leur avaient toujours obéi comme à leurs légitimes maîtres. Si donc les seigneurs ecclésiastiques avaient jusqu'à ce jour joui des mêmes droits que les seigneurs temporels, il eût été injuste de leur ravir arbitrairement l'un de ces droits. Dans les terres d'un prince laïque, nul particulier n'avait le droit de bâtir une église; le sujet d'un prince de l'Église ne devait pas être différemment traité.
A Braunau, à Klostergrab, les querelles sur le sens de « l'accord » finirent par troubler la paix d'une manière irrémédiable.
Les procédés violents par lesquels la lettre de Majesté avait été obtenue ne furent pas approuv(''s par Charles de Zieroiin, chef du parti protestant en Moravie. Il craignait que la liberté ne dégénérât en licence, n'envenimât les querelles, et que la fin comme le commencement de ce drame ne signifiassent violence et oppression *.
Rodolphe avait espéré que les Protestants, ayant obtenu tout ce qu'ils souhaitaient, déposeraient les armes; mais il fut déçu dans cet espoir. Budowec et ïhurn, unis à Christian d'Anhalt, se portèrent à de nouveaux actes de violence. Ils obtinrent de l'Empereur la promulgation d'un décret accordant aux nobles une complète amnistie. L'Empereur ayant refusé de sanctionner la ligue conclue avec les Protestants de Silésie, ils déclarèrent que cette ligue était légale et qu'ils se passeraient à merveille de son approbation. « Les États de Bohême, » dit Budowec, « ont en main la souveraine autorité; d'eux seuls découlent tous les droits; l'Empereur doit donc
' Chluacesky, t. 1, p. 631.
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autoriser les « défenseurs » élus par eux à réuDÏrà Prague les délégués de tous les cercles de Bohème, afin qu'ils puissent délibérer en toute liberté sur les intérêts de leur foi. »
A dater de ce jour, les nobles protestants formèrent une sorte d'état dans l'état ^.
Gomme en Moravie, comme en Hongrie, les nobles de Bohême « furenlafllranchis parleur roi et souverain », etdésorraais ilseurent touteliberté d'opprimer le peuple. « Ne penses-tu pas, » lit-on dans un dialogue satirique du temps, « que la condition du pauvre homme n'a jamais été plus misérable que maintenant? Tu sais sous quelle terrible servitude nos maîtres ont longtemps fait gémir le pauvre peuple: si les seigneurs n'avaient pas eu quelque crainte du roi, ils auraient volontiers retroussé sa peau jusque par-dessus sa tête. Maintenant que cette crainte n'a plus de raison d'être, il n'est plus de refuge pour les petits. Les grands useront-ils bien de leur liberté? Si le diable le croit, moi, j'en doute fort ^1 »
Les États protestants de Silésie obtinrent, eux aussi, leur lettre de Majesté. Le landgrave de Leuchtenberg, conseiller intluent de Rodolphe, eut la principale part à ce résultat : un lourd coffret rempli d'argent lut sa récompense •'.
Ces événements fournissaient à Christian « d'admirables motifs » de peindre l'Union à l'Empereur, malade et presque dépouillé de tout, sous des couleurs séduisantes. Yers la fin de juillet, lui et les gentilshommes de sa suite, parmi lesquels se trouvait le conseiller palatin Camérarius, obtinrent une audience de Rodolphe. Camérarius, prenant le premier la parole, exposa les vœux des princes unis : l'ancien ordre de choses devait être rétabli à Donawerth : les procès de la Haute-Cour abolis, les personnes (( mal intentionnées » éloignées du Conseil privé. \\ remit à l'Empereur un écrit contenant l'explication détaillée de tous ces points. L'Abbé de Sainte-Croix y était représenté comme seul responsable des troubles de Donawerth ; lesUnis ne reconnaissaient pas à la Haute-Cour l'autorité dont elle se prévalait, et croyaient devoir avertir l'Empereur de se méfier des tr.iîtres dont il était entouré. A les entendre, ses conseillers autorisaient la vente de livres pernicieux, ou la paix de religion était regardée comme annulée de fait par le Concile de Trente, où les papistes étaient
' Pour plus de détails, voyez Gindely, Rudolf, I. II, pp. 8-27. ** Voyez aussi HUBER, t. IV, p. ."jÖS.
* Chmel, Handsdiriflen, t. I, p. 267.
' a Paupertas mereirix, » écrivait l'aj^enl de Bavière à propos du présent offert au besogneux landgrave. « Plût à Dieu, » ajoulail-il, « que cet état de choses pût finir! >■. Chlumesky, t. I, p, 603. ** Sur la lettre de Majesté pour la Silésie, voyez Gruniiagkx, Gesell. Schlesiens, t. II, pp. 140 et suiv.
AUDIENGE DONNER PAR l'eMPEREUR A CHRISTIAN d'aNHALT. 1609. 623
invités à extermiaer par le glaive, le feu, le poison et toutes sortes de supplices les membres de la Confession évangélique,à quelque rang qu'ils appartinssent. Non content d'avoir arraché à l'Empereur une part considérable de ses terres héréditaires, ses perfides conseillers voulaient lui ravir l'Empire et la couronne de Bohême; ils se préparaient à ruiner ses états, ils y ordonneraient bientôt d'horribles massacres, ils se laissaient corrompre, ils comptaient, pours'enrichir, sur les dépouilles des Protestants. Si les Unis ne parvenaient pas à gagner la confiance de l'Empereur, de grands malheurs allaient inévitablement fondre sur l'Allemagne '.Le o août, l'Empereur envoya des présents au prince d'Anhalt : trois fûts de vin, deux chariots d'avoine, un cerf et un porc; le 14, il le recevait en audience privée. Ce jour-là, Piodolphe apprit de « surprenantes nouvelles ». Il lui fut démontré que Christian et lesorinces protestants ne s'étaient unis que pour le défendre, pour fortifier son autorité. A partir du moment où l'Empereur se montrerait favorable à leurs vœux, ils le porteraient, pour ainsi dire, entre leurs bras : N'était-il pas le soleil de l'Empire? Or, si les rayons de ce soleil venaient à s'obscurcir, les ténèbres, infailliblement, envahiraient l'Allemagne. Pourquoi l'Union avait-elle été fondée? Uniquement pour le protéger à l'époque du complot formé par les archiducs en 1606; et ce complot n'avait pas été tramé à Vienne ou à Prague, mais à Madrid et à Rome; le Pape ot le roi d'Espagne en avaient eu connaissance, ils l'avaient approuvé: aussi l'Empereur ne devait-il pas se fier à ces souverains perfides: la France et l'Angleterre commençaient à faire des avances à l'Union, mais on ne s'était pas encore décidé à y répondre. Non sans fondements, on attribuait au roi de France le des.sein de rétablir avec l'aide du Pape l'empire de Charlemagne, et de réunir sous son sceptre la France et l'Allemagne. Aussi PiodoIphe ne pouvait-il mieux faire que de s'appuyer sur les Unis et sur les Bohèmes, et de vivre avec eux en bonne intelligence et confiance -. D'autre part, Christian n'oublia rien pour effrayer l'Empereur et lui montrer partout des périls imaginaires; il lui conseilla de lire avec le plus grand soin toutes les lettres qui lui seraient adressées, et de réfléchir « à l'exemple mémorable que lui avait laissé le grand -Jules César ». Comme César se disposait à se rendre au Capitole, il avait été averti par une lettre du complot tramé contre sa vie. S'il avait ouvert et lu cette lettre à temps, il aurait échappé aux vingt-cinq coups de poignards de ses assassins.
' Voyez cet écrit dans Lo.ndorp, Acta publ., t. I, pp. 53-37. Voyez WoLif, Maximilian, t. II, pp. 3.53-371.
* Ritter, Briefe und Acten, t. II, pp. 396-402.
624 AUDIENCE DOiNNÉK l'AU l'eMPEHEUR A CHRISTIAN d'aNHALT. 1609.
Épouvanté, Rodolphe demanda au prince s'il avait été informé qu'en Bohème, en Autriche ou dans l'Empire quelque complot menaçât SCS jours? Christian, feignant de le rassurer, répondit qu'il n'avait cité l'exemple de César que pour l'avertir, et qu'il n'avait connaissance d'aucune conspiration, mais qu'on disait couramment que le roi Mathias prenait parti pour Donawertli, qu'il cherchait fortune de ce côté, et l'y trouverait, surtout si l'Empereur refusait d'exaucer les vœux des Unis. « Si les Unis, » ajouta-t-il avec menace, « continuent à être opprimés malgré leurs droits et leurs libertés, ils sont résolus à se soutenir les uns les autres pour obtenir justice. »
En même temps, au nom de l'Union, Christian négociait avec les nobles protestants de Bohême et de Silésie au sujet d'une mutuelle assistance. «L'Antéchrist etses affidés, » disait-il,« ne songent qu'à opprimer et à exterminer les confesseurs de la vérité évangélique. » Le projet d'union portait : « Si quelque membre actuel ou futur de l'Union, ou les membres cvangéliques de Bohême et de Silésie, ou les sujets de l'un de ces deux pays, osaient nier le véritable sens de la paix de religion dans leurs paroisses ou écoles, où s'ils voulaient entraver la réformation commencée ou à commencer dans les établissements ecclésiastiques et par rapport aux bénéiices, c'est-à-dire à la confiscation accomplie ou à accomplir des biens de l'Église Catholique, les contractants se prêteraient secours les uns aux autres. Ils ne souffriront aucun enrôlement contre un des leurs; ils empêcheront que leurs terres ne soient traversées par des convois de vivres ou par des troupes, et se garantiront réciproquement des soldats et l'achat de munitions de guerre. » On se réserva de fixer dans une prochaine réunion le contingent de troupes que chacun des membres aurait à fournir en cas de besoin *.
De la cour de Prague, Christian reçut l'assurance que Donawerth serait remis avant quatre mois dans son ancien état. Dans l'affaire de Juliers, l'Empereur promettait d'accueillir favorablement les plans de l'Électeur palatin -.
' Beckmann, t. V, pp. 318 et suiv. Sattler, t. VI, Doc. pp. 39-57 2 Ritter, Briefe und Acten, t. II, p. 409, notes I. ^ Ritter, t. II, p. 411), notes I, p. 420.