DÉCRET DE RÉFORME DU COMTE TALATIN WOLGANG-GUILLAUME
De Bàle, on répandait les bruits les plus alarmants : le comte palatin s'était fait catholique parce que les Jésuites lui avaient promis des mines d'or. Non seulement il serait bientôt en possession de la succession de Juliers, mais il régnerait sur la Bavière, et serait même Empereur. Le comte avait écrit au Papo pour se donner entièrement à lui. Il avait juré d'extirper le Luthéranisme, d'être le Saül de l'Église romaine, d'abolir la paix de religion, de détruire les ports protestants, et de rétablir les évêchés, les collégiales, les couvents dans leur ancien état. Le Pape avait promis de mettre tout ce qu'il possédait au service des princes catholiques; il avait assuré au comte que, grâce à son appui, il serait rapidement élevé aux plus hauts honneurs, à la plus étonnante fortune : (c Nous espérons, avec le secours de la grâce divine, que notre influence et notre pouvoir seront promplement restaurés, et nous avons la confiance de voir bientôt ruinée et anéantie la secte lulhé rienne *. » D'autres renseignements, tout aussi dignes do foi, annonçaient que les Jésuites avaient commandé un nombre considérable d'armes, d'engins empoisonnés; que le comte palatin comptait s'en servir contre les hérétiques, et qu'il se proposait de surprendre prochainement ses ennemis; au« consistoire de Rome », on avait juré l'extermination des Évangéliques. Ce qui s'était passé à Aix-la-Chapelle se renouvellerait ailleurs : les villes protestantes seraient rasées, il n'en resterait pas pierre sur pierre. Le sort de Mülheim deviendrait celui de toutes les cités protestantes, et le sang coulerait à flots^.
Que s'était-il passé à Aix-la-Chapelle?
Depuis la Diète d'Augsbourg de 1582, Rodolphe avait publié de nombreux édits relatifs à la vieille cité catholique^. Il avait ordonné le rétablissement de l'ancien ordre de choses, et l'expulsion des membres protestants qui s'étaient glissés dans le conseil. Irrité de voir que ses ordres n'étaient que « poussière au vent » , il avait prononcé le ban d'Empire contre la ville rebelle '% et les Protestants avaient été obligés de se soumettre. L'exercice public de
1 News Zeltatiff oder beioeqUcke Ursachen und stattliche Bedencken, durch welche Herlzoij Wolff/jan;/ Wilhem von Newburg bewejt worden, cii dein römisch calholischen Glauben zu tretten (Bàle, 1615) f. A. Ib. La lettre supposée du comte palatin (16 juin 1614) y est reproduite mot pour mot, f. A — 2, a-3. Voy. la réponse du Pape datée du 4 juillet f. a 3 a 4.
- Wahrhafftige newe erschruckliche Zeitunj über die Gifftpraktiken su Half des Pfalzrjrafen Wulß/anr/ Wilhelm und die im Werck befindliche Austilcfunçf aller Euangelischen. (1615) f. a 3 B. 2.
* Voy. plus haut, pp. 17 et suiv.
♦ Keller, Gegenreformation, t. II, p. \^k.
Tlfi SITUATION RF.UfilEUSE A AIX F.T l'eXÉCUTION DE 1614.
lour culte, l'admissibilité aux charges et emplois civils leur avaient été refusés *. Ce ne fut que loisqu'éclata la querelle pour la succession du Juliers-CIèves, et surtout après la conquête de Juliers, qu'ils reprirent courage, sentant bien que dans leur voisinage ils avaient, pour ainsi dire sous la main, des coreligionnaires puissants, tout disposés à les aider au « rétablissement de l'Évangile ». A dater de ce moment, ils commencèrent à se rendre en armes dans les campagnes avoisinantes pour y entendre prêcher leurs prédicants. Le conseil, craignant quelqu'orage, interdit à plusieurs reprises « ces fugues religieuses »; mais voyant qu'on n'avait aucun égard à ses ordres, il condamna cinq délinquants à une amende pour les pauvres de quelques muids de seigle. Ils refusèrent d'obéir, et le conseil les fit jeter en prison. Aussitôt, des rassemblements se formèrent; une troupe de gens armés courut à l'hôtel de ville et délivra les prisonniers. Les insurgés firent appel à la populace, s'emparèrent des portes de la ville, et, le 6 juillet, pénétrèrent dans l'église et dans le collège des jésuites, brisèrent les autels, les statues, revêtirent des ornements sacerdotaux et se livrèrent à une parodie sacrilège de la messe. Les saintes hosties furent foulées aux pieds, l'église saccagée, les livres de la bibliothèque mis en pièces. Huit jésuites furent conduits à l'hôtel de ville après avoir subi d'odieux traitements; l'un d'eux fut très grièvement blessé : « Voici l'Empereur qui passe! » vociféraient les insurgés, « voici l'archiduc Leopold, l'Antéchrist, le héraut de Sa Majesté! » Forts de l'appui que leur avaient promis les princes possédants, ils s'emparèrent de l'hôtel de ville et de la maison des douanes, et traînèrent la grosse artillerie sur la place du marché; puis ils déposèrent le conseil catholique et élirent à sa place un conseil luthérien. Six cents soldats, envoyés par l'Électeur de Brandebourg et par le Palatinat- Neubourg, entrèrent dans la ville. Du côté protestant par des délégués de Juliers, du côté catholique par des délégués de Cologne et des chargés de pouvoirs flamands, des négociations de paix furent vainement essayées. Aux États de Rothenbourg, l'Union avait déclaré qu'elle prenait les rebelles sous sa protection ; mais le l^"" octobre l'Empereur ordonna aux confédérés, sous peine d'encourir le ban d'Empire, de cesser de protéger des rebelles et de remettre la ville en son premier état « politiquement et religieusement ». L'Électeur de Cologne et l'archiduc Albert étaient chargés de faire exécuter l'édit. Mais les Protestants n'y eurent
* Voy. Haagen, Gesch. Aachens, pp. 183 et suiv.
l'exécution de 1614. 717
aucun égard; un notaire impérial, ayant voulu le faire affichera Aix, l'ut grièvement blessé i.
Après la mort de Rodolphe, les rebelles s'étaient tournés vers le comte palatin Jean de Deux-Ponts, implorant l'appui du « vicaire provisoire de l'Empire » ; celui-ci, par ses chargés de pouvoir, avait lait connaître sa réponse en mai 1612 : Il autorisait Catholiques et Protestants à pratiquer publiquemcntleurreligion et leur donnaient également accès aux charges civiles qui allaient de nouveau être distribuées. Sans s'inquiéter de celte déclaration, les Protestants élirent deux bourgmestres, l'un calviniste et l'autre luthérien, soixante-dix conseillers calvinistes et quarante conseillers luthériens. Les Catholiques, dans leur extrême détresse, en appelèrent à l'Empereur Mathias, qui promit d'examiner à fond la question de droit, et, sans retard, envoya sesplénipotcntiairesà Aix. Ceux-ci ordonnèrent aux conseillers protestants, sous peines d'encourir de sévères châtiments, « de ne plus offenser à l'avenir les catholiques de fait ou de parole; de ne pas les charger de taxes exorbitantes, de ne les opprimer d'aucune manière dans leur vie privée, leur industrie ou leurs travaux professionnels ».En mai 1613, l'Empereur ordonnade nouveau à la municipalité, sous peincd'encourir un châtiment « certain et prompt », « de ne donner lieu désormais à aucune plainte, de renoncer à tout procédé vexatoire, atout acte séditieux, et cela sans rémission ni délai, de fait et en vérité. » Toutes ces mesures étant demeurées infructueuses, Mathias, le 13 février 1603, confirma la sentence portée par Rodolphe en 1611; encore en retarda-t-il l'exécution sur les instances du margrave Joachim-Ernest, espérant toujours, comme Klesl l'écrivait, que la ville rentrerait dans son devoir. Mais elle persista dans sa résistance. Le conseil appela l'Électeur de Brandebourg à son aide ; au mois de juillet, une petite armée, commandée par Putlitz, vint fortifier la garnison de la ville. Les portes furent occupées, en partie fortifiées. Dès lors il ne restait plus à l'Empereur qu'à décréter l'exécution contre la ville : il en chargea l'Électeur de Cologne et l'archiduc Albert. L'édit impérial fut affiché à Aix. Ce édit ordonnait le rétablissement des lois en vigueur avant l'émeute de 1611. Le général espagnol Spinola avait mis sur pied, sur l'ordre d'Albert, une armée de 16,000 hommes. Tandis qu'il s'avançait vers Aix, des chargés de pouvoir des deux
' Dans la sentence prononcée contre Martin Schmefz et André Schwarz (3 déc. 1616) on lit: « Ils ont promené d'un endroit à un autre et menacé de leurs mousquets l'afficheur de l'édit impérial, déjà presque mortellement blessé par d'autres séditieux ; ils 1' ont forcé de déchirer l'édit, insultant ainsi {gravement à l'autorité impériale. »Nopp, p. 250.
718 l'EXKCUTION d'aIX JUGKE PAR LES PROTESTANTS. IGl'i-
princes tentrrent une dernière fois les voies de la douceur : l'obstination des protestants ne put être réduite; les messagers de paix furent insultés et maltraités en pleine rue. Us comprirent linutilité de leurs efforts, et se décidèrent à agir. Mais à peine l'armée espagnole fut-elle sous les murs d'Aix que les rebelles perdirent courage. Ils envoyèrent une ambassade à Spinola, le suppliant d'épargner la cité et promettant une entière soumission. Le nonce intercéda pour les coupables. Le 26 août, Aix ouvrait ses portes. On permit aux troupes du Brandebourg de sortir de la ville étendards déployés. Le conseil catholique fut réélu, et le 10 septembre l'ordre suivant fut placardé : « D'ici à trois jours, les prédicants auront quitté la ville ; d'ici à six semaines tous les Anabaptistes et tous ceux qui n'ont point ici droit de bourgeoisie les auront suivis. Les écoles et les instituteurs catholiques auront seuls le droit d'enseigner; les livres hérétiques ne seront plus autorisés; les jours d'abstinence, il ne sera plus permis aux hôteliers de servir de la viande. Dans les processions publiques, on rendra au Très Saint- Sacrement et aux saintes reliques les hommages qui leur sont dûs » 1.
Tel avait été, à Aix, «le barbare traitement infligé à l'Évangile » ; et pourtant, au rapport de la « nouvelle et très véridique gazette de 1615 », la ville « n'avait voulu que la paix et la concorde chrétiennes, et n'avait jamais offensé personne, d'aucune manière ^ ».
« Le châtiment infligé à l'antique cité impériale fait assez comprendre, )) assurait un écrit calviniste plusieurs fois réimprimé, « qu'on est résolu à éteindre en tout lieu la lumière de l'Évangile. Aussi tout pieux chrétien, après avoir interrogé sa conscience, doitil se résoudre, d'un cœur intrépide, d'un courage à toute épreuve, à exposer tout ce qu'il possède, son corps, ses biens, son repos, sa vie, pour la défense de la patrie bien-aimée, pour le salut de son âme et le salut éternel de sa femme et de ses enfants. C'est un devoir sacré que de chasser les tyrans sanguinaires qui nous oppriment; oui. pour le bien public et pour la liberté, il faut généreusement
* Pour plus de détails, voy. Nopp, pp. 217-247. Meyer, Aachen'sche Gesch., pp. 518-588. Voy. la lellre de Klesl, dans Hammer, t. III {Urkundenband), pp. 138- 139. Voy. Haagex, pp. 207-231.
* Wahrhafftige newe Zeitung [vor . plus haut, p. 713, note 2) B3. Mathias, dans la déclaration du ban, s'était réservé de punir les fauteurs de troubles. En 1616, des sous-déléiçués impériaux vinrent faire une enquGte. Deux des principaux agitateurs furent exécutés. D'autres, au nombre de cent, qui avaient pris part à l'assaut de l'hôtel de ville, aux mauvais traitements infligés aa notaire impérial, à la prise de possession par la violence des clefs de la villeet de la maison des douanes, furent exilés. Beaucoup ne furent condamnés qu'à payer une amende. Mater, pp. 583 et suiv. Haagen, pp. 241 et suiv.