‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 285 sur 573 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA SUCGÉSSIOIN DE JULIERS-CLÈVES. — LES PLANS DE l'uMON ET LA GRANDE LIGUE POUR LE RENVERSEMENT DE LA MAISON DE HABS- BOURG.

Le 2o mars 1609, le duc Jean-Guillaume de Jaliers-Glèves- Berg, prince d'un esprit faible et borné, était mort sans postérité, « et personne ne savait encore à qui allait échoir son magnifique héritage, l'une des plus belles et des plus riches principautés de l'Allemagne. « Gentilhomme et roturier, grand Jean et petitJean, » chacun, à tout événement, s'empressait de mettre son bien en sûreté en dehors du pays. Les principaux prétendants étaient : l'Electeur Jean-Sigismond de Brandebourg, qui avait épousé la fille de la sœur aînée de Jean-Guillaume; le comte palatin Philippe- Louis de Neubourg, époux de sa seconde sœur; le duc Jean de Deux-Ponts, époux de la troisième; enfin le margrave Gharles de Burgau, époux de la quatrième. La Maison de Saxe élevait aussi des prétentions sur Juliers, Berg et Piavensberg, s'appuyant sur d'anciens droits et titres conférés jadis par les empereurs, et le Palatinat revendiquait certains domaines sur lesquels il se disait des droits incontestables. Depuis longtemps Frédéric avait fait serment de ne pas souffrir que l'héritage du Juliers tombât eutre des mains catholiques; le Brandebourg et les États-Généraux avaient promis de l'aider à tenir parole.

A la cour de Prague, conformément à la constitution, il avait été décidé, aussitôt après la mort de Jean-Guillaume, que la duchesse veuve prendrait en main la régence, assistée de ses conseillers et sous la direction des plénipotentiaires de l'Empereur, jusqu'au moment où la question de succcession serait définitivement tranchée à tous les prétendants avaient été invités à attendre la décision du Conseil aulique, chargé de prononcer sur leurs droits respectifs.

Au lieu de répondre à cette invitation, le Brandebourg et Neu-

62(J LIi BlUNDKBOURi; APPKLIJi l'iÏTUANGKR A SON AIDE. 1009.

bour;^ s'élaieiit liùtés do s'établir dans la possession du J uliers prétendant que la question légale devait être tranchée par un accominodenient à l'amiable ou par une sentence rendue par les princes protestants réunis. On les surnomma « les princes possédants ». Le G avril, Christian d'Anlialt écrivait à Woll'gang- Guillaurae, fils de Philippe-Louis, « que le moment lui semblait singulièrement favorable à une action commune et décisive; que l'Empereur se trouvait dans le plus grand embarras, que la Maison d'Autriche était plus que jamais divisée et affaiblie, et que, pourvu ([u'on sût proiiter des circonstances, le triomphe de la cause évangélique était certain. L'obstacle, selon lui, ne pourrait venir que de la France *.

Or la France était toute disposée à entrer dans les vues de l'Union, car elle ne désirait rien tant que de s'immiscer dans les aifaires d'Allemagne pour hâter la ruine de la Maison de Habsbourg; il se trouva des princes allemands assez ennemis de leur patrie pour désirer son intervention.

L'Électeur Jcan-Sigismond, en avril et en mai, avait sollicité l'appui de Henri lY dans le cas oij il se verrait menacé dans ses droits d'héritier. « Aucun des prétendants, ^) écrivait il au roi, « n'égale la maison de Brandebourg en dévouement fidèle, en attachement éprouvé pour la France; aussi le roi doit-il prendre eu main la défense de ses droits - ». Diskau, conseiller de l'Électeur, dit plus tard, à un ambassadeur français;, que dans le cas où Henri voudrait obtenir pour lui-même ou pour le dauphin la couronne impériale, le Brandebourg pourrait lui être d'un grand secours. On le suppliait aussi de réfléchir qu'en défendant les droits de l'Électeur il s'attacherait aussi le Palatinat, ce qui était pour lui de la plus grande importance. « Il importe à Sa Majesté d'avoir les plus puissants princes d'Allemagne à sa dévotion pour abaisser la Maison d'Autriche, pour y establir ses alïaires, pour le secours et assistance des guerres étrangères ou civiles 3, »

L'Électeur se tourna aussi vers Jacques I" d'Angleterre, s'efibrçant de lui persuader que l'intérêt des Pays-Bas, de la religion protestante et de la liberté exigeait qu'il vînt au secours des princes de l'Union *. Jacques répondit à l'ambassadeur du Brandebourg « qu'il comptait agir en vrai défenseur de la foi » ; que les prétentions de son maître étaient les mieux fondées du monde, et qu'il était

' Ritter, Briefe und Aden, l. II, p. :214, uolc 2.

'- Ritter, t. II, pp. 231-232.

3 Ritter, t. II, p. 348.

' Ritter, Briefe und Aden, l. II. p. 232, nolc i.

PROJETS DK l'empereur RELATIVEMENT A l'hÉRITAGE OU JULIERS. 1609. 621

indispensale à la religion (c'est-à-dire au Protestantisme), (ju'une maison princière obtînt la prépondérance en Allemagne ; « car, » ajouta-t-il, « tous ces petits princes n'y font rien qui vaille. » « Ce sont les propres paroles de Sa Majesté, » mandait l'ambassadeur à son maître i.

Henri IV montra encore plus d'empressement. Vers la fin de mai, il envoya un chargé d'affaires en Allemagne pour offrir aux princes protestants, « ces vieux alliés de la France, » les services « d'un véritable allié et bon voisin ». Ce n'était pas à l'Empereur, écrivaitil à l'Électeur palatin, qu'il appartenait de désigner l'iiéritier légitime du Juliers, c'était aux princes Unis et à leurs armées. L'Electeur devait travailler à ce que les intéressés entrassent le plus tôt possible en campagne. Il promit son appui à l'Électeur de Brandebourg, et lui conseilla de satisfaire avant toutNeubourg et Deux- Ponts 2.

Par l'entremise du landgrave de Hesse, un accord fut conclu le 10 juin entre le Brandebourg et Neubourg relativement au gouvernement commun et provisoire des pays dont ils avaient pris possession 3.

Aussitôt que cette nouvelle parvint à Prague, l'Empereur fit expédier des ordres aux deux princes (7 et 11 juillet); il les menaçait du ban d'Empire s'ils n'abandonnaient immédiatement les territoires où il s'étaient établis.

Du côté protestant, on al'tirmait que l'Empereur, aidé de l'Espagne, voulait s'emparer du Juliers au profit de Philippe III, ou pour fortifler sa propre Maison. Rodolphe, en réalité, ne pensait à rien de semblable. Dans la ([uestion de la succession à l'Empire, il avait encouru le déplaisir de Philippe; au mois de juillet, il était allé jusqu'à interdire à l'ambassadeur d'Espagne l'entrée de son palais, de crainte d'éveiller les méfiances protestantes. Il était brouillé avec ses frères, contre lesquels il nourrissait les ressentiments les plus amers; Mathias, surtout, était l'objet de sa haine. Il n'avait qu'un désir : se venger de lui, et reprendre les pays qu'il avait été forcé de lui abandonner. Pour satisfaire sa rancune, il n'attendait que le jour où l'archiduc Leopold, le plus jeune frère de Ferdinand do Styrie, atteindrait sa vingt-deuxième année. Le 11 juillet, deux jours après la signature de la lettre de Majesté

» Ritter, t. II, pp. 467-40?.

^ Ritter, t. H, pp. 274-277.

3 Jean-SiRismond, dès le 1/10 avril, avait eiiçagé le landgrave Maurice à enlrepreadre la conquête de la part d'iiùrilage du Brandebourg ; voy. sa lettre dans Wacuejjfkld, p. 31.

628 POLITIQUE d'hKNRI IV, ROI DK FRANCE. 1009.

en Bohême, Leopold était venu offrir ses services à l'Empereur, qui l'avait adopté pour fils. Rodolphe lui destinait le trône de Bohême, et la couronne impériale après sa mort. Ce plan devait le venger de Mathias, aussi en poursuivait-il avec ardeur l'exécution. Pourrendre les Électeurs ecclésiastiques favorables au jeune prince il le chargea de chasser les « princes poss(''danls » du Juliers, certain que, s'il y réussissait, il obtiendrait aisément le sulfrage de rEIccteur de Saxe, que ses conseillers et lui regardaient comme ayant le plus de droits à l'héritage du Juliers. Leopold devait donc, en qualité de plénipotentiaire impérial, mettre le duché sous séquestre, puis l'administrer, jusqu'à ce que laquestion de succession eut été tranchée par la voie de la justice *.

Déguisé en domestique, Leopold pénétra dans le pays rhénan^ et la forteresse de Juliers, que son gouverneur Rauschenberg avait fermée aux « princes possédants », s'ouvrit pour le recevoir (23 juillet). Mais les ressources qu'il avait pu réunir pour maintenir et pour étendre sa conquête ne s'élevaient guère, selon son propre calcul, qu'à 160^000 florins"^, et son armée n'était que de 900 hommes 3. A qui, en dernier ressort, reviendrait rh»?ritage de Juliers- Clèves? C'était une question vitale pour les évêchés du Rhin et pour les Flandres espagnoles. S'il tombait entre les mains des princes protestants qui, d'un côté, étaient alliés aux Palatins, de l'autre aux Etats-Généraux, il n'était pas difficile de prévoir que l'autorité des évoques et la foi catholique y seraient promptement renversés et qu'à Bruxelles l'archiduc Albert, pressé aux frontières par un triple ennemi, serait vite obligé « de préparer ses coffres * ». Aussi Leopold croyait-il pouvoir compter sur le secours des princes spirituels, si gravement menacés. Mais l'archevêque de Trêves fut le seul qui consentît à fournir en argent comptant un secours immédiat; encore ce secours n'était-il que de 1200 florins, et exigea-t-il qu'ils fussent décomptés sur les impôts d'Empire qu'il avait à payer ^. Les secours fournis par l'Espagne

1 Le mémoire célèbre et sotivent cité du vice- chancelier d'Empire, Leopold de StraleiidortY, est apocryphe, et vraisemblablement l'œuvre d'un avocat du Brandebourg. Voy. l'article de Stiève dans les comptes-rendus des séances de la classe philol. et historique de l'Académie des sciences de Bavière 1883, 3^ livraison, pp. 473-474. ** Sur le prétendu mémoire de StralendorCf, voy. aussi Meinecke, Märkische Forschungen (Berlin, 1886, t. IX, pp. 293-349) ; Stieve dans les comptes-rendus de lAcadémie de Munich (1886), t. III, pp. 44î)-471, et Hir.\, dans VHislor. Jahrbuch (1889), t. X, pp. 603-608.

2 Hurteu, t. VI, p. 346, n. 12.

^ Ritter, Briefe und Acten, t. II, p. 315.

* * Aufzeichnungen des D' juris Abo. Hopmann (16U'J), voy. plus haut p. 236, note 3.

■' HCRTER, t. VI, p. 347.

Page 1