CHAPITRE III
FAITS d'armes et NOUVEAUX PLANS DE l'uNION. 1610.
Le poignard de Ravaillac avait délivré la Maison de Habsbourg de soQ plus dangereux ennemi, et la « grande guerre » qui devait anéantir h jamais la puissance de cette Maison et établir en Europe la prépondérance française était reléguée dans un lointain avenir. Mais la a petite guerre » continua, terrible et cruelle, désolant, partout où elle était portée, les populations opprimées.
Frédéric IV écrivait à l'Électeur de Brandebourg, le 19 mai 1610: « A notre avis, il ne faut pas interrompre le propos commencée » Jacques I'^'' se déclarait prêt à remplir l'engagement contracté envers les princes allemands ^^. La reine régente, Marie de Médicis, promettait aussi, le 24 juin, là un ambassadeur des confédérés, de continuer la politique d'Henri iV, et d'envoyer promptemcnt les troupes promises 3; enfin les États-Généraux se montraient disposés, le !20 juillet, à conclure un traité avec l'Union *.
Le 5 mai, Frédéric avait demandé aux évoques de Spire et de Worms de lui avancer des sommes considérables, indispensables, assurait-il, pour préparer la guerre qu'il était obligé d'entreprendre. Grâce à de légers sacrifices, avait-il eu l'audace d'ajouter, les territoires ecclésiastiques seraient bientoten parfaite sécurité et n'auraient plus à craindre aucune agression. En vain les évêques objectèrentils qu'ils ne se connaissaient point d'ennemis, ((ue leurs sujets, à la suite de mauvaises récoltes, du passage des troupes et de toutes les charges qu'on avait fait peser sur eux, étaient réduits à la plus extrême détresse et qu'il serait criminel de les pressurer davantage, Frédéric ne voulut rien entendre. Vers la fin de mai, il rançonna plusieurs bailliages des deux évêchés. En même temps, l'armée du margrave d'Ansbacli vint occuper deux autres
* Ritter, t. III, p. 256, note 1.
^ « He was determîned to fulfil his engagements to ihe german princes ». Gar- DINER, t. II, p. 99.
'■> Ritter, t. III, p. 378.
* Ritter, i. III, p. 370.
648 « PROTRCTION )) DU JL'LIRRS. IGIO.
bailliages de IV-vêché-électoral de Mayence, et s'empara des vivres, voitures et chevaux des bourgeois et des paysans. Vers le milieu de juin, de nouvelles et amères plaintes s'élevrrent dans les trois évèchés sur la façon inique et barbare dont le pauvre peuple était traité par les soldats palatins et hessois. « Pour la troisième fois, nous subissons une occupation, »écrivait l'évèque de Spire, le 21 juin, à l'Électeur palatin; « nos sujets n'en peuvent plus, ils sont complètement épuisrs *. » Les territoires de Bamberg et de Wurzbourg furent envahis à leur tour par les margraves d'Ansbach et de Rade ; là aussi, pendant plusieurs semaines consécutives, le pays fut saccagé -. Déjà on voyait s'accomplir la prédiction d'un délégué protestant pendant la Diète de 1G03 : « Aussitôt que nous aurons saisi nos armes, nous tonsurerons si bien les prêtres qu'ils se souviendront toujours de nous ^. » Les pauvres sujets sans défense devaient s'en souvenir aussi.
En même temps, dans le Juliers, « les ennemis de l'Antéchrist et de la tyrannie romaine » exerçaient de si affreux ravages « que le récit de leurs forfaits eût attendri des pierres ». « Pour le dire en peu de mots, » écrivait de Clêves, le 27 mai, le docteur Hopmann « tout ce pays est tellement saccagé et dévoré, brûlé et dévasté, que la plupart des villages et des localités sont changés en désert ''. » Déjà, le 21 mars, le comte palatin Wolfgang mandait h. Christian d'Anhalt : « Tout le Juliers est pour ainsi dire dévoré. Les paysans qui étaient encore en état de nourrir quelques chevaux se sont sauvés ; tout ici est dans un tel désarroi qu'on ne sait plus où l'on en est ^. » Au mois d'août, l'ambassadeur de Hesse, Jean Zobel, écrivait de Düsseldorf au landgrave Maurice : « Les sujets ont été sucés jusqu'à la moelle des os, et tellement pressurés et ruinés qu'ils abandonnent tout ce qui leur reste, et se sauvent. » « Le sang et la détresse du peuple torturé crient vengeance au ciel *^. » A Glèves, on apprit que Christian d'Anhalt avait dit : « Aussitôt que nous tiendrons le Juliers, nous donnerons aux papistes une si bonne leçon qu'ils s'en souviendront à tout jamais. Les États Généraux et l'Angleterre seront avec nous '. »
En Alsace, les Unis avaient déjà donné cette « bonne leçon ». L'archiduc Leopold, administrateur de l'évêché de Strasbourg,
» Ritter, t. III, pp. 238-259, 290-29:2. s RiTTEK, t. III, pp. 309, 310, Dote 1. ' Schreiber, Maximilian, p. 128.
♦ Voy. plus haut, p. 62S, note 4.
^ RlTTER, t. III, p. 152.
• Ritter, t. III, pp. 394-293, 407.
' Aufzeichnungen Alex, Hopmann's. Voy. plus haut p. 628, note 4.
ATTENTATS DE l'UNION. 1610. 649
avait placé un corps d'observation du côté de la France. Pour le mettre en déroute, les margraves d'Ansbach et de Bade envahirent l'ovêclié, pillant, rançonnant villages et bourgs sur leur passage. L'Électeur palatin lui-même était épouvanté de leur violence. « De pareils actes, » écrivait-il le 4 août aux margraves, « feront exécrer l'Union et donneront aux villes, déjà mécontentes de l'expédition d'Alsace, un juste motil'de se retirer de nous. Outre les villes, d'autres membres d'Empire confédérés, qui, à coup sûr, n'approuveront pas ce qui se passe, en prendront occasion de retirer leur main et leurs secours 1. » Les conseillers de guerre de Strasbourg et de Nuremberg suppliaient l'Électeur de veiller à ce que la discipline militaire fût mieux observée, « afin que Ftinion ne fijt pas exécrée de ses amis comme de ses ennemis, ainsi que malheureusement on le pouvait craindre, et de peur qu'elle ne s'attirât le mépris général -. »
Lorsque le duc de Wurtemberg, vers le milieu de juin, demanda des secours aux Etats du duché pour subvenir aux dépenses de l'Union, ceux-ci répondirent qu'on leur avait fait accroire que l'Union avait pour unique but la défense et la protection de la patrie, mais qu'ils voyaient bien qu'on en avait un tout autre; on avait inutilement dépensé tout l'argent amassé pour favoriser les troubles du Juliers et de Strasbourg et tout avait été gaspillé. Par cette manière d'agir on avait exaspéré plus que jamais les catholiques qui avaient abandonné l'Alsace pour venir se réfugier dans le duché; le duc avait été des premiers à vouloir et à organiser l'Union, et maintenant, si son honneur lui était cher, on lui conseillait de s'en séparer '^
Le 9 août, trois princes luthériens, l'Électeur de Saxe, le duc de Wurtemberg et le margrave de Hesse-Darmstadt, crurent devoir adresser de sérieuses représentations à Frédéric et à ses alliés. « L'Union,» dirent-ils, « repousse avec indignation lereproche qu'on lui fait de se révolter contre l'Empereur, d'attenter à la paix civile et à la paix religieuse; mais il estcependantévident que l'appel aux souverains étrangers, l'organisation militaire actuelle, l'envahissement des évéchés catholiques ne sont autre chose que des actes de rébellion. Ce qui le prouve bien, c'est l'occupation de l'évêché de Strasbourg, et les menaces faites à d'autres membres d'Empire, même à des membres luthériens; si les confédérés persistent dans cette voie, s'ils continuent à surprendre, à attaquer tantôt un territoire, tantôt un autre, les membres d'Empire restés tidèles à l'Empereur, catho-
1 Ritter, t. III, pp. 365-366.
* Ritter, t. III, p. 439, note 2.
3 Sattler, t. VI, p. 51.
650 ATTENTATS DE L'UMON. iGlO.
liques ou évangéliques, se verront forcés de songer aux moyens de se mettre à couvert d'une violence si injuste '. »
Mais les Unis « ne se laissèrent entamer d'aucun côté. » Ils n'attachèrent aucune importance à une lettre circulaire de l'Empereur, signalant leurs attentats, et demandant l'abolition de la ligue. Ils affectèrent même de s'en montrer offensés, et se plaignirent d'être attaqués dans leur honneur. Ils étaient, dirent-ils, en état de légitime défense, et ne se proposaient qu'une chose : la protection de l'Empire et le maintien de la paix de religion -.
En février 1610, l'Empereur avait publié un édit déclarant que la Maison d'Autriche n'élevait aucune prétention sur la succession du Juliers -K Le 7 juillet, il donnait solennellement ce pays en fief à la Maison de Saxe^. Dans un acte dressé à cet effet, la Saxe avait reconnu que cette investiture ne lésait en rien les droits que la constitution reconnaissait à l'Empereur et à l'Empire, les droits des autres princes, en particulier des prétendants, enfin les droits et les privilèges du pays de Juliers dans les aftaires civiles et ecclésiastiques. Dans le cas où l'inféodation serait attaquée, l'Électeur de Saxe devait en appeler à l'Empereur comme au suprême arbitre du droil ^. L'archiduc Leopold avait quitté Juliers dès le mois de septembre après avoir reconnu les droits de la Saxe.
« Mais tout ce que fait l'Empereur. » remarquait Alexandre Hopmann, « est, pour ceux qui ont en main les armes et la puissance, un sujet de mépris et de risée ; ils ne font (ju'en plaisanter, et, forts de leurs alliances étrangères, ils répètent : Nous sommes les maîtres ^'. » Le 28 juillet, le duc Maurice d'Orange parut aux environs de Juliers. Christian d'Anhaltalla au devant de lui; son armée, en comptant les deux régiments français et hollandais et les troupes anglaises, s'élevait à 136 compagnies de fantassins et à 38 compagnies de cavaliers. Le 18 août, Christian et Maurice accueillaient le maréchal de France La Châtre à la tête de 5,000 fantassins français et suisses, et de 900 cavaliers. Un jour que le maréchal avait réuni à sa table les principaux chefs militaires, on servit du poisson, et Maurice dit assez haut, en français : a Les Catholiques ont vraiment une religion absurde! ils s'imaginent gagner le ciel en mangeant du
» Ritter, t. III. pp. 397-399, **Voy. KIopp, t. I, pj). 96 et suiv.
2 Ritter, t. III, pp. 309-310. 373-375.
3 Ritter, Sachsen und der Jüticher Erbfolgestreit, p. 50. * GlNDELY, t. II, p. 118.
^ Ritter, Sachsen, pp. 53-54.
" Voy. plus haut, p. 628, note 4.