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CHAPITRE V

NOm'EAUX TROUBLES DANS LES PAYS HÉRÉDITAIRES. — ASSEMBLÉE ÉLECTORALE DE NUREMBERG. 1611. — DERNIERS PLANS DE RODOLPHE H. — SA MORT. 1612.

Le roi d'Espagne et le Pape travaillaient «ans relâche à la réconciliation de l'Empereur et de son frrre, dans l'espoir d'empêcher que la Maison de Habsbourg ne perdît la couronne impériale en même temps que ses pays hér(''ditaires. Les princes catholiques et quelques princes luthériens joignaient leurs efforts aux leurs, et surtout, parmi ces derniers, l'Électeur Christian de Saxe et le duc Henri-Jules de Brunswick. Au commencement de mai 1610, ces princes se réunirent à Prague pour fixer les conditions d'un accommodement entre les deux frères; malheureusement, à la même date, Christian d'Anhalt la cheville ouvrière de l'Union, se donnait toutes les peines imaginables pour rendre plus profonde et plus irrémédiable l'inimitié de Rodolphe et de Mathias; il n'oubliait rien pour envenimer leur ressentiment, satisfait de voir l'anarchie se prolonger en Autriche, et souhaitant, si la chose était possible, d'y voir éclater la guerre civile. 11 persuadait donc à l'Empereur qu'on en voulait à sa vie, qu'il périrait par le poignard, comme Jules César ou Henri IV; que son existence semblait trop longue à quelques-uns, et surtout à Mathias ; que le Pape et l'Espagne étaient d'intelligence avec ce dernier pour le renverser ; que ses conseillers agissaient comme s'ils eussent juré la ruine de la Maison d'Autriche; qu'au contraire tout ce que lui, Christian, entreprenait : son intervention dans l'affaire du Juliers, l'Union, la demande de secours en France, tout cela n'avait qu'un unique objectif : son attachement pour Rodolphe, qui n'avait quelque chose à espérer que du côté des Protestants 1. Épouvanté par les méfiances qu'il lui mettait dans l'esprit, Rodolphe était en proie à la continuelle terreur d'être assassiné,

' Chlumecky, t. I, pp. 337 et suiv.,pp. 706-707.

OGG TRAITÉ CONCLU ENTRE RODOLPHE ET MATHUS. INVASION DE l'aüTRICHE. 1610.

« Souvent, au milieu de la nuit, il saute à bas de son lit, » ('•crivait de Prague, en juin 1610, l'ambassadeur de Bavière Donnersberg ; « il ordonne au gentilliomme quia la garde des clefs de faire des perquisitions dans toutes les salles de la résidence. » « Le soir, avec ses camériers, il erre de tous côtés avec angoisse; quelquefois, il appuyé la pointe de son épée sur le cœur du premier gentilhomme de la chambre, qu'il soupçonne de vouloir l'empoisonner *. » Au mois de juin, l'Empereur avait décrété la dissolution de l'Union et menacé du ban les soldats qui resteraient au service des princes Unis 2, et le 7 septembre Rosemberg pouvait écrire à l'Électenr palatin que Rodolphe lui avait fait dire en secret par le général Gotthard de Staremberg qu'il ne serait pas éloigné d'entrer lui-même dans l'Union '^.

A la môme date, Mathias jouait avec habileté un « double jeu ». Il envoyait des ambassadeurs aux princes unis comme s'il eût désiré êtredes leurs; il cherchait à obtenir l'appui du roi Jacques I^"" d'Angleterre, « qui se faisait gloire de sa haine pour le papisme et pour sa bande diabolique»; et cela ne l'empêchait pas d'assurer les princes catholiques de ses très religieux sentiments, et de leur conseiller une alliance avec l'Espagne et avec le Pape comme le seul moyen de « briser enfin l'orgueil protestant ^ ».

Pour les chefs des deux partis, « les promesses ne coûtaient pas plus cher que les mûres des bois ».

Api-ès « de longues et difficiles négociations », dans lesquelles le duc de Brunswick déploya le zèle le plus intelligent et le plus désintéressé, les princes catholiques, réunis à Prague, parvinrent à faire consentir les deux frères à un traité de réconciliation. L'Empereur le signa le 10 septembre et Mathias le 30. Mathias reconnaissait son frère pour son seigneur et légitime suzerain quant aux pays héréditaires d'Autriche, et promettait de lui faire amende honorable pour le passé. 11 fut convenu qu'avant un mois les armées des deux princes seraient licenciées, mais que dans le cas où ce licenciement ne pourrait s'effectuer aussi rapidement, Mathias et Rodolphe n'entreprendraient rien l'un contre l'autre.

Ce traité, surtout l'article relatif au licenciement des troupes, contrariait extrêmement les projets de l'Empereur, qui avait fait enrôler des soldats dans l'évêché de Passau par l'archiduc Leopold. En réalité, ces troupes ne furent pas licenciées, et même de nouveaux

^WoLF, Mad;imilian, t, II, p. oU9.

» Ritter, t. III, pp. 3Ü9-310.

» RiïTER, t. III, p. 43-2.

* Chlumeckv, t. I, p. 505.

l'aRMÉK de passau E\ AUTRICHE ET EN BOHÈME. 1611. 007

enrôlements s'effectuèrent; une armée marcha contre Mathias, et Rodolphe comptait sur elle pour satisfaire sa soif de vengeance.

Vers la lin de décembre^ le général Ramée, à la tète de 8,000 hommes de pied et de 4,000 cavaliers, pénétra dans la Haute-Autriche. L'ambassadeur d'Espagne avait tout fait pour détourner l'Empereur de cette funeste démarche, qui violait, sans aucun égard pour la foi jurée^ le traité si récemment conclu ; mais Rodolphe ne songeait qu'à la prédiction de ses astrologues : ils lui avaient assuré que l'armée impériale remporterait une éclatante victoire, et ([ue Mathias serait fait prisonnier ^.

« L'invasion del'arméede Passau, » disait l'ambassadeur de France, « deviendra le prologue d'une longue tragédie '•^, » et le duc Maximilien prévoyait qu'elle coûterait à l'Empereur la couronne de Bohême 3.

Déjà l'armée, dont la plus grande partie n'avait pas été soldée, exerçait dans l'évèché de Passau les plus affreux ravages. « C'est vraiment une horde sauvage ! » écrivait Maximilien à Leopold; «il arrive fréquemment que le chef ne connaît plus ses soldats, et que les soldats ne connaissent plus leur chef. L'évôché est dans la plus extrême détresse; les habitants au désespoir abandonnent leurs maisons et leurs champs, et s'enfuient '^ »

L'armée, suivie d'environ deux mille vagabonds et d'un grand nombre de femmes de mauvaise vie, pénétra en Autriche ^. Les soldats étaient « de vrais brigands, de féroces incendiaires ». Le comte de Staremberg avait assuré à Rodolphe que la noblesse autrichienne se lèverait tout entière pour l'acclamer, mais ce fut le contraire qui arriva : le pays s'arma pour repousser les oppresseurs. Ramée, après avoir fait subir au pays une perte de deux millions de florins, se vit contraint de battre en retraite. Les hordes qu'il appelait son armée emportèrent leur butin sur deux cent soixante chariots, et se dirigèrent vers le sud de la Bohême ^.

« Le pauvre peuple doit une fois de plus manger la soupe que l'orgueil et l'ambition de ses maîtres lui ont préparée, » écrivait tristement un contemporain ; u la religion et le clergé catholiques en paieront les frais, car ce sont les papistes, ce sont surtout les Jésuites, comme on l'affirme en trompant impudemment le pauvre homme opprimé et dépouillé, qu'on rend responsables de tout ; eux

' GiNDULY, Rudolph, l. II, pp. 164-483. Cullmkcky, t. ], pp. 720-721,739.

- Chlumecky, t. I, p. 759.

^ GlNDELY, t. H, p. ■184.

* HuRïER, t. VI, p. 356.

5 Ü1NDELY, t. II, pp. 184-186.

« GmoELY, II, p. 184-186.

Cfi8 SOULÈVEMENT POPULAIRE A PRAGUE. LES JÉSUITES. 1611-

seuls sontcause de l'invasion, ils ont juré de ruiner lesaint Évangile en Autriche, et, soutenus par l'Espagne, ils préparent un bain de sang aux confesseurs de la pure doctrine i. »

A Prague, ces calomnies portèrent des fruits sanglants.

Après s'être onnparé de Krumau, de Budweis et de Tabor, Uaméc se replia vers Prague (13 février 1611). A ce moment l'archiduc Leopold, sourd aux représentations du Pape et de l'ambassadeur d'Espagne, quitta l'habit ecclésiastique pour prendre le commandement des troupes. Son dessein était de conquérir le trône de Bohême et de s'assurer ainsi la succession à l'Empire, que les Électeurs de Mayence et de Saxe lui avaient fait espérer. « Je ne me reposerai, » dii-t-il au nonce, « que le jour où ma tète sera ceinte d'une couronne. » En vain le Pape essaya-t-il de le rappeler à ses devoirs ; en vain lui répéta-t-il qu'au prêtre consacré au Seigneur il sied mal de monter sur un théâtre d'ambition et de lutte; toutes ses représentations furent inutiles 2.

Après un combat acharné livré aux troupes des États de Bohême, les « Léopoldiens » envahirent les faubourgs de Prague et cherchèrent à pénétrer dans la vieille cité. Alors se déchaîna une émeute terrible, et vraiment digne des Hussites. Le peuple, exaspéré, armé de piques, de fourches et de massues, se précipita sur les prêtres sans défense, les moines, les religieuses, et en fit un véritable carnage; les églises, les monastères furent pillés. Au couvent des Franciscains, à Notre-Dame des Neiges, quatorze moines et frères lais furent massacrés avec une atroce cruauté; les cadavres de quatre religieux furent jetés nus dans la rue, où ils restèrent trois jours sans sépulture. Au milieu des hurlements féroces de femmes ivres de sang, le supérieur d'un couvent fut mutilé, après qu'on l'eût scalpé et qu'on lui eût rompu les os. Un moine fut haché en morceaux 3. Mais « la vengeance évangélique » recherchait surtout les « Jésuites, traîtres envers la patrie allemande ». Un vil calomniateur, Jean CaîPbilhon, qui se donnait pour un ancien jésuite, avait raconté que dans les cryptes de l'église des Pères plus de mille massues, fléaux, fusils, arquebuses, lances, engins de guerre de toute sorte, étaient cachés, et qu'il les avait vus de ses propres yeux *. Un grand nombre de soldats, avait-il ajouté, étaient cachés dans le couvent;

1 Ein kurtres aninuthliches Gespräch, pp. H-12.

2 GiNDELY, t. II, pp. 195 et suiv.

^ GiNDELY, t. II, pp. 203-206. Chlumecky, 1. 1. p, 731. On répandit des gravures représentant le pillasse du couvent de Notre-Dame des Neiges et l'assassinat des quatorze religieux. Voy. Drugulin, p. 107, n°* 1230 et 1231.

* Cambilhon n'avait jamais été jésuite; voy. Gretseri 0pp., t. XI, p. 793. Sur le

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