CHAPITRE VI
ÉF.ECTION DE l'kMPEREUR MATHIAS, 1012 K — LE « DIRECTEUK » DU NOUVEL EMPEREUR.
Aussitôt après la mort de Rodolphe, Christian d'Anhalt fit dire à Mathias u qu'en vue de son élection il ferait bien de se rapprocher de l'Union, de s'occuper de ses intérêts, et de se déclarer prêt à toutes les concessions; il lui conseillait avant tout d'entretenir de bonnes relations avec lePalatinat qui, de tout temps, s'était hautement déclaré pour lui, et, tout puissant dans l'Union, « pouvait lui rendre de fort bons offices ». La margrave d'Ansbach vint à Prague pour s'entendre avecMathiaS;,et celui-ci le chargea de préparer son élection dans l'Empire. « Quanta moi, >; écrivait le margrave, « je ne doute point que, pour cette fois, on ne s'en tienne encore à la Maison d'Autriche. » « Parmi les princes de cette Maison, le roi d'Espagne, l'archiduc Albert et l'archiduc Ferdinand de Styrie sont ceux que les Catholiques ont le plus d'intérêt à favoriser. Ils ne parviendront jamais à faire nommer Philippe; Ferdinand est trop pauvre, et les Turcs sont ses proches voisins. Venise, il est vrai, est à sa porte, mais elle est mauvaise catholique ; de plus, la Hongrie et l'Autriche sont en grande partie évangéliques. Si les Protestants veulent opposer un prétendant à l'archiduc Albert, rien de mieux pour eux que Mathias, auquel il leur sera d'autant plus avantageux de s'attacher qu'il déplaît extrêmement aux Électeurs catholiques, a « Si Mathias est élu grâce aux Évangéliques, il protégera l'Union par reconnaissance. » « Ses sujets sont en grande partie protestants, et maintenant qu'ils ont obtenu une si grande
*yoy. Koah, Die Politik Kursachxens wätirend des Inlerregnums und der Kaisertuahl 1612. nach archioalischen Quellen dargextetlt. IldUenser Dissertation, 1887. On trouvera (p. 9), tirée des archives de Dresde une lettre confidentielle du landgrave calviniste Maurice de Hesse-Gassel (30 janv. d612), où le prince cherche à faire accepter aux Electeurs l'idée d'un empire protestant. En ce cas, la couronne est offerte à la Saxe. Mais la Saxe refusa.
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liberté il n'est pas probable que le roi se risque à attaquer l'Évangile. A l'aide de séduisantes promesses, il sera facile de gagner les sujets des terres héréditaires. » « On craint avec raison de fortifier la Maison d'Autriche; mais ce qui atténue ce danger, c'est que l'élection de Mathias le brouillera certainement avec larchiduc Albert. Le Pape et le roi d'Espagne ne recommandent Mathias que pour donner le change auxÉvangéliques^ » Le gouverneur de Moravie, Charles de Ziérotin, dont l'Électeur palatin avait réclamé le conseil répondit « que les princes ne pourraient mieux faire que d'élire Mathias, et que d'aucun autre ils n'avaient plus à espérer et moins à craindre. ); « 11 est vrai, )) disait Duplessis-Mornay, « que Mathias n'a pas encore ouvert les yeux à la vraie lumière (c'est-àdire au calvinisme) ; mais il ne s'opposera pas à ce qu'elle se répande ; pendant son règne, les Protestants gagneront du temps, et s'organiseront de manière à diriger la prochaine élection dans leur sens-. »
Pour se rendre les Électeurs ecclésiastiques favorables, Mathias leurfit savoir qu'il ])ratiquaitlidèlcment sa religion, qu'il se comportait en tout en zélé catholique et prenait à cœur tous les intérêts de l'Église romaine ; que dès longtemps il avait conseillé à l'Empereur défunt de reprendre aux Protestants ce que Maximilian leur avait accordé; qu'en Bohême, il avait congédié les prédicants et interdit l'assistance au prêche; que malgré la lettre de Majesté il s'était proposé de défendre les armes à la main la religion catholique, mais que du côté du Pape, du roi d'Espagne et des autres princes catholiques, il n'avait pas été soutenu; que les concessions qu'il avait faites aux Protestants lui avaient été arrachées par la nécessité, et n'obligeraient en rien ses héritiers et successeurs; qu'il était facile de comprendre, aux plaintes et mécontentements des Protestants, qu'il n'avait pas rempli envers eux les promesses données, et que toutes ses sympathies étaient pour les Catholiques '^.
L'Électeur Ferdinand de Cologne ajoutait foi moins que personne à ces belles paroles, et croyait Mathias plus fourbe encore que son père Maxi milieu. « Selon toute vraisemblance, » écrivait-il à Maximilien deBavière avant l'ouverture de la Diète d'élection,« nous sommes à la veille de graves événements. Il faut nous attendre non seulement à la ruine de notre religion, mais à voir éclater de nouveaux troubles dans l'Empire, car le prince d'Anhalt a dit en confidence à l'Électeur de Mayence que le roi de Hongrie avait fait
Ritter, Politik und Geschichte der Union, pp. 157-158. - Chlumecky, t. I, pp. 797-798.
••Hammer, t. II, Urkitndenband, pp. 401-405.
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alliance avec les Prolestants, et que ceux-ci lui avaient promis des secours considérables. Le Pape et le roi d'Espagne se taisent ; ils font semblant de n'être pas au courant de ce qui se passe ou de n'en vouloir rien apprendre. A nous, Electeurs, les Protestants recommandent très chaudement Mathias. Aussi plusieurs d'entre nous sont-ils tellement indécis, si lâches, si sourds à la voix de leur conscience, que, vis-à-vis de Dieu et de la postérité, il leur sera difficile de se justifier. Tout cela ne serait pas arrivé si le Pape et l'Espagne étaient intervenus à temps. )> « Mathias, » écrivait F'erdinand dans une seconde lettre, « perdra infailliblement l'Empire romain *. » Pendant les négociations, l'Électeur craignait un coup de main calviniste : «liest certain, y> écrivait-il à Maximilien,«tque si les Calvinistes le pouvaient, iisferaient une révolution et tenteraient un grand coup contre les Électeurs ecclésiastiques. C'est pourquoi je conjure Votre Grâce de prendre ses précautions afin que si la troupe turbulente fomentait quelque désordre ou osait envahir nos territoires, comme on ne se gêne pas pour le proposer tout haut, elle soit prête à tout événement : il est clair que ceux de l'autre côté méditent un coup perfide, et qu'ils se hâteraient de nous attaquer s'ils croyaient pouvoir le faire sans danger^. »
Au début de la Diète de Francfort, les Électeurs ecclésiastiques s'efforcèrent de diriger les suffrages vers Farchiduc Albert, mais celui-ci, le 27 décembre 1611, s'était entendu avec les autres archiducs pour présenter Mathias comme le vrai représentant de la Maison d'Autriche et comme le candidat de leur choix. Mathias sut gagner FEspagne et le Pape par la solennelle promesse d'une fidélité inébranlable à la foi catholique, et l'ambassadeur d'Espagne, Balthasar Zuniga, fut avec Klesl, à Francfort, l'agent le plus zélé du roi de Bohême. Il finit par obtenir pour lui les suffrages des Électeurs ecclésiastiques à la condition, toutefois, que l'Espagne s'engagerait à prendre la défense de la religion Catholique contre tous ses ennemis, fût-ce même contre le nouvel Empereur •'.
» WoLF, Maœimilinn, t. III, pp. 287-290.
5 WoLF, t. III, p. 297.
3 Voy. Ritter, Po/z7/A rfer ^'/z/on, p. US. Chlumecky, t. I, p. 798. Gindelt. Rudolf, t. II, p. lo7,et Geschichte des böhmischen Aufstandes, t. II, Schmid. Histor. Jahrbuch der Görresgesellschaft, Î885, pp. 194-196. ** Dans leur mémoire sur l'élection, les trois Electeurs ecclésiastiques indiquent au Pape les conditions qu'il doit poser au prétendant; en voici les principes ; avant tout, par ordre du nouvel Empereur, les biens d'Eçlise confisqués parles ennemis du Catholicisme devront être restitués. L'Empereur ne devra prendre, permettre ni autoriser aucune décision qui puisse léser les droits, les statuts, les usages, les biens ou les revenus de l'Eglise. Il devra, le cas échéant, rétracter par un acte authentique les promesses faites soit de son propre mouvement, soit contrairement a sa volonté pouvant nuire à la religion catholique ou aux paroisses. Dans le courant de l'année, il devra
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Le 13 juin 1612, Mathias fut élu à l'unanimité des suffrages'. Son couronnement et celui de son épouse entlieu quelquesjours après'-. Des danses et des tournois suivirent la cérémonie. «Sa Majesté Imp«'«riale,» lit-on dans le compte rendu officiel de la solennité, «a donné la main, pour les dernières danses, à l'épouse de Sa Grâce l'Electeur administrateur du Palatinat. »
Une autre « danse » allait bientôt commencer.
« Si l'on ne regarde les choses qu'à la surface, tout semble s'acheminer vers la paix, » écrivait un gentilhomme de la suite de l'Électeur de Mayence, « mais les amers dissentiments qui ont éclaté entre les Électeurs pendant la Diète, dissentiments qui ne sont nullement apaisés, font présager quelque chose de bien différent 3. »
Mathias avait cinquante-cinq ans lorsqu'il fut couronné Empereur, « C'était un seigneur de mœurs douces et afïables, très sensible aux honneurs de ce monde, aimant l'éclat, l'appareil qui doit entourer le chef temporel de la Chrétienté. Bien que sa cassette fût ordinairement vide, le train de sa cour était toujours magnifique, même lorsque ses dettes s'étaient le plus accumulées. Il n'avait jamais aimé
sans hésitation et sans délai, favoriser l'élection régulière d'un roi romain pour l'assister. S'il était nécessaire d'a\-oir recours aux armes pour se mettre sur la défensive, i'Empereur devra faire servir son autorité à la défense des Catholiques, les soutenir et les assister. Ce que les Electeurs et autres membres d'Empire ont fait jusqu'à présent en leur nom dans l'intérêt du bien public, il ne devra pas le mal interpréter et sous n'importe quel prétexte entamer avec eux une action juridique extraordinaire ; il devra couvrir du manteau de la charité fraternelle les actes de l'archiduc Leopold, et n'y pas chercher un prétexte pour prendre contre sa personne, ses biens ou ses sujets, une résolution hostile; s'il a déjà agi dans ce sens il devra changer de conduite et remettre les choses dans le statu quo antea; il devra, sans se lasser, favoriser tout ce qui peut contribuer à la gloire de Dieu, à l'exaltation de l'Eglise, à la paix et au repos public, four conclure, les Electeurs recommandent au Pape d'exiger le maintien du nonce de Cologne dans l'attaire du couronnement comme pour toutes les autres. Schmid, a. a. b, p. 19lj. Sur la part qu'eut le Pape dans l'élection, voy. encore Lümmer, Melet. Romnnor. mantissa, p. 310.
*« Khevenhiller prétend », écrit Senkenberg (t. XXIII, p. 512), « que iMathias, s'agenouillant devant l'autel, supplia l'archevêque de Maj'ence de couronner avec lui son épouse ; je ne puis croire à celte prosternation. » La relation complète du couronnement qu'on trouvera dans les frankfurter Wuhltagacten (t. XIV p. 43), confirme le dire de Khevenhilter.
-* Frankfurter Waliltagacten, t. XIV, p. 47.
^ Voy. WoLF, t. m, pp. :299-308. Ritter. Politihc, pp. 118-12S.
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s'rieusement le travail iiilcllccluel; il se souciait pou ou point des artaires do l'état; il dépendait entièrement de ses conseillers, à la bonne étoile desquels il se liait entièrement. L'évêque Klesl, qu'il avait nommé pi-ésident du conseil en récompense de ses services, lui dit un jour avec la plus entière franchise : « Votre Majesté ferait bien de se mettre aux afîaires ; elle ne doit pas se laisser rebuter par les premières difficultés, car là où le travail personnel du niaîlrc fait défaut, les serviteurs sont néglii^cnts, et le pays comme les sujets en soufî'rent.Quand le chef de l'état n'accoi'de aucune attention à l'administration de la justice, à l'organisation militaire, qu'il n'assiste pas au conseil, qu'il ne s'occupe ])oint des relations extérieures, qu'il ne lient pas régulièrement conseil, son apathie ne peut manquer d'amener une catastrophe, car un pareil état de choses ne peut durer. Je suis peiné de voir que Votre Majesté, malgré tout ce que je peux lui dire, ne veuille rien changer à ses habitudes. )> a Votre Majesté, » disait-il un autre jour, « refuse de s'occuper elle-même de ses intérêts. Elle laisse les choses aller comme elles peuvent, pourvu que son repos ne soit pas troublé. Le conseil <]u'on lui donne, elle le suit : dès que la majorité a décidé une chose, elle y donne son assentiment, pourvu que nul souci ne l'atteigne et sans se préoccuper de ce qui en adviendra. Quand on refuse le travail, il faut se i)réparer à avoir un jour un compte sévère à rendre à Dieu^.» Klesl, bien difiércnl de son maître, était d'une santé robuste et à toute épreuve ; il était accoutumé à une vie simple, sobre et frugale; ses mœurs étaient irréprochables; il travaillait « comme une bête de somme », et bien que condamné pendant de longues années à constater l'inutilité de ses etrorts, il se remettait toujours à sa tâche avec une nouvelle ardeur. Pendant tout le règne de Mathias, non seulement il fut président du Conseil privé, mais c'était lui qui initiait aux affaires les nouveaux venus. On l'appelait le « directeur » de l'Empereur. Son influence sur ce faible prince était d'autant plus grande que son immense fortune lui permettait d'avancer des sommes considérables au souverain toujours besoigneux. Bien qu'il se plût à répéter cju'il n'était qu'un humble et iidèle serviteur, il ne se gênait point pour dire que Mathias lui devait tout, et qu'il l'avait aidé à acquérir toutes ses couronnes -. c Les archiducs Ferdinand et Maximilien lui reprochèrent d'avoir dit un jour en pleine table, en présence d'Electeurs et de princes : «. Nous sommes bien près de
» Voy. HA.MMER, t. III, Urkandenband, t. LIV, pp. 410-41!. * Chmel, Handscliriften, t. I, j)p. 282-284. Hammer, t. IV, Urkundenbund, it\i. 402, 404.