LES PREDICANTS SUR LE PILLAGE DES ÉGLISES
La destruction des images et des statues^ ordonnée dans le duché de Brunswick par xVuguste de Saxe et Philippe de Hesse (1542), peut être mise en parallèle, comme fureur sauvage et haine du passé catholique, avec les pires excès des gueux dans les Pays-Bas (1566) '. En l'espace de quelques jours, dans plus de quatre cents églises, d'innombraliles autels, tabernacles, tableaux, statues, bas-reliefs, furent profanés et détruits; les tombeaux mêmes ne furent pas épargnés-, et des prédicants luthériens considérés allèrent jusqu'à témoigner la joie que leur causaient ces événements. « Quelques chrétiens, entendant dire ou voyant de leurs yeux que tant d'églises et de couvents sont pillés et incendiés, surtout en France et en Brabant, s'en affligent, » disait en chaire le surintendant Nigrinus en 1570. « Ils prétendent que tout cela est l'œuvre de la perversité humaine, et ils accusent de ces prétendus malheurs, non seulement ceux qui ont mené la campagne, mais l'Evangile même, d « Ceux qui sont si tendres à ce sujet font certainement partie de la ligue de nos ennemis. Pour nous, n'oublions pas que c'est ici la justice et le châtiment du Seigneur. Il menaçait depuis longtemps les maisons de prostitution spirituelle et les temples des idoles, annonçant qu'ils seraient bientôt réduits en cendres. Maintenant, il faut que sa volonté s'accomplisse; sachez que, s'il ne se rencontrait personne pour exécuter sa sentence, le Seigneur irrité lancerait son tonnerre pour anéantir les idoles. » « Son arc est bandé, son épée s'apprête, joyeuse, à frapper tout ce qui s'oppose à lui; le Seigneur est un feu dévorant; il détruira les abbayes, les évèchés, les uns après les autres. » « Surtout ne nous apitoyons pas sur ces ruines, mais louons plutôt Dieu, le juste Juge; réjouissons-nous, et soyons remplis d'allégresse, en ce temps de grâce où le saint Évangile est ajinoncé '. » Un autre prédicant exprimait le désir de voir, en un même jour, toutes les images détruites, et rappelait que Luther avait fréquem-
les plaça sur les statues décapitées. A l'heure des vêpres, environ quarante jeunes gens, ayant cliacun leur tablier plein de pierres, s'amusèrent à les lancer aux têtes de mort, jusqu'à ce qu'elles vinssent rouler aux pieds des statues des apôtres. Telle fut leur manière de chanter le Te Deum laudamus. Comme personne n'élevait la voix pour accuser Bruns, le conseil prit l'initiative, et le condamna à payer vingt florins d'amende. Mais ensuite Bruns passa devant un autre juge, car le chapitre de Sainte-Croix se contenta de charger les apôtres insultés de punir le coupable, et remit la cause à Dieu, le juste Juge, qui rend à chacun selon ses œuvres. »
' T. III, p. 543 et suiv.
* Voy. notre 4« volume, p. 273 et suiv. Pour plus de détails, voy. R.ithgeber, Annalen, p. 196-199.
2 Nigrinus, Apocalijpsis, p. 631, 643, 649. A en croire le titre du recueil de ces sermons, ils étaient destinés « à consoler et à sanctifier les bons chrétiens ». Dans la préface, datée du 2o janvier 1572, il est dit « qu'ils ont été prononcés deux ans auparavant ».
14 LUTHER SUR L'ART CHRÉTIEN ï
ment enseigné « qu'il vaudrait mieux, et que ce serait un moindre péché de raser les églises et les couvents du monde entier, ou d"y mettre le feu, que dexposer une seule âme à la corruption et à la séduction de Terreur papiste « . Si l'on refusait de recevoir sa doctrine, « l'homme de Dieu » avait exprimé le désir qu'elle devînt un jour la cause de la destruction future de toutes les églises et de tous les couvents papistes '.
Cependant Luther, à diverses reprises, avait pris la défense de l'art chrétien. « Je ne crois pas, » avait-il écrit dans la préface d'un petit livre de cantiques spirituels publié en 1524, « que tous les arts soient condamnés par l'Évangile, comme quelques esprits outrés et superstitieux le prétendent. Pour moi, je voudrais les voir, mais surtout la musique, au service de Celui qui les a donnés et créés*.» L'année suivante, il exprimait le vœu, conforme à l'ancienne foi, « que des peintures édifiantes ornassent les murs des églises, afin d'aider la mémoire et l'intelligence des fidèles. » «Il vaudrait beaucoup mieux, » disait-il encore, « représenter sur les murs de nos maisons la création du monde, Noé construisant l'arche, ou tout autre fait biblique, que d"}^ exposer des scènes frivoles et indécentes. Plût à Dieu que les seigneurs et les riches fissent peindre toute la Bible à l'intérieur et à l'extérieur de leurs maisons pour l'édification des âmes! Ce serait là une œuvre vraiment chrétienne !» « Si ce n'est pas un péché, mais un bien, que je porte limage du Christ dans mon cœur, pourquoi ne la placerais-je pas sous mes yeux ^ ? »
' Sermon pour le jour de la Pentecôte, de V. ReinhoU (1360), f. A'. On trouvera les passages cités ci-dessus et d'autres analogues dans les œuvres complètes de Luther, t. VII, p. 121, 131, 222, 223, 230. Le professeur protestant Zanchi écrivait : « un certain nombre d'hommes éclairés et pieux sont d'avis qu'il faut détruire de fond en comble toutes les églises où le culte des idoles a été célébré, comme aussi tous les autres monuments de la superstition; ils prétendent que tout vestige de l'ancien culte doit disparaître, aûn que le peuple en perde à jamais le souvenir et ne retourne jamais à lui. Pour ce motif, et aussi pour obéir à Dieu, ils assurent que les églises, surtout celles qui sont dédiées aux saints, doivent être démolies de fond en comble, parce qu'il ne convient pas que les chrétiens célèbrent un culte sans tache dans des lieux souillés. » Zanchi ne va pas aussi loin, non qu'il blùme la destruction des églises catholiques, au contraire, il loue le zèle des pieux réformateurs sur ce point; mais il est d'avis qu'on peut les épargner et se contenter de les transformer en temples protestants (Voy. P.\DLUs, Katholik, 1891, t. I, p. 209).
5 S'dmmll. Werke, t. LVI, p. 297.
^ Sammtl. Werke, t. XXIX, p. 1.58-159. Yoy. G. Gri-neisen, De Protestaniisvio arlibus haud infeslo, Stuttgard et Tubingue, 1839. "Voy. des citations intéressantes sur ce sujet dans Schorn, Kunstblatt, t. XX, p. 2o8 ". P. Lelifeldt (Luthers VerlidUniss zu Kunst und Ki'tnsthcrn, lierlin, 1892) a démontré que Luther était incapable d'apprécier les arts plastiques, parce que la puissance d'expression qu'il est donné à la peinture et à la sculpture d'atteindre était lettre close pour lui. Les nombreux jugements portés par Luther sur les chefs-d'œuvre de l'art plastique confirment cette appréciation et révèlent son peu d'intelligence à cet égard (p. 93). P. 21 et suiv., Lehfeldt dit que« pendant le voyage que Luther utàRome.il