SITUATION DU JULIERS
lête de 40,000 hommes i. Gela ne l'empêchait point d'assurer au nonce que, préoccupa avant tout de l'intérêt des Catholiques, son dessein était de se poser en arbitre des prétentions protestantes, qu'il espérait réussira brouiller les princes possédants, à les mettre aux prises l'un avec l'autre, ou du moins qu'il s'arranj^erait de façon à ce que chacun deux ne reçût qu'une partie de l'héritage 2.
Mettre aux mains « les princes possédants »n'aurait pas été chose difficile, car entre eux il n'y avait rien moins que de l'amitié, et la situation du pays semblait désespérée. « Ici, il n'y a aucune concentration, » écrivaient de Düsseldorf les ambassadeurs de Wurtemberg et de Bade le 2(î septembre; « point d'ordres, point de direclion, point de commandement 3. » Au commencement de novembre, lorsque Christian d'Anhalt arriva à Düsseldorf, chacun des princes possédants lui fit part de la crainte qu'il avaitde voir son rival l'emporter sur lui, et le bourgmestre, les échevins et le conseil se plaignirent de l'indiscipline des soldats qui faisaient auprès des princes l'office de gardes du corps. « Ils pillent, ils assassinent, ils ne se conduisent pas en chrétiens, » dirent-ils, « mais en tyrans et en barbares, et personne ne songe à les en punir. En passant en revue les deux régiments de la garnison, on a découvert qu'il y avait 238 femmes et enfants dans le camp. » Christian d'Anhalt écrivait : c( Les troupes qui ont envahi le Juliers, que nulle discipline ne retient, commencent à saccager tout le pays, à la grande désolation de la population et des membres des États ^. » « Ceux qui se disent nos seigneurs et nos amis, » lit-on dans les mémoires d'un juriste de Clèves, « se conduisent absolument com.me les Turcs en pays conquis, et toutes les plaintes qu'on fait à ce sujet sont inutiles; ils volent, pillent, outragent les femmes, violent les jeunes filles; le pauvre peuple est sucé jusqu'à la moelle; cependant, les
1 Ritter, t. II, p. 311.
2... « Stimava servitio délia rcligione catolica nel governarsi in modo con protestant! da poler haver credito da loro et di venir arbitre dalle ioro pretentioni [)erchè per quesla via sperava di poterli .dividere e mettere aile mani l'uno contro l'aitro, o almeno dare quelli slati un pezzo ail une et un pezzo ail' altro. » Dépêche d'Ubaldini, 4 août 1609, voy. Ritter, t. II, pp. 324-32S. En novembre, Daplessis-Mornay, renseignant l'un de ses intimes sur les projets d'Henri IV, écrivait : « On payera aux princes cohéritiers Targent qu'on leur doibt tout à une fois pour faire une bonne armée, lesquels cependant sont exhortés à se bien unir. Par là nous gauchissons les plaintes de l'Empereur et du Pape. M, de Bongars s'en va de la part ds sa majesté trouver ces princes à Düsseldorf, de là en Brandebourg ». Mé>n:>ii'js et Correspondances, t. X, p. 431. Le 24 décembre Bongars écrivait de Gassel au ministre Villeroy que le roi n'avait d'amis que parmi les Protestants, que tout ce qui était c.Uholique lui était hostile, Ritter, t. Il, p. 525.
^ Ritter, t. II, p. 424,
1 Ritter, t. T, p. 491 et noie 1.
FÊTES NUPTIALES A STÜTTGARD. 1609. 631
grands, les conseillers, les capitaines, donnent des banquets tous les jours, et se livrent à des orgies si extravagantes que, dans la détresse ou nous sommes plongés, le cœur en bondit d'indignation i. »
Les deux princes supplièrent Christian de prendre le commandement des troupes; ils se tournèrent aussi vers l'Union pour en obtenir des secours : « Une nouvelle ligue papiste est en train de s'organiser, » disaient-ils, « elle nous ravira notre héritage, mais, en ce cas, la ruine de tous les membres d'Empire évangéliques est imminente -. » Dès la fin de septembre, des nouvelles sinistres avaient été répandues à dessein. Des lettres de Düsseldorf avaient averti le duc de Wurtemberg et le margrave de Bade que les Jésuites de Cologne avaient confié à nn jeune gentilhomme catholique « un important secret » : très prochainement Düsseldorf allait «'tre assailli, et les bourgeois qui avaient ouvert leurs portes aux princes possédants seraient massacrés pour servir d'exemple aux autres. Les papistes préparaient une sanglante campagne ; les prêtres de Cologne, pour obtenir la victoire, ordonnaient des prières, des jeûnes, des processions : 4,000 Espagnols marchaient sur Aix-la- Chapelle; de tous côtés, on armait, on se préparait à la guerre. L'archiduc Ferdinand était arrivé à .Tuliers. On avait introduit secrètement dans la ville 4,000 thalers dans des tonnes de beurre. Il fallait s'attendre aux pires catastrophes; il n'y aurait rien d'impossible à ce que les papistes vinssent surprendre les deux princes à Düsseldorf, s'emparassent de leur héritage, pour les mener ensuite en triomphe à leur suite, partout où il leur plairait d'aller. Le ban do l'Empire serait exécuté par l'incendie et les supplices, les papistes deviendraient en un jour les maîtres du pays. « Si tant de maux sont réellement à notre porte, » ajoutait-on, « il est temps de nous remuer et d'agir, et il faut risquer le tout pour le tout, car il ne s'agit de rien moins que de l'honneur et de la sainte liberté de l'Allemagne 3. »
A Stuttgard, à l'occasion du mariage de Jean -Frédéric de Wurtemberg avec une princesse de Brandebourg, l'Union espérait obtenir de nouvelles adhésions. Les fêtes nuptiales durèrent une semaine entière, du 5 au 13 novembre. A ce propos, un contemporain écrivait avec tristesse : « A voir nos princes se divertir, on ne pourrait se douter de l'épouvantable détresse qui fait gémir presque tout le pays; et pourtant les États n'ont cessé d'exposer la situation dans toute sa cruelle réalité; malgré cela, on ne voit ici que
1 * Mémoires d'Hopmann, voy. plus haut p. C28, noie 4. - Ritter, t. II, p. 481, noie 1.
3 Ritter, t. II, pp. 423-425.
g32 PLANS DE l'union. 1609.
fastueuses réjouissances, que prodigalit('*s folles.»« Dix-sept princes et vingt-deux princesses, cinquante-deux comtes et comtesses, plu'? de cinq cents gentilshommes, et cent jeunes filles des plus nobles familles se trouvaient réunis pour ces noces fastueuses. Toute cette noblesse était accompagnée d'environ deux mille serviteurs et de trois mille chevaux ; à la table princière, on servit quatre-vingts plats. Les pièces montées, surtout, excitèrent l'admiration générale. On vil tour à tour le mont Hélicon. et l'Hippocrène, les muses et Péc^aso. Actéon, l'enlèvement des Sabines, Jouas dans son vaisseau, d'où partirent soixante fusées embaumées. Presque tout le festin fut servi en vaisselle d'argent ou en vaisselle d'or ornée de pierres précieuses. Dans le pompeux cortège des princes,des nobles et des courtisans, on vit paraître, avec quelques vertus, Madame Vénus elle-même, suivie de sa cour, puis Josué, David, Judas-Machabée, Nestor, Achille, Hector, Alexandre, César, et quantité d'autres héros de l'antiquité, rappelant à la mémoire des actions d'éclat. » a Dans la salle des chevaliers, douze nymphes, conduites par douze chevaliers romains, exécutèrent des danses avec une grâce merveilleuse. Des courses à la bague, des tournois, des feux d'artifices d'un prix exorbitant embellirent encore ces fêtes qui se terminèrent, le 13 novembre, par une cavalcade « où parurent des Écossais, des Turcs, des Tartares et des Amazones ».
« On aurait pu s'imaginer, à voir tant de magnificences, » écrivait un témoin oculaire, « que les peuples et les princes de l'Empire jouissaient de la plus grande prospérité, et que la paix et l'abondance régnaient en tous lieux *. »
«. Les Unis, » écrivait Gaspard Schoppe, c. ne font plus difficulté de découvrir à tous le but de leur ligue. C'est ce dont on pourra se convaincreen lisant la description historique des noces du Wurtemberg, description imprimée à Stuttgard en 1610. Voyez à la page 94: « Le ducde Wurtemberg et plusieurs de ses amis ont juré de bouche etdecœur,pourlemaintiende la religion, delà justice etde la liberté allemandes, de délendrel'honneur de l'Allemagne en exposant leurs biens, leur corps et leur sang. » Mais laraison quia poussé le duc et ses amis à s'engager de la sorte, est clairement indiquée aux pages 87 et 91 : c'est que personne ne prend plus les intérêts de la noble et sainte liberté, c'est qu'elle est foulée aux pieds et traînée dans la boue, et que la religion et la justice sont avec elle dans un égal péril. Seulement, ce que les Unis entendent par religion, on peut
' Voy. la description de cette fête dans Pfaff, i\//scp//<>«.,pp. 81-90 et voy Falke, Zeitschrift für deutsche Kiilturgesch. 1859, pp. 266-271. Beschreibung einer hochfürst/ic'ien Hochzeit (1609), pp. 3-8.