‹ L'Allemagne et la réforme (volume 5)Chapitre 289 sur 573 · NÉGOCIATIONS DE PARIS PAR RAPPORT A LA (JURRRE · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS DE PARIS PAR RAPPORT A LA (JURRRE

étaittellement violente qu'on craignit un moment ([u'il n'en perdît la raison *. 11 s'efforçait en vain de faire croire à l'ambassadeur d'Espagne accrédité à sa cour qu'Albert et Philippe III pouvaient, sans forfaire à Tlionneur, permettre àla princesse de revenir enFrance. «Le roi, » lit-on dans une relation de l'ambassadeur, « s'est écrié après une longue discussion : «La princesse est prisonnière à Bruxelles, et pourtant elle n'est pas sujette de l'EsDagne. mais de la France »! Je répondis : « Elle doit obéissance à son mari. » « Non! » s'écria le roi, « elle est sujette de la France! » Et ainsi nous échangeâmes quatre lois affirmation contre affirmation, tandis qu'il arpentait la chambre de long en large, rugissant comme un lion. »

0 La délivrance » de la princesse de Condé allait créer un prétexte de guerre avec les Pays-Bas et avec l'Espagne, et la querelle de Juliers devaitservir à mettre le feu aux poudres. » « Cette dernière affaire, « disait plus tard Richelieu à Catherine de Médicis, « était à la vérité assez glorieuse et juste pour être l'unique motif d'une généreuse convention; mais l'amour ne fut pas la moindre raison de la campagne 2. »

L'ambassadeur de Hollande. François d'Aersen, mandait de Paris à Duplessis-Mornay au commencement de janvier 4610 : « Christian a promis au roi que les princes allemands fourniraient 8,000 hommes de pied, 2,000 cavaliers, et de vingt à vingt«cinq canons; le roi, de son côté, s'est engagé à fournir l'équivalent. De l'affaire de Juliers on veut faire une guerre générale, et le roi brûle de refouler les Espagnols au-delà des monts 3, » Sully, dès le mois de décembre 1609, avait confié à l'ambassadeur d'Espagne qu'Henri IV se proposait de chasser les Espagnols des Pays-Bas, de s'emparer d'une partie

moved by the lady's, charms. Gardixer, t. II, p. '96. Gardiner appelle le roi « Ihe old profligale ». Pour plus de détails sur les négotiations relatives à la « libération» de la princesse, voy. Cornelius. /)pr ^/'osse P/an //e/i/v'c/t's IV Münchener Hisior. lahrbuch von /^ö^/, pp. 33 et suiv. Voy. Henrard, pp. 194 et suiv. Une des maîtresses du roi, la marquise de Verneuil, lui dit un jour au sujet de la princesse : « N'êtcs-vous pas bien méchant de vouloir coucher avec la femme de votre fils? Car vous scavez bien que vous m'avez dit qu'il Testait'? » «Nouveau scandale à la cour, » écrit L'Estoile, a où toute piété et crainte de Dieu sont éteintes. On ne voit que le vice régner, le blasphème est en honneur. Le jeu est la passion courante, et plus que jamais en crédit. » Voy. v.Polenz, t. V, pp, 6-7. <• Les plans gigantesques du roi, » dit l'éditeur des Lettres ei missives, t. VII, XVI, « sont clairement exposés dans les dépêches adressées aux ambassadeurs en mars et avril 1610. A ces dépèches, à ces ordres expédiés à tous les généraux, se mêlent les plaintes d'un amour désespéré, d'un amour qui, selon les propres paroles d'Henri, « le tue, et ne lui laisse que la peau sur les os ». Voyez v. Pole.nz, t. IV, p. 837.

1 Voy. Ritter, t. III, p. 144.

- Voy. V. Folenz, t. V, p. 23.

3 DuPLESSIS-MoRNAY, t. X, p. 494.

dus territoires conquis, et abandonner le reste aux Étals-Généraux *. « Voici venir le temps favoral)le à la libération, » avait-il ajouté; « l'archiduc Albert n'a point d'armée, le roi d'Espagne est impuissant et pressé par les Maures, et d'ailleurs le duc de Savoie lui taillera tant de besogne en Italie qu'il lui sera impossible d'envoyer un seul homme dans les Pays-Bas 2. »

Les États-Généraux, le 8 avril 1609, avaient conclu une trêve de douze ans avec l'Espagne; mais leurs solennels engagements ne les empêchèrent point de promettre leur assistance aux Unis et au roi de France. Henri IV, le 22 juillet, décida le plan de la campagne avec l'ambassadeur von Aersen ; de trois côtés divers et par trois armées différentes les Espagnols devaient être attaqués à l'improviste. Le roi négocia dans le même sens avec les princes protestants. L'affaire du Julicrs lui fournissait un excellent prétexte de guerre, et le succès lui semblait d'autant plus certain, d'autant plus facile, que Philippe 111, « ce niais, que son ministre Lerme menait en laisse, » était destitué de toute ressource, et allait être absorbé du côté de l'Italie par une guerre à laquelle il ne s'attendait pas ^. »

Dès 1G07, l'ambassadeur de France à Venise, du Fresne Canoj^e, avait déclaré qu'à son avis une guerre en Italie était l'unique moyen de guérir les maux intérieurs de la France, et de restaurer dans la péninsule le prestige et l'influence françaises, si tristement abaissés depuis le désastre de Pavie ''. La même année, le duo Charles-Emmanuel de Savoie s'était montré disposé à conclure avec* Henri IV unesorte de pacte de famille au sujet du Milanais; aussitôt qu'il s'en serait rendu maître avec l'aide du roi, son dessein était de céder à la France ses possessions héréditaires en Savoie ^. De fréquents pourparlers avaient eu lieu à ce sujet entre Henri IV et lui, et les deux princes n'attendaient qu'un moment favorable pour cliasser les Espagnols de l'Italie.

Tous deux désiraient dabord s'assurer l'appui de Venise. En

' a En prendre une partie, nous donner l'autre. »

* Ritter, Briefe und Acten, t. il, pp. 516, 524, 526, 531.

•• RrrxEK, t. ni, pp. 17-20. L'antibassadeur français à la cour d'Espagne écrivait le 24 déc. 1609 qu'on redoutait fort à Madrid une guerre avec la France, o Leurs caves sont bien basses, et craignent de se troubler avec Votre Majesté. » Ritter, t. Il, p. 525, n. 286.

* Voy. Blicke in die Zustände Venedigs, p. 195.

^ RiTTER. t. II, pp. 543-544. En une autre occasion, Cliarles Emmanuel avait demandé à Henri IV de lui prêter main forte pour la conquête du comté de Bourgogne. Voy. Erdman.nsdorffer, p. 61.

janvier 1607, Paul IV s'était réconcilié avec la République, mais cette réconciliation n'était qu'apparente. A Venise, un parti puissant était à l'œuvre pour gagner peu à peu la ville « au pur Évangile », soulever la population contre « l'Antéchrist », et ruiner, s'il se pouvait, dans toute l'Italie l'autorité de l'Église romaine. Un moine apostat, Fra Paolo Sarpi, tout-puissant au sénat ^ était l'âme de tout le mouvement révolutionnaire; il entretenait d'intimes relations avec les plus ardents calvinistes de France et de Suisse; son intime ami, Henri Wotton, ambassadeur d'Angleterre, propageait en Italie les bibles de Genève,et rêvait de Taire de Venise une ville réformée. « A ma connaissance, » écrivait-il, « quinze cents personnes environ sont maintenant décidées à rompre avec le Pape. » « Tout est prêt, » écrivait un de ses secrétaires en 1G08, « il ne reste plus qu'à mettre le feu aux poudres; dès maintenant, un esprit nouveau semble posséder Venise. Dans les chaires, on insulte les Jésuites; ils sont exécrés de tout le monde. Les trois quarts des nobles sont disposés à prendre parti pour la vérité. Le doge lui-même pense comme nous. Un grand nombre de prêtres, ayant voulu obliger leurs pénitents à obéir au Saint-Siège, ont été secrètement assassinés -. » Duplessis-Mornay, surnommé le « pape huguenot, )) trouvait que l'heure était venue d'attaquer « TAntechrist dans son antre »; cette heure devait sonner aussitôt que l'alliance de Venise avec les cantons suisses, l'Électeur palatin et les princes unis serait un l'ait accompli. Après l'établissement de la « vraie religion » en Hongrie, en Autriche, en Moravie, en Bohême, on verrait sans aucun doute tous les états de l'Europe s'affranchir avec joie du joug du Pape. « Tant que les Français et les Allemands ne s'occuperont que des questions extérieures, » disait Sarpi, « leurs efforts n'auront aucun résultat sérieux. C'est au cœur qu'ils doivent viser : la source du papismeje repaire des Jésuites sont en Italie 3 ». Diodati, prédicant calviniste de Genève, intime aini de Sarpi, pensait comme lui qu'il fallait de toute nécessité porter la guerre en Italie '^ <.< Visons la bête au cœur, » écrivait-il à Duplessis-Mornay en juillet 1609 ^.

■• Le calviniste du Fresne écrivait le 16 juin 160" au sujet de Sarpi: « Questo huomo possède tutto questo senato, et é di grandissimo valore et prudcuza. » Blicke in die Zuslnnde Venedigs, p. 348, note 2.

2 Höfler, English- französische Propaganda, pp. 816, 824 et suiv. Blicke in die Zustände Venedigs, pp. 848-357.

3 Blicke in die Zustande Venedigs, p. 397.

■* ... « embrasser une guerre en Italie, qui est à tout jugement humain la seule ouverture par où la vérité y entrera; il fault ung peu repurger ceste estable; » etc. Lettre à Duplessis-Mornay, févr. 1609, t. X, pp. 2(\2-299.

5 « Les affaires d'Allemaigne sont des grands coups; mais c'est encores en la

Six mois auparavant, l'ambassadeur de France, Bongars, avait conseillé de pousser Venise à rompre avec Rome dans le cas où la République serait sûre de l'appui des princes protestants, et il avait pressé l'Électeur palatin d'envoyer une ambassade au doge pour assurer le sénat de cet appui *. L'Électeur délégua un chargé d'affaires, Jean Lenk, qui se joignit à Sarpi ; tous deux négocièrent en secret d'abord avec les sénateurs qui partageaient leurs vues, ensuite publiquement,dès que le sénat les eut solennellement reconnus pour les députés des princes Unis 2. Le sénat reçut aussi avec magnificence, et presque avec les honneurs réservés aux ambassadeurs des têtes couronnées, le député envoyé par Maurice d'Orange sur le conseil de Duplessis-Mornay. Sarpi s'applaudissait d'avoir préparé celte mortification aux cours de Rome et de Madrid, et l'alliance de Venise avec l'union et les États Généraux lui faisait espérer le prochain triomphe de l'Évangile en Italie '■^. «Nous n'avons qu'une unique cliance de salut, » répétait-il, « c'est la guerre ^. » Un de ses plus intimes confidents était convaincu que la puissance romaine, « cette Bête redoutable, » allait expirer en Italie 2. Duplessis-Mornay partageait cette espérance, ne doutant point que la guerre, qu'il croyait imminente, n'eûtpour résultat« la ruine de Babylone ». (( Il suffit d'une étincelle, » disait-il avec un joyeux enthousiasme^ v pour mettre le feu à toute l'Europe *• ». Lenk, lui aussi, attendait à la fin de septembre 1609 une révolution générale. « Les gens les plus sages de Venise, » écrivait-il en Allemagne, « sont d'avis que pour le moment nous avons deux choses importantes à faire : premièrement, donner un chef à la Bohême et nous saisir de la personne de l'Empereur; ensuite, soutenir notre cause en Carinthie et en Styrie, car sans cela il est impossible de faire pénétrer l'Évangile en Italie. Pour lexécution de tous ces plans

circonférence; il fault, aUaquer la bête au centre et au cœur. » Duplessy-Morn'ay, t. X, p. 340.

' Duplessis-Mornay, t. X, pp. 266-267.

^ Le 4 septembre 1609, Duplessis écrivait : o Lenk vient à Venise pour résider près de la seigneurie, secrètement, néanmoins «. Le 45 mars 1610, « il fut en plein sénat et avec tout accueil reconnu pour agent des princes confédérés. » Duplessis- Mornay, t. X, p. 367, et t. XI, pp. 3-5. Blicke in die Zustände Venedigs, pp. 358 et suiv.

^ DupLEssis-MoRNAY, t. X, pp. 347, 393, 457.

^ « ..Sicuti maçni morbi per contrarios curantur, sic in bello spcs. .. » « Non aliunde nostra salus provenire potest. » Opère de F. Paolo Sarpi, t. VI, p. 79. Voy. Blicke in die Zustände Venedi(js, pp. 360 et suiv., p. 366.

' ..« Geste grande bête proche de sa fin eo Italie, » Asselineau, 15 mars IGlû à Duplessis-Mornay, t. XI, p. 4 .

^ Duplessis-Morxay, t. XI, pp. U, 12, a... ab una quasi scintilla quantum iynis Europam propediem univcrsam coullagraturum. »

r,38 PLANS DK l'union POUIl LK HK.NVEllSliMEIST DK LA PAPAUTÉ.

il nous faut l'appui de Venise ,*. » Sarpi, le 11 septembre, exposait les mêmes plans au prince d'Auhalt -.

Eu Garintliie, en Carniole, en Stvrie, aussitôt que la grande guerre se serait décliainée, on espérait soulever les populations contre l'archiduc Ferdinand, « ce premier valet de chambre de l'Antéchrist ». « Ce serait là, »disait Sarpi, « porter un coup mortel à h prostituée de Home •*. »

Erasme de Tschernembl, de son côté, « préparait degrandcs choses en Autriche, » où. de nouveaux différends s'étaient élevés entre Mathias et les membres protestants des États. Ces derniers avaient réclamé l'appui de leurs coreligionnaires en Hongrie et en Moravie, puis fait appel à l'Union. Tschernembl avait demandé des troupes à l'Électeur palatin, et le 31 décembre 1609, il lui exprimait déjà toute sa reconnaissance : l'armée était en marche^. A Vienne, à l'assemblée des États, le magnat hongrois Iharzo menaça Mathias a de la révolte générale de tous les pays unis, » s'il ne remédiait aux abus et ne satisfaisait à toutes leurs exigences. Mathias rappela qu'il avait fait plus pour la noblesse qu'aucun souverain n'avait jamais fait, qu'il s'était exposé par sa condescendance au mécontentement de tous les princes catholiques, et qu'il avait subi plus d'une avanie à ce sujet. Il se plaignit que les nobles protestants, loin de lui en savoir gré, n'eussent que de mauvais procédés à son égard; mais tout fut inutile; en février 1610, il se vit forcé de céder, car, d'une part, l'Union avait pris parti pour ses adversaires, et de l'autre, l'Empereur, pour reprendre à son frère les pays séparés, était entré en négociation avec les révoltés et leur avait fait faire les otl'res les plus séduisantes ^. Les États obtinrent donc tout ce qu'ils voulurent, ce qui ne les empêcha point de rester en bons termes avec l'Union, et d'assurer l'Électeur palatin « qu'ils feraient tout ce qui était en leur pouvoir pour procurer la gloire

1 Ritter, t. II, pp. 402-403.

2 GiNOELY, t. II, p. 4, note 2.

3 Voy. Blicke in die Zustände Venedigs, pp. 39G-306. Le 12 mai 1609, Asseiincau, l'ua des conjurés, écrivait de Venise à Duplessis-Mornay : « Tout iraencores mieuix eu Aliemai^ue, si ceuix de la Cariulliie et Carniole contraitjncnt aussi, comme le bruict est, leur arciiiduc à leur octroyer la libertédccouscience, et soieut fomentés des Hongrois par la demande de certaines {)laces qu'ils prétendent du dict archiduc, comme usurpées de leur ancien domaine; car ce nous serait ouvrir ung passage de secours bien voisin. 11 ne tiendra qu'au roy d'Angleterre qu'on ne V'enneà quelque généreuse résolution, et s'il sera aussi prodigue de ses navires comme de sa plume, il y a apparence que serons à la veillede (juelque grande merveille. » DUPLESSIS-MOHNAY, t. X, p. 32t3.

* GiNDELY. t. H, p. yt), note 1.

^ Pour plus de détails, voy. Stültz, pp, 193. 206.

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